Tableau « entrées-sorties » idéal et mondial

Voici quelques aspects d’un livre que j’ai écrit sur le tableau « entrées sorties » (TES) idéal et mondial, édité chez EDILIVRE, disponible aussi en version numérique sur le site : www.edilivre.com/vers-un-tableau-entrees-sorties-ideal-et-mondial-michel-braibant.html.

SOMMAIRE

I – Vue d’ensemble

II. Histoire des TES

III. Une méthode atypique en France

IV. Vers un TES idéal : il améliore encore le partage « volume-prix » et estime mieux la FBCF par produit 

V. Un TES mondial

Michel Braibant

Résumé

Ce blog se déploie sur trois dimensions. 

  • Il présente les méthodes d’élaboration du tableau-entrées sorties (TES) mondial et son concept phare, la chaîne de valeur mondial. Toutefois, il ne se limite pas à ces aspects conceptuels.
  • Des comparaisons internationales (en niveau et en évolution) sont faites sur plusieurs questions économiques du système productif. Mais quelques données ont été rectifiées pour ne pas aboutir à des conclusions erronées. 
  • Aussi, on fait une étude approfondie des pratiques françaises et étrangères, ainsi que des sources et des données. Il s’agit d’observer et analyser les comptes avec le souci de les améliorer ponctuellement.

 

PRÉSENTATION GÉNÉRALE

° Au fil des pages, et d’un domaine à l’autre, prend ainsi forme le dessein de décrire les méthodes des comptes en France et à l’étranger, comme par exemple les équilibres-ressources-emplois (ERE) de l’agriculture, l’énergie, l’industrie (Comptes de l’industrie), la construction, les services marchands, le commerce. On présente dans cette page la méthode de confection du TES (celle du TES symétrique dans une autre). On les schématise par des exemples fictifs pour faciliter la compréhension. Il s’agit de les comparer aux recommandations internationales et aux comptes de chaque pays pour voir si la méthode française est plus ou moins appropriée.

° Un équilibre sera recherché entre méthodes et évolutions économiques, présentées sous forme de tableaux excel dans les différentes pages. Quelques questions sont abordées :

 

° L’analyse des méthodes conduit à celle du système productif. Son efficacité est la clef de voûte des questions économiques. Il s’agit ainsi de comparer les différences de ratios et d’évolutions entre les agrégats français et étrangers. Quelle est la nature exacte de telles différences ? On n’en sait rien : si la productivité du travail de la construction baisse de 0,5% par an depuis 1995 en France alors qu’elle stagne en Europe (sauf en Italie et en Espagne), c’est peut être lié à un partage volume-prix approximatif. Mais c’est peut être aussi le reflet de la réalité. Celle ci peut se situer entre ces deux évolutions. Et demain, d’autres études pourront confirmer cette baisse alors que nous avons choisi de vérifier ce chiffre même si chaque pays a ses structures spécifiques et ses méthodes.

° D’ailleurs à y regarder de près, on observe que le prix relatif de la production de la construction n’augmente pas plus vite que dans certains pays, tel l’Allemagne, depuis 2010 contrairement à la période 2000-2010. On observe aussi que le prix de la production augmente de  3,4% par an entre 2000 et 2010 ; celui de la consommation intermédiaire (CI) de la branche de +2,5% (écart : 0,9 point). Entre 2010 et 2018, le premier ne croît plus que de 0,9% par an à peine plus que le second. 

° La productivité horaire du travail ne baisse plus (+0,1% par an entre 2010 et 2018). Mais elle augmente encore trop faiblement par rapport aux autres pays. Ceci montrerait les difficultés du partage volume-prix : chaque logement construit est différent. A moins qu’il ne s’agisse d’une mesure approximative des heures travaillées, notamment du travail dissimulé, supposé stable dans le temps en proportion du travail mesuré. Mais on trouve aussi une explication partielle de cette évolution : en volume, les investissements en machines et équipements par la construction ne sont pas plus élevés en 2017 qu’en 2000. Une étude récente de l’Insee précise que la productivité des petites entreprises chute régulièrement à partir de 2003.

° On peut toutefois reprendre une autre publication de l’Insee du 9 juillet 2010 sur l’indice du coût à la construction (ICC). Celui ci intègre désormais des normes énergétiques comme les réglementations thermiques car leur introduction ne correspond pas à un effet prix mais à un « effet qualité ». Cela remonte à l’abandon du métrage au profit d’un indice hédonique. Cette méthode consiste à établir à partir d’un modèle économétrique, une relation entre le prix du marché de construction et les caractéristiques de l’ouvrage, ceci permettant d’évaluer la valeur implicite de ces différentes caractéristiques. L’effet qualité est supposé être capté en mesurant l’évolution des caractéristiques entre deux périodes : toutefois, le prix des logements varie souvent en fonction d’un trop grand nombre de caractéristiques, parfois difficilement observables dans les données, si bien que la mesure de l’effet qualité dans l’évolution des prix des logements demeure un exercice délicat. 

 

 

° Cette mesure de la « qualité » se pose d’abord dans les activités tertiaires. L’importance qu’elles ont prises en terme économique (80% des emplois) et sociale, les concepts et méthodes qu’on utilise, les statistiques dont on dispose, sont-ils adaptés pour apprécier les services modernes ? Certes, des progrès ont été accomplis du fait des enquêtes sur les indices de prix auprès des producteurs. Mais les comptes nationaux ne retiennent, ce faisant, que des améliorations de la qualité de la production (« output »), par exemple à travers une « meilleure » appréhension du volume des produits « nouveaux » (Voir Partage Volume Prix). On en garde ici le principe mais en élargissant l’objet à des indicateurs de qualité, afin d’avoir une idée du résultat (« outcome ») pour l’usager, sans toutefois se limiter à un chiffre unique. Celle ci peut être en effet appréhendée de différente manière comme dans l’éducation, la santé, ou dans d’autres services, chaque activité tertiaire ayant ses propres indicateurs de qualité. Mais il faudrait à l’avenir des études plus développées que des réponses fragiles à travers quelques tableaux et graphiques. 

° À cette complexité croissante, ne doit-il pas correspondre une diversité des approches statistiques ? Ne faudrait-il pas aussi mesurer la valeur des services « modernes » par la quantité de travail qui y est incorporée ou tout autre indicateur réel de leur activité, tel le résultat ? Les difficultés conceptuelles et pratiques que soulèvent ces approches alternatives ne peuvent empêcher que, au moins pour ces services, la question actuellement se pose.

° Il faut distinguer les services aux entreprises et ceux aux particuliers. Pour les premiers, la productivité est le critère essentiel, même si le résultat est important. Le fait est que les gains de productivité de certains d’entre eux auraient connu une croissance assez forte depuis 20 ans : logistique portuaire, logiciels, information et communication, … . Dans d’autres services aux entreprises, ces gains restent toutefois assez modérés.

° Mais pour les seconds, le résultat est tout aussi important. S’est il amélioré malgré les hausses de la productivité, dans certains services privés aux particuliers, (activités financières, assurances, mutuelles, téléphonie, …) ou dans les services administratifs ?  Les erreurs de gestion, mêlées à des critères financiers ou des besoins d’économie, ne sont elles pas en augmentation? Des innovations, présentées comme telles par les entreprises ou les administrations, le sont elles vraiment pour l’usager? La plupart des services « modernes » aux particuliers (ceux dont la demande croît fortement, parfois de façon exagérée) ne sont plus personnalisés, avec un émiettement des responsabilités. 

° Certains économistes avancent que l’évolution du PIB en volume à partir de l’approche « production », approximativement somme des valeurs ajoutées (VA), ne serait plus fiable : d’abord, les pratiques des multinationales qui créent des filiales dans des pays à fiscalité faible avec quelques salariés, mais avec une forte valeur ajoutée, modifient le PIB de certains pays (cas irlandais en 2015 : +25% en volume). D’autre part les prix des CI en volume seraient fragiles. Enfin les évolutions de prix à qualité constante des services modernes, voire des biens faits souvent sur mesure, seraient difficiles à connaitre, sous l’effet de l’économie numérique. D’autant que certains services (bases de données, publicité,..) seraient quasi-gratuits. Ils pensent ainsi que la croissance serait sous-évaluée et que seul le calcul du PIB par l’approche « revenu » serait fiable.

° Mais ne serait ce pas plus complexe que cela? A noter d’abord que d’autres sont plus prudents en mettant en doute la croissance du résultat et de la qualité de certains services modernes. Qu’en est il dans les autres pays ? 

° Mais justement on n’a pas assez fait, il nous semble, le rapprochement qui s’impose entre la théorie et les évolutions des prix, notamment à travers les comparaisons internationales. Les prix relatifs de la VA des branches tertiaires par rapport à la VA des branches qui produisent des biens? On observe qu’ils augmentent en France 2 fois plus vite que dans l’UE entre 1995 et 2018 (écart de 0,7% par an dont une partie provient du prix relatif tertiaire en baisse au Royaume Uni). Mais nous verrons que cette divergence provient en grande partie, non des prix des services modernes, même si certains sont assez mal mesurés jusqu’en 2010 (éducation, services aux entreprises), mais des évolutions fortes des prix des CI des produits industriels, qui sont consommés pour l’essentiel par les branches industrielles. Du coup, le prix de la VA de l’industrie-agriculture baisse de – 2,5% de 1995 à 2018 contre une hausse de 20% dans l’UE

° Notons que la baisse du prix de la VA de l’industrie française n’est pas unique. On observe cette baisse au Royaume Uni, Finlande, Suède. Ce prix est quasiment stable en Belgique. Nous verrons aussi que cette divergence se situe uniquement avant la crise de 2007. Mais on devra quand même analyser les évolutions des prix des CI dans l’industrie : ainsi, la croissance, certes faible, de ceux des biens électriques et électroniques achetés par les matériels de transport entre 1995 et 2007 est assez surprenante quand on sait qu’ils baissent globalement, aussi bien pour la production que les importations. Elle peut impliquer, si elle n’est pas réelle, une sous-estimation de la croissance du prix de la VA de l’ordre de 0,2 points par an durant cette période.

 

 

° Ce blog schématise enfin à travers plusieurs pages (voir TES MondialTES méthode mondiale) les différents projets (FIGARO pour Eurostat, TIVA pour l’OCDE) d’élaboration d’un TES mondial dont le but est notamment d’évaluer les chaînes de valeur mondiales (CVM), (« valeur ajoutée de chaque pays dans les échanges mondiaux de biens et services »). Ceci n’est pas toujours facile : les données du commerce extérieur de chaque pays sont souvent insuffisantes quand elles ne se contredisent pas d’un pays à l’autre (asymétries) [1] (les nombres entre crochet renvoient à la bibliographie en bas de page)

° Les progrès inexorables de la mondialisation devraient remettre au goût du jour le TES (symétrique), par le calcul des CVM dans les échanges internationaux. Déjà se profile un TES mondial, fait à partir de TES symétriques domestiques et importés, pour répondre au défi de la mondialisation et analyser la structure de l’économie mondiale alors que le profilage des données d’entreprise, en partie liée à celle-ci, pose un problème supplémentaire aux comptables nationaux.

° Le déficit et la dette publique (presque 100% du PIB) sont suivis de près, en partie sous la houlette des Institutions Européennes, qui s’assurent ainsi que les deux principaux critères de Maastricht sont respectés.  La confiance des agents économiques en dépend aussi en grande partie. Ces deux agrégats sont liés aux dépenses et aux recettes publiques. La dépense publique représente 56,4% du PIB en France, ratio parmi les plus élevés au monde. Mais ces deux agrégats sont liés aussi à la croissance (recettes fiscales) et au solde du commerce extérieur. Si il est positif, la dette est allégée comme dans plusieurs pays de l’UE dont l’Allemagne. De même, une bonne situation financière des entreprises entraîne moins de dépenses de l’État (subventions, crédits d’impôts,..) et plus de recettes fiscales. 

° Il reste que la désindustrialisation est sans précédent. On ne la retrouve pas à ce point dans de nombreux pays, sauf au Royaume Uni. Le solde extérieur des biens manufacturés et énergétiques devient déficitaire en 2003 et ne cesse de se dégrader depuis malgré des redressements épisodiques, Ce n’est pas du tout le cas de nombreux pays, à commencer par l’Allemagne, les Pays-Bas, la Chine. D’autres États s’en sortent bien : pays scandinaves, pays de l’est de l’UE, la Russie (grâce à l’énergie), voire l’Italie,.. . La désindustrialisation est marquée par une baisse de l’emploi industriel du fait de la concurrence étrangère et des délocalisations. Mais quelles en sont les causes profondes, particulières à la France ? Nous nous y intéressons car ce phénomène, assez complexe, fait référence à plusieurs variables : production, valeur ajoutée, emploi, solde des échanges extérieurs, etc,… . 

°  Certes, il faut pondérer cette désindustrialisation par l’externalisation des services. Plus l’industrie sous-traite des services qu’elle produisait auparavant, plus sa VA baisse. Mais si l’industrie française a beaucoup externalisé des services, c’était avant 2000. Depuis ce mouvement s’est tassé à tel point que le coefficient technique des services par l’industrie (rapport des CI de services par l’industrie à sa production) tend à se rapprocher entre l’Allemagne et la France, ce dernier restant supérieur de l’ordre d’un point en 2015 contre 2 points en 2010. Ce sont des branches tertiaires qui sous-traitent de plus en plus des services en France.

 

SPÉCIFICITÉ FRANÇAISE

° Les estimations en colonne (comptes de production et d’exploitation) du TES français sont en branche d’activité pure. Celle ci regroupe des unités de production homogènes, c’est-à-dire qui fabriquent des produits (ou rendent des services) qui appartiennent au même item de la nomenclature d’activité économique considérée. Au contraire, un secteur d’activité regroupe les entreprises possédant la même activité principale. Les secteurs institutionnels du tableau économique d’ensemble (TEE), eux, regroupent les unités institutionnelles ayant des comportements économiques similaires caractérisés par leur fonction principale, la nature de leur activité et leurs ressources. 

° Le TES français en branche pure n’est pas vraiment comparable aux TRE (tableaux de ressources emplois) étrangers par secteurs d’activité (voir Tableau « ressources-emplois ») : la part de la VA industrielle en France, déjà faible, est minorée de presque 2 points par rapport à celle des autres pays. Certes les ratios par branche (productivité du travail, taux de marge,…) seraient à peu près comparables. N’est ce pas un des intérêts de la comptabilité nationale que faire des comparaisons internationales pour l’analyse économique ? 

° Seuls les ERE par produits en ligne ne changent pas en théorie quand on passe du TES français aux TRE étrangers. Pourtant, les pays étrangers travaillant avec des TRE sont conduits à privilégier l’approche combinée production-revenu en colonnes, et donc à arbitrer davantage les ERE. Cette différence de priorité peut aussi nuire aux comparaisons internationales, même quand on pense mettre en rapport des champs conceptuellement identiques.

° Ensuite, l’articulation du TES avec les comptes de secteurs institutionnels n’est pas possible en France. On n’insistera jamais assez sur ce besoin de cohérence : dans les autres pays, la production (et ses composantes) de logiciels des sociétés non financières et entreprises individuelles (SNF-EI), implicitement calculée dans le TEE par secteurs d’activité, se retrouve dans la production de logiciels du tableau de ressources et d’emplois (TRE), moyennant l’ajout de celle des autres secteurs institutionnels. On passe ainsi d’un tableau à l’autre (Voir Évaluation du TES en année courante).

 

 

AMÉLIORATIONS POSSIBLES

Au delà de questions importantes (appréciation sur stock, marges commerciales par produits,…) pour lesquelles on propose différentes méthodes d’estimation, plusieurs points devraient être améliorés dans le TES français. Certains ne sont pas liés au choix par secteur d’activité ou par branche pure. 

 

  • Premier point, les « colonnes » (comptes de production et d’exploitation par branche du TES) sont trop fragiles notamment dans l’industrie malgré des améliorations progressives depuis la base 2000; le tableau des entrées intermédiaires (TEI), lui aussi re-estimé en base 2000, doit être amélioré à partir de l’enquête cadre « achats », Certes les évolutions sont importantes mais les niveaux aussi, comme le montrent les inventaires RNB de chaque pays transmis à Eurostat. D’autant que la France dispose d’un système d’élaboration des statistiques annuelles d’entreprises (Esane) très solide puisqu’il repose sur une mise en cohérence des enquêtes d’entreprises de l’Insee (EAP, ESA) et des données fiscales. Elles permettent ainsi d’évaluer correctement ces comptes.
  • Certains agrégats sont plus importants que d’autres : les économistes s’intéressent certes aux coefficients budgétaires ou à la FBCF d’un produit, plus sûrement au solde de ses échanges extérieurs. Mais on ne regarde pas sa consommation intermédiaire (CI). Alors que l’évolution des prix des CI d’une branche est analysée. Elle doit refléter les coûts des matières premières dans l’industrie ou ceux des matériaux de construction dans le bâtiment.
  • Sans compter que l’évolution de la CI en volume détermine celle de la VA selon la méthode de la « double déflation » : la VA en volume est la différence entre la production et la CI. Que dire de ratios économiques significatifs, telle la productivité horaire du travail ou le taux de marge en valeur d’une branche d’activité. Ceci étant, chaque CI en volume d’un produit est importante à calculer puisque celle ci est répartie entre les branches utilisatrices, déterminant ainsi leur CI globale en volume.

 

  • Le second point concerne des niveaux des ERE en « ligne » : l’estimation de la  FBCF par produit est elle correcte en se référant à diverses sources tel le compte satellite du logement (CSL), les données d’Esane de FBCF par grands produits, les comparaisons internationales ?
    • N’y a t-il pas trop de FBCF en produit construction en 2014 de l’ordre de 7,5 milliards d’euros (dont autour de 5 Mds d’euros due à la FBCF en construction de logements par les ménages) ? Ceci permettrait de se rapprocher en partie des données du CSL (écart de 20 Mds entre les deux sources qui se réduit néanmoins en 2017). L’Insee ne donne aucune explication de cet énorme écart, si tant est qu’il l’ait identifié. La présentation des derniers comptes de la Commission des comptes du Logement n’en fait pas mention. De même, il y aurait trop de FBCF en construction par les SNF-EI autour de 2,5 Mds en 2014 en confrontant diverses sources (FBCF par grands produits d’Esane, CSL,… ). 
    • N’y aurait-t-il pas aussi trop de FBCF en logiciels et en R&D (autour de 10,5  Mds en 2014) du fait d’abord d’un double compte entre la FBCF de ces deux produits, ensuite d’une production pour emploi finale propre (P12) en logiciel surévaluée, enfin de logiciels « embarqués » dans les ordinateurs, donc qui devraient être traités en CI, sachant que la FBCF en matériels informatiques serait d’autant sous évaluée ?
    • Mais pas assez en produits manufacturés (autour de 10,5 Mds) avec des différences assez sensibles à l’intérieur de cet ensemble ? Le partage « CI/ FBCF » serait fragile dans plusieurs ERE, tout comme pour la construction. La donnée d’entreprise Esane montre que la FBCF en produit industriels (matériels de transport, machines et équipements) est supérieure à celle des ERE en 2014 de cet ordre de grandeur. Pour un produit comme l’automobile, où l’on dispose d’une source en France, ce partage est le même qu’en Europe. De nombreux pays font celui-ci à un niveau très détaillé de la nomenclature, s’appuyant sur des enquêtes de branche et des clés de répartition à dire d’experts. 

 

  • Troisième point, la matrice FBCF « produit-branche » mériterait une attention : ainsi pour les logiciels, l’industrie n’en investirait elle pas trop au détriment des branches tertiaires ? La part de la FBCF en logiciel et R&D représente presque la moitié des investissements par l’industrie contre 40% en Allemagne du fait de la R&D, moins de 30% dans les autres pays ! Certes l’industrie française utilise moins de robots par ouvriers que d’autres pays européens mais quand même. Ce  point est lié au précédent. Il convient de rectifier cette matrice mais pas de manière uniforme : c’est l’industrie qui investirait trop en R&D et logiciels, soit près de 7 Mds sur les 10,5. En revanche, le rapport de l’investissement en ces produits dans la FBCF des branches tertiaires n’est pas plus élevé en France que dans d’autres pays sauf en Allemagne et Italie. Par ailleurs, il est fort probable que la FBCF en machines et équipements par l’industrie doive être rehaussée de 2 à 3 Mds en 2014. Mais une partie importante de la sous-évaluation de la FBCF en produits industriels concernerait les matériels de transport (camions, voitures, trains, avions, bus,..) que l’industrie achète mais moins que d’autres branches, notamment les transports. On rappelle que les voitures particulières achetés par les secteurs institutionnels autres que les ménages sont traitées en FBCF. Il en va de même pour les TIC qui sont investis par toutes les branches de l’économie.

 

  • Enfin, le TES symétrique devrait faire l’objet d’une estimation plus précise avec l’émergence d’un TES mondial, aussi bien du TES symétrique globale en partant d’une véritable matrice de production, que sa répartition entre production intérieure et importations. Élaborer une matrice de production signifie  :
    • Partir de la matrice de passage secteur-branche (PSB) des SNF-EI, y adjoindre les activités secondaires des branches non marchandes des administrations publiques (APU), par exemple leur publications vendues, comme le font les autres pays. Elles sont traitées en France comme ventes résiduelles du fait qu’on ne peut isoler leurs coûts de production.
    • Faire de même pour le vin, traité comme un transfert de l’agriculture aux industries agro-alimentaires (IAA).
    • Distinguer ainsi la production d’un produit de celle d’une branche d’activité principale à travers la matrice de production, mais pas comme on le fait en France en passant de l’une à l’autre moyennant ces transferts. On note que cette matrice n’est pas moins « diagonale » en France (le poids des activités secondaires n’y est pas plus important), raison supplémentaire pour faire un TES comme les autres pays.

 

 

 

 

I – VUE D’ENSEMBLE

Plusieurs ouvrages et autres publications sur Internet ont été écrits sur le TES par branches d’activité qui est le premier tableau de la comptabilité nationale avec le TEE par secteurs institutionnels. Celle ci a évolué dans d’autres directions, tel le développement des comptes trimestriels (pour analyser la conjoncture), le calcul du déficit public, la rétropolation jusqu’en 1949 ou l’élaboration des comptes de patrimoine.

Cette page a pour objectif de présenter le TRE, le TES symétrique, les ERE par produit. Elle compare les principaux tableaux internationaux (matrice de production, tableau des entrées intermédiaires,..) et les méthodes d’élaboration de ces TES. Elle développe certaines questions qui s’y posent en France et dans d’autres pays pour certaines d’entre elles. Nous les reprenons de manière plus approfondie dans d’autres pages.  La France a une méthode atypique.

Le TES en France est en branche pure, qui ne produit qu’un seul produit. Les autres pays font des « TRE » par secteur d’activité (ou par branche d’établissement) avec des activités secondaires. Les manuels internationaux mettent en avant que seul le TES symétrique est en branche pure.

La méthode française contient des arbitrages qui rendent l’analyse économique assez délicate des comptes de production et d’exploitation d’une branche (en colonnes). Ils ont certes été améliorés depuis la base 2000 suite au calage plus ou moins parfait de la VA des branches sur les celles des secteurs d’activité « passées » en branche mais moyennant quand même des hypothèses de technologies assez fragiles. Ce calage, en n’étant pas exact (les écarts sur la CI pouvant atteindre parfois plus de 5%), laisse une certaine marge de manœuvre aux ERE. Ceux ci sont faits minutieusement (avec des améliorations possibles tel le calcul de la FBCF par produits) par les responsables « secteurs-produits » de l’Insee (RSP). Ces ERE peuvent faire l’objet d’arbitrage lors du calage du PIB de l’approche « demande » sur celui de l’approche « revenu ». Par exemple, on sera amené à modifier la FBCF de l’ERE de la construction pour se rapprocher du PIB de l’approche « revenu », alors que l’ERE initial prenait en compte les données des enquêtes auprès des entreprises.

Ainsi, tout en privilégiant l’approche « revenu » du calcul du PIB à partir du TEE, la comptabilité nationale française conserve un nombre important de RSP. Ceci entraîne une certaine priorité de l’approche « demande » sur l’approche « production » du calcul du PIB, après calage sur l’approche « revenu ». De nombreux pays privilégient l’approche « production » (Pays Bas), ou les deux approches « production » et « demande  » (Allemagne). Les pratiques varient ainsi selon les pays quand au calcul du PIB en terme « d’approches ».

Prenons un exemple du calcul de ces deux approches du PIB.

Un commerçant achète du bois 100 (achat de marchandises) a un producteur de bois pour le revendre 145 (ventes de marchandises) à  un ménage. La consommation finale du ménage (CFM)  est 145 dont 15 de TVA, soit une consommation hors TVA de 130. On suppose que les ménages seuls paient la TVA.

La production du commerçant est sa marge commerciale (MC), soit 30 = 130 – 100.
La CI du commerçant est de 10 (par hypothèse, il n’y a qu’une seule CI : l’électricité). La valeur ajoutée (VA) du commerçant est donc 20 = 30 – 10.

Le producteur de bois a une production de 100; il achète du bois « brute » à une scierie pour un montant de 75. Sa VA est donc de 25. La scierie n’a pas de CI. Sa VA est égale à sa production (75).

La production totale de l’économie est 75 + 100 + 30 + 10 = 215.
Il y a en effet 10 de production d’électricité (en supposant aussi que le producteur d’électricité n’a pas de CI).

La CI totale de l’économie est : 75 + 10 = 85

La VA globale de l l’économie est 215 – 85  = 130. C’est aussi la somme des VA  et de la TVA soit :
75 (scierie) + 25 (entreprise bois) + 20 (commerçant) + 10 (électricien).

Le PIB de l’approche production est égal à la somme des VA + la TVA, soit 130 +15 = 145;

Le PIB de l’approche demande (consommation finale des ménages en bois) est aussi de 145.

Il y a égalité du PIB entre les 2 approches.

Mais cette égalité n’est jamais réalisée spontanément du fait de sources différentes (enquête sur la consommation des ménages pour l’approche « demande », données d’entreprises pour l’approche « production »). Il faut donc arbitrer. C’est aussi cette manière d’arbitrer qui varie selon les pays, en privilégiant comme en France, la troisième approche, celle des « revenus » à partir du TEE.

 

 

Nous nous référons à trois bases de données : celle de l’INSEE,  d’Eurostat et de l’OCDE. Cette dernière intègre plus de pays et parfois plus d’agrégats.  Les séries de l’INSEE remontent à 1978, voire 1949 pour certaines. Les deux bases internationales sont disponibles depuis 1995.

Il est assez risqué de comparer sans précaution les données provenant des comptes nationaux de différents pays. Les exemples ne manquent pas comme pour les autres tableaux de la comptabilité nationale. Comparer le tableau des entrées intermédiaires (TEI) français en niveau aux TEI étrangers pose ainsi problème : le premier est en branche pure (voir TEI en France).

De même, la  part de la VA de l’industrie française (hors énergie) est de 11,7% dans le TES français en 2015,  soit moins qu’en Espagne (13,7%), Belgique (14,2%), Suède (15,5%) et surtout en Allemagne (23%). Dans le TES symétrique, cette part reste faible en France (11,9%). Mais elle a perdu 3,6 points en Allemagne (19,4%), 1,4 points en Belgique (12,8%), 2 points en Espagne (11,8%) et 2,5 points en Suède (13%). En effet les secteurs de l’industrie ont une activité non négligeable de services (logiciels, R&D, commerce) qui « disparaissent » de l’industrie dans un TES en branche pure. Aussi, pour comparer la part de la VA de l’industrie entre la France et les autres pays, il faut se référer au TES symétrique. Mais celui-ci est mis à jour plus tardivement. Ainsi, la France relativement désindustrialisée au vue du TES, l’est un peu moins au regard du TES symétrique.

Il reste que beaucoup d’agrégats ou de ratios sont quasi comparables entre le TES français et les TRE étrangers : ainsi en niveau, les ratios (coefficients techniques, taux de marge, productivité du travail,..) . Il en va presque de même des évolutions en valeur et surtout en volume.

 

 

Autre exemple, l’importance des investissements incorporels (logiciels, R&D) varie fortement entre pays : n’est ce pas une question de méthode  ? De surcroît, dans ces domaines essentiels, il n’est pas possible de comparer la production entre ses trois composantes en France et à l’étranger à partir des bases internationales : production marchande (P11), production pour emploi final propre (P12) et production non marchande (P13).

Dans les logiciels et la R&D, le partage entre la P11 des secteurs d’activités qui les produisent à titre secondaire et la P12 ne serait pas très éloigné des autres pays. Mais les données d’Eurosat font apparaître d’énormes différences. Selon ces données, la P11 du secteur d’activité R&D est nettement supérieur à la P12 à l’étranger. C’est le contraire en France : la P11 de la branche (pure) R&D est de 37% de la P12.  De même, comme le TRE est élaboré par secteurs d’activité en Allemagne, la production totale (P1) du produit logiciels et bases de données (J62-63) est de 117 milliards en 2014 dont 16,5 Mds viennent de secteurs d’activités qui ne sont pas celui du J62-63. Par ailleurs la P12 y est très faible. En France, la P12 de la branche logiciel est de 19 milliards.

L’exemple fictif ci dessous permet de comprendre ces différences : l’industrie automobile a une  P12 de 100 dont 45 de logiciels et 55 de R&D. Le secteur d’activité de logiciel a une P12 en logiciel de 10 et une P12 en R&D de 20. Du coup en Allemagne, le tableau d’Eurosat fait apparaître une P12 du secteur logiciel de 30 contre une P12 du secteur automobile de 100 (45+55). Alors que ce même tableau fait apparaître une P12 de 55 en France parce qu’il est en branche pure (soit 45 produit par l’industrie automobile et 10 par le secteur des logiciels). Et la P12 du secteur automobile est nulle. De même, la P1 de l’industrie automobile allemande est de 420 quand elle est de 300 en France. Par ailleurs, Eurostat publie la matrice de production mais sans distinguer celle de la P11 et celle de la P12. Ainsi, la production n’est pas comparable entre la France et les autres pays au regard des bases internationales. La P1 du TES symétrique est la seule comparable. En rouge, sont les données publiées par Eurostat.

Seules sont plus comparables,  les ratios en colonnes (taux de marges, productivité horaire du travail,..) entre le TES français et les TRE étrangers. Mais même là, il faut y mettre des réserves : la productivité du travail de l’industrie française croît un peu plus vite en France sans qu’on puisse dire si cette différence ne vient pas du fait que l’industrie des autres pays contient 10% de services dont la productivité augmente moins vite.

 

 

 

 

 

 

En fait, il faut disposer de la matrice passage secteur-branche (« PSB »), calculée par l’Insee, pour comparer la production P1 en France et à l’étranger. La répartition de la P1 de chaque secteur d’activité en produits logiciels n’est alors pas franchement différente : 79 % de la P1 en logiciel et base de données est produite par le secteur d’activité en France, soit dans la fourchette des autres pays. Mais cette matrice « PSB » n’est pas sur le site d’Eurostat.

Pour le produit R&D, la part élevée du secteur d’activité R&D (53,5%) s’explique par l’importance de la recherche non marchande en France, à la fois la P12, mais aussi la production non marchande (P13) du fait de la consommation de capital fixe (CCF) générée par la FBCF de la branche R&D non marchande. Une branche-produit, que l’on appelle « diffusion de la recherche » (HM72N1), est créée et donne lieu à un nouvel ERE. L’explication n’est donc pas liée aux méthodes différentes. Tout au plus rien n’indique que la durée d’amortissement de cet investissement correspondant à la P12 soit le même selon les pays.

 

 

De même, les marges de transport n’ont pas subi le même traitement. Celui ci peut influencer le niveau du PIB sous certaines conditions. L’Allemagne n’en comptabilise pas (probablement à tord car le transport, comme le commerce, ne change pas la valeur de la production aux prix de base). Les États Unis et l’Australie traitent  presque tout le transport de marchandises en marge, chaque pays ayant son interprétation sur la notion de « facturation séparée » du transport, certes assez floue dans les manuels. Même, la correction CAF-FAB, dont le but est de comptabiliser de manière symétrique les importations  totales et les exportations totales de biens, n’est pas estimée de la même manière dans tous les pays.

Il faut ainsi choisir les bons ratios de comparaisons, mais encore connaître les méthodes des autres pays ce qui n’est pas facile même si Eurostat (l’office statistique de la Communauté Européenne) rassemble les « inventaires RNB » qui les explicitent. Celles du TES ont été discutées en partie dans le cadre de la rédaction du Manuel « Supply and Use » publié par Eurostat en 2008 [2] .

 

 

 

 

II – HISTOIRE DES TABLEAUX ENTRÉES SORTIES

Les premiers TES, appelés tableaux input-output, ont été inventés dans les années trente par Wassili Leontief, un économiste américain d’origine russe, qui les utilisa d’abord pour analyser l’évolution de l’économie, ensuite pour la prévision et la simulation [3]. Évalué en valeur et en volume, contrairement au TEE, le TES permettait de calculer le PIB en volume et ses composantes.

Le TES permet aussi une description de l’interdépendance entre les branches à l’aide de coefficients technico-économiques. C’est dans cette optique que les comptables français ont choisi d’établir un TES par branche pure. Un document « méthode de comptabilité nationale » de la base 1959, précise [4].

«L’INSEE avait établi pour l’année 1951 un système de tableau rectangulaire où figuraient les achats et les ventes des entreprises classées en secteur d’activité d’après leur activité principale. Ce schéma donnait une description relativement fidèle de la complexité économique, mais il ne facilitait pas les projections. Ce n’est pas pour des raisons théoriques que les comptables nationaux français ont abandonné pour l’étude de la production, la notion de secteurs d’activité, mais pour des raisons pratiques liés aux besoins de la projection et à l’existence d’informations sur les productions et les matières premières nécessaires pour effectuer de telles productions ».

Il est vrai que la planification constituait à l’époque l’outil majeur de la politique économique.

Mais on s’est de moins en moins intéressé aux aspects technologiques du TES pour mieux prendre en compte la complexification de l’ économie en liaison avec sa financiarisation.

Le TES a été par la suite intégré dans la comptabilité nationale dans le cadre du SCN 1968 puis dans le cadre du SEC (système européen des comptes) 1970. Ce système a officiellement introduit le lien entre les comptes nationaux et le Tableau entrées sorties à travers le TRE. Le SEC95 décrit un cadre entrées-sorties qui comporte 3 types de tableaux :

  • un tableau des ressources et des emplois (TRE), qui a plutôt une fonction de synthèse statistique,
  • un tableau qui fait un lien entre le TRE et les comptes par secteur institutionnels (TEE),
  • un tableau « entrées-sorties » symétrique en branche pure décomposé entre le tableau de la production intérieure et le tableau des importations dans le TES symétrique.

1/ Le TRE donne un aperçu :

– de la structure des coûts de production;

– du revenu généré dans le processus de production;

– des flux de biens et services produits dans l’économie nationale;

– des flux de biens et services de et vers l’étranger.

Le TRE a plutôt une fonction de synthèse statistique à partir des sources de base (enquêtes auprès des entreprises, données de la comptabilité publique,..) [5]. Il s’agit ainsi d’établir les lacunes et les incohérences dans les sources utilisées ou d’améliorer la cohérence, la plausibilité et l’exhaustivité des données contenues dans ces tableaux.

2/ Le tableau reliant les TRE aux comptes des secteurs institutionnels :

Ce tableau est fait dans les autres pays mais pas en France. Il est essentiel selon le SEC 2010. Il garantit la cohérence des comptes des secteurs institutionnels et des TRE par branches d’activité principale (ou par secteurs d’activité) pour les variables qui figurent dans le compte de production et le compte d’exploitation.

3/ Les TES symétriques sont destinés à des fins analytiques :

Ils analysent les différents inputs de la production et des interdépendances entre des branches d’activité ; analyses d’impact par exemple conséquences d’un choc pétrolier sur les coûts de production, estimation des « chaînes de valeur mondiale ». Ils permettent de calculer les contenus réels en importations de chacun des emplois finals.

Ainsi la consommation des ménages en France contient 19,4 % d’importations dont 8,8 % est directement importé (cas où le produit final consommé par les ménages est importé) et 10,6 % est indirectement importé (cas où le produit final consommé par les ménages est assemblé en France mais à partir d’éléments pour certains importés).

D’autres travaux étrangers ont été entrepris sur des questions diverses à partir du TES symétrique. Une étude allemande présente le volume de travail rémunéré et non rémunéré, exprimé en unités de temps et en valeurs monétaires [6]. À cette fin, les données sur l’emploi du temps en Allemagne sont combinées au TES symétrique et à sa matrice inverse. Bien que celui ci fournisse des informations sur les contributions directes et indirectes des secteurs d’activité au PIB traditionnel, les données d’emploi du temps déterminent la charge de travail rémunérée et non rémunérée. Ainsi, on peut évaluer un PIB «élargi», défini comme la somme du PIB traditionnel et de la production des ménages (sans salariés). 

On peut aussi citer l’élaboration de tableaux « entrées-sorties » en ressources matérielles, exprimées en unités physiques [7]. Plusieurs indicateurs de pression environnementale sont basés sur des informations pouvant être obtenues à partir de tableaux physiques des ressources et des emplois (PSUT). Le concept de tableaux des ressources matérielles et des emplois est d’ailleurs défini dans le Système de comptes économiques et environnementaux (SCEE) (2012) que nous étudions dans la page les comptes de l’environnement.

 

 

 

 

III – UNE MÉTHODE ATYPIQUE EN FRANCE

1/ la méthode française

Plutôt que de s’harmoniser aux normes internationales (TRE), les comptables français se sont attachés à améliorer de nombreux points du TES : calage du PIB sur l’approche « revenu » et refonte du TEI en base 2000, meilleure estimation de l’appréciation sur stock, et mesure de l’activité dissimulée en base 2005, de l’investissement en R&D en base 2010, du commerce extérieur en base 2014, intégration du trafic de drogue dans le PIB, plus récemment réflexion sur la prise en compte de l’économie numérique et l’économie collaborative, autant de progrès.

En outre, les utilisateurs peuvent calculer facilement des coefficients techniques (CI d’un produit par une branche rapportée à sa production) même si ceux-ci incluent les marges ; la rétropolation et les comptes trimestriels sont aisés ; les évolutions des statistiques d’entreprises par secteurs d’activité et des comptes nationaux par branche pure peuvent diverger sans que ceci soit trop gênant du fait même de ces différences conceptuelles.

La méthode française combine enfin une grande richesse de sources (ainsi la consommation commercialisable), voire de sources spécifiques (agriculture, construction,…).

Pour montrer la différence entre le TES français et le TRE des autres pays, prenons l’exemple d’une économie fictive avec 4 unités institutionnelles, un ménage, et 3 entreprises ; celles ci ont des UAEL (unité d’activité économique locale ou établissement, unité de base du TRE) lesquelles ont une activité principale et des activités secondaires ce qui permet de définir des UPH (unité de production homogène; une branche pure regroupe des UPH qui produisent le même produit).

Nous présentons le TES français et le TRE des autres pays avec 3 produits-branches d’activité principale (« industry » en anglais) (a), (b) et (c) le commerce.

Les « lignes » sont apparemment inchangées entre une présentation sous forme de TES (où les colonnes sont des branches pures) ou de TRE (où les colonnes sont des secteurs d’activité principale) : dans les deux tableaux suivants, les ressources du produit (a) sont ainsi de 315 dont 150 d’emplois finals.

De même, le PIB est inchangé (430 dans l’exemple).

Seules sont affectées la structure interne du Tableau des Entrées Intermédiaires (TEI) et des CEB (tableaux 1 et 2 ci dessous). Le TEI et les CEB « étrangers » sont ici calculés en multipliant la structure de la matrice de production du tableau 2 par le TEI et les CEB du tableau 1.

Notons que peu de pays enquêtent à la fois des unités institutionnelles (entreprises), et des UAEL (établissements) avec leur décomposition des ventes par branche. Bien souvent, les pays (Allemagne, Pays Bas, France) enquêtent des entreprises dont on connaît les ventes par branches et la structure du compte de résultat, autrement dit la structure du compte de production et d’exploitation en comptabilité nationale.

La notion d’entreprise a aussi évolué : on enquête désormais des entreprises « profilées » (EP) (voir ci dessous). Mais cette nouveauté n’a rien à voir avec la spécificité du TES français. Les autres pays sont aussi amenés à enquêter des EP.

2/ Comparaison des méthodes étrangères et de la méthode française

La spécificité française ne se limite pas à une différence de tableaux mais aussi à la manière de les remplir. En France, les CI sont souvent déduites par solde de l’ERE car on dispose de nombreuses sources pour estimer la consommation des ménages, voire les autres emplois. Elles sont alors confrontées aux CI issues de la projection des coefficients techniques calées sur les données d’entreprises Ésane (SIE dans le schéma ci dessous). Il s’ensuit un arbitrage global du PIB. Par exemple, si le PIB de l’approche revenu est supérieur à celui de l’approche demande, on se rapprochera de la première estimation en ajustant les emplois, donc les CI, pour se caler au mieux sur l’approche «revenu», de manière à avoir une VA proche entre l’approche revenu (valeur ajoutée 1) et l’approche demande des ERE. (valeur ajoutée 2), la production étant déjà calée (Voir TES méthode française).

Le manuel récent de l’ONU dit qu’il n’y a pas de règle absolue sur le choix d’accorder la priorité aux colonnes ou aux lignes du TRE [8]. Cela dépend des enquêtes de base et des pratiques nationales spécifiques en matière de comptabilité nationale, ainsi que des indicateurs tels que la qualité et la couverture des données. Cependant, il est recommandé de démarrer le processus d’élaboration du TRE en colonne car les données sont issues des sources de base. Il ajoute :

« À condition que les résultats de l’enquête du cadre achats soient disponibles et qu’on connaisse bien les comptes de production, donc la VA et la CI, la méthode des « intrants » (colonne) est la meilleure option pour identifier les coûts des branches d’activité (secteurs d’activité). La méthode des «ERE», donc les lignes, peut également être utilisée dans une première étape, même si plus tard ces ERE seront changés pendant le processus d’équilibrage. En effet, si les ERE sont élaborés à un niveau très détaillé, l’on sera capable de décomposer les consommations intermédiaires entre certaines branches d’activité, même en l’absence d’informations directes sur les structures de coûts. Il existe des produits spécifiques, par exemple, les navires, les avions militaires, le nucléaire, les carburants, etc. où la méthode des ERE pourrait être préférée ».

Ainsi, il est possible de faire des ERE par exemple en 2300 produits comme le font les Allemands où il affectent une ressource à un emploi bien précis ou de disposer de plusieurs sources pour faire un ERE correct comme en France (construction, agriculture,..). Mais il est clair que les colonnes du TRE sont mieux estimées que dans le TES français puisqu’elles s’appuient directement sur les sources statistiques, notamment celles des entreprises.

3/ Résultats fragiles de la méthode française en colonne.

En France, il n’existe pas de lien étroit entre le TEE par secteurs institutionnels et le TES par branches pures. Il est vrai que les établissements (équivalents des UAEL) ne sont pas enquêtés en France mais on a vu que c’est aussi le cas dans d’autres pays qui font des TRE par secteurs d’activités à partir des données d’entreprises. De même, ils disposent souvent d’enquêtes sur la structure des achats, permettant de mieux remplir les colonnes du TRE. En revanche, les données d’entreprises (Esane) complètent les enquêtes par les statistiques fiscales en France, ce qui rend normalement plus robustes leurs comptes, raison supplémentaire pour privilégier les colonnes d’un TES par secteur d’activité.

La priorité de l’approche «revenu» dans le calcul du PIB a permis certes un meilleur calcul de la valeur ajoutée par branche, mais qui reste perfectible à un niveau désagrégé de nomenclature, du fait de la prise en compte relativement arbitraire des « effets colonnes » qui mesurent la différence par branche entre la consommation intermédiaire (CI) « passée » en branche, calée sur la statistique d’entreprise, et la somme des CI projetées avec la stabilité des coefficients techniques.

Ce passage des données en secteur d’activité aux données en branche est fondé sur des hypothèses de technologies fragilesLes « effets colonnes » subsistent même si ils sont réduits, du fait du calage relatif sur la CI les ERE en lignes. Les agrégats des comptes de production et d’exploitation par branche pure (valeur ajoutée, rémunérations,…) variaient ainsi en base 2010 parfois de manière différente de ceux des comptes de secteurs d’activité correspondant. Tout au plus, les deux agrégats évoluaient de manière assez proche à moyen terme.

Un premier exemple montre ces difficultés. Le calcul de la VA par branche provoque des évolutions sensiblement divergentes entre 2009 et 2010 non pas tant du point de vue des résultats initiaux (calcul de la VA avec l’hypothèse « technologie secteur » puis calage sur la VA globale) que du point de vue des arbitrages qui sont ensuite faits soit pour diminuer les « effets lignes » ou pour se caler sur la CI des ERE. Ces effets mesurent la différence entre la CI de l’ERE en valeur et la CI projetée (avec l’hypothèse de stabilité des coefficients techniques), calée sur la statistique d’entreprise.

Lors du calcul en évolutions par la « technologie secteur », (« les structures des intrants sont les mêmes quel que soit le produit dans un secteur donné »), les modifications de structure de la matrice de production perturbent certes les évolutions de la VA en branches par rapport à celles des secteurs correspondants. Mais c’est surtout le lien entre données « secteurs d’activité » et données « branches » de la VA et des CI qui est perturbé par la construction du TEI. Celui-ci est élaboré sur la base de l’hypothèse de stabilité des coefficients techniques. Les CI du TEI sont également contraintes par la CI globale des ERE.

Ainsi, les évolutions des VA de la branche C10E (Fabrication de produits laitiers) restaient relativement proches (-5,5 %) de celles du secteur (-8,3%) lors de l’étape de calage sur les données sectorielles mais s’en écartaient de 7,3 points lors des arbitrages finaux. Une partie importante de l’écart (4,5 points) s’expliquait par des arbitrages pour résorber les effets lignes. La VA de la branche évoluait finalement de -1,1 %. On retrouvait de tels écarts dans d’autres branches.

Un autre exemple, issu de la base 2014, montre que la méthode des comptes français est loin d’être parfaite en colonne du TES. Si la VA de la branche industrie et du secteur d’activité industrie évoluent entre 2009 et 2016 de manière divergente, c’est moins dû au changement de la structure de la production vers les services que de la technique mise en œuvre pour réconcilier branche et secteur d’activité sur la VA, en aval du processus, et en intégrant tous les arbitrages : on aurait pu s’attendre à ce que la part de la VA de la branche industrie dans la VA du secteur industrie baisse au moins autant que la part de la production de la branche industrie dans le secteur industrie, voire même plus fortement du fait que l’industrie diversifie un peu ses activités vers des services à plus forte valeur ajoutée. Or il n’en n’est rien et, fait tout aussi significatif, les deux courbes n’évoluent pas de la même manière entre 2009 et 2016.

 

Face à ces difficultés, l’INSEE a fait en sorte que les comptes de production soient plus cohérents avec les données sectorielles en base 2014, du moins en évolution, mettant au second plan les « effets lignes » : à la fin de l’élaboration du TES, on s’assure que la VA d’une branche évolue à peu près comme celle du secteur d’activité correspondant.

Cette hypothèse de stabilité relative des coefficients techniques est d’ailleurs trop large : l’économie a été bouleversée en 60 ans par la tertiarisation (79 % de la VA en 2015). La part de l’industrie en représente 11% contre 25% en 1959. Les entreprises externalisent (sous-traitent) de plus en plus leur production même si ce mouvement s’est sensiblement ralenti dans l’industrie depuis le début des années 2000. Mais il tendrait à de développer dans les services. Ces deux changements  (tertiarisation et externalisation)  peuvent faire fortement varier ces coefficients d’une année à l’autre.

4/ différence de méthode sur le calcul du TES symétrique

Autre raison, le calcul du TES symétrique se fait à l’étranger à partir d’une véritable matrice de production avec des activités secondaires, moyennant l’hypothèse « technologie produit » (« chaque produit a sa propre structure de production quel que le soit le secteur d’activité qui le fabrique »).

Au contraire, en France, cette matrice (qui existe pourtant mais non prise en compte dans le calcul du TES symétrique) se limite aux seules ventes résiduelles, par exemple les publications vendues par les ministères.

Ceci constitue d’ailleurs une autre spécificité car ces ventes sont traitées à l’étranger comme activités secondaires des secteurs d’activités non marchands même si on ne peut isoler des unités de production homogène pour ces produits, c’est à dire des unités où les coûts de production sont bien identifiables.

Quand à l’élaboration du partage « importation / production domestique » du TES symétrique, les pays étrangers estiment souvent le tableau des importations à partir de données du commerce extérieur très détaillées permettant d’affecter un produit importé à un emploi particulier. La méthode française fait ce partage à partir des EREs les plus détaillés de la nomenclature, ce qui est moins fiable.

 

 

 

 

IV – VERS UN TES IDÉAL : IL AMÉLIORE ENCORE LE PARTAGE VOLUME-PRIX ET ESTIME MIEUX LA FBCF PAR PRODUIT

1/ articulation du TES par secteur d’activité et du TEE

On estimerait en parallèle les comptes des secteurs institutionnels du TEE (et des sous-secteurs d’activités du TEE) et les comptes des secteurs d’activités du TRE, les deux tableaux étant cohérents. Le SEC 2010 le recommande fortement à travers ce tableau.

2/ utilisation de l’enquête cadre « achats »

Quitte à mieux estimer les CI en produits par les secteurs d’activité, d’abord à partir d’une exploitation des données d’entreprises, comme ce fut le cas lors des base 2000 à 2010 en distinguant achats de biens et achats de services par secteurs d’activité. La méthode a donné des résultats satisfaisants au regard des comparaisons internationales. Les coefficients techniques français sont quasiment dans la moyenne des autres pays.

Quitte aussi à compléter leur estimation par une enquête sur la structure des achats des entreprises (cadre « achats »), qui pourrait avoir lieu tous les 5 ou 10 ans, comme celle menée en 2018. L’exemple de la page TEI en France, détaillé par étape,  montre comment une telle enquête peut être intégrée dans le TES par secteur d’activité pour une année de base. Le cadre « achat » apparaît surtout très utile pour mieux appréhender les CI de services par les entreprises de services. Celles ci constituent le principal bloc du TEI en niveau et ce sont elles qui progressent le plus. Les travaux récents de l’Insee ont montré que les estimations des autres blocs du TEI actuel, notamment les CI de l’industrie par l’industrie, étaient relativement proches de celles issues de cette enquête.

3/Améliorer le calcul de la FBCF par produit

Rien n’empêche de conserver les acquis de la méthode française, l’arbitrage sur le PIB de  l’approche revenu. les « cibles » de FBCF par grands produits, les « effets lignes »,… Tous ces calculs sont nécessaires pour élaborer un TES en année courante (autre que l’année de base). Ainsi le calcul des CI à partir de l’hypothèse de constance des coefficients techniques peut être maintenue (quitte à être confrontées avec d’autre sources) car elle permet de calculer les CI d’un produit par un secteur d’activité pour les années où il n’y pas d’enquête. Elle permet aussi de calculer les CI pour un compte semi-définitif (comme le font plusieurs pays) et pour un compte provisoire. D’ailleurs, pour ces deux comptes, les méthodes sont différentes que pour le compte définitif.

De même l’estimation de nombreuses données dites « exogènes » des ERE telle la production, les variations de stock producteur, la consommation des ménages, etc…, est indispensable aux RSP pour établir leurs ERE, en les confrontant avec d’autres sources.

Subsistent cependant des estimations parfois fragiles (ou du moins à vérifier) dans les comptes français. On donne ici un exemple, celui de la FBCF par produit, assez éloignée dans les ERE des données d’entreprises d’Esane de la FBCF par grands produits et du compte satellite du logement (CSL), éloignée aussi de celle des autres pays quand on rapporte cette FBCF à l’ensemble des emplois intérieurs. Ne serait il pas possible de se rapprocher de ces sources ?

On peut calculer le part de la la FBCF en différents produits dans la FBCF globale.  Confirmant une observation déjà faite, la part de la construction serait particulièrement importante en France. Cette part est de 55% en France. Il n’y a qu’au Royaume Uni où cette part est proche (54,5%). Dans la plupart des pays elle en revanche en dessous des 50% (48% en Allemagne).

Il en va presque de même pour la FBCF en droits de propriété intellectuelle dont la part est relativement élevée en France (23,2%) mais quand même inférieure à celle des pays de l’Europe du Nord (la FBCF en R&D en Suède étant artificiellement gonflée).

Du coup, c’est la FBCF en machines et équipements qui aurait une part très faible en France (21,4%) contre plus de 30% dans la plupart des autres pays !

 

Étant donné les sources françaises (CSL, Esane) et les données des autres pays, nous aurions tendance à penser que la FBCF en produits industriels est nettement sous estimée en France au détriment de celle en construction et en services. Mais on doit reconnaître qu’il n’est pas possible de le démontrer entièrement. Si les chiffres actuels correspondent à la réalité, on aurait une explication du retard industriel français (une partie importante de la FBCF en produit industriel est investi par l’industrie). Ou bien les FBCF en France en construction et en droits de propriété intellectuelle seraient surestimées au détriment de celles en machines et équipements (la construction, FCBF Incorporel Pays). Notons toutefois qu’en rajoutant 10,5 Mds à la FBCF en machines et équipements, et moyennant les autres modifications (-7,5 Mds de FBCF en construction et -10,5 Mds  en logiciels et R&D), cette FBCF en produits industriels représenterait 24% de la FBCF globale soit bien en dessous du pourcentage du Royaume Uni qui est lui même particulièrement bas (25,3%).

 

 

 

 

On doit aussi s’interroger sur la part de la FBCF en logiciels par la branche industrie en France dans la FBCF de l’industrie (16% en 2013), bien plus élevée qu’ailleurs (moins de 10% dans les autres pays). Un pourcentage de 8,5%, comme aux Pays Bas, serait dans la moyenne. Du coup, le poids des investissements en logiciels et R&D dans la FBCF de l’industrie est de 48% en France contre 40% en Allemagne du fait de la R&D (34%); les logiciels n’en représentent que 6%. Il est plus faible aux Pays Bas, au Royaume Uni et en Italie (autour de 25%). Le ratio français semble trop élevé. A l’inverse, ce ratio est important dans les autres branches de l’économie, pour l’essentiel des branches tertiaires, aux Pays Bas, au Royaume Uni, en Suède et en France (de l’ordre de 28 %) et moins en Allemagne (18 %).

4/Comment prendre en compte l’effet-qualité dans les évolutions de volume et non de prix?

Le partage volume-prix reste une question essentielle. Il faut distinguer celui-ci pour la production et pour la valeur ajoutée, point de départ des calculs de productivité horaire du travail. Il faut aussi distinguer les biens et les services. Cette question n’est pas spécifique à la France.

Du coté de la production des biens, il n’est possible de définir des prix que pour des produits homogènes, c’est-à-dire des produits dont toutes les unités peuvent être considérées comme équivalentes. Les produits homogènes n’existent habituellement pas naturellement mais ils sont le résultat d’un processus de standardisation. Ce processus garantit au produit un certain nombre de caractéristiques qui le définissent. Supposons que l’on cherche à mesurer l’évolution des prix des voitures en comparant les prix entre T-1 et T. Cette comparaison ne peut se faire que pour des voitures de même qualité. Mais comment peut-on s’assurer que les voitures dont on relève le prix en T sont bien de la même qualité que celles dont on a relevé le prix en T-1 ? Certaines voitures en T-1 n’existent plus en T.

En pratique, les statisticiens regroupent les produits présentant des caractéristiques proches en utilisant des nomenclatures de produits. Au sein de chaque classe de la nomenclature, ils sélectionnent un échantillon de produits homogènes définis par leurs caractéristiques et suivent l’évolution des prix. La méthode traditionnelle de calcul d’un indice de prix consiste à suivre dans le temps les prix d’un échantillon fixe de produits. On calcule la moyenne des variations de prix pour obtenir l’indice de prix pour le produit. La méthode de l’échantillon fixe sert à s’assurer que seules les simples variations de prix sont mesurées. La fiabilité de l’indice de prix dépend dans une large mesure de la représentativité de l’échantillon. Si ce dernier exclut une part significative de l’ensemble des produits et si la tendance des prix de la partie manquante diffère considérablement de la partie échantillonnée, l’indice de prix obtenu est faussé. De même, il faut veiller à ce que l’échantillon reste à jour en intégrant les nouveaux produits et en supprimant ceux qui ne sont plus disponibles en temps opportun.

Eurostat fait la distinction entre indice de prix et indice de valeur unitaire. Celui-ci est fondé sur l’observation généralement exhaustive de la valeur totale et de la quantité totale d’un groupe de produits. On obtient une «unité de valeur» en divisant la valeur totale par la quantité totale. En comparant cette valeur unitaire à deux périodes différentes, on obtient un indice de valeur unitaire qui peut servir de mesure de la tendance des prix. Si cette méthode garantit une couverture complète et par conséquent représentative, elle présente un problème d’hétérogénéité des produits susceptible d’entraîner une importante variabilité de l’indice. En outre, toute modification de la composition des produits peut avoir une influence sur l’indice de valeur unitaire et peut, de ce fait, entraîner des variations de prix, même si ces dernières devraient en fait, être incluses dans la composante de volume. Il n’est pas possible d’ajuster les indices de valeur unitaire en fonction des variations de la qualité dans les produits comme on peut le faire pour les indices des prix.

Cela est illustré dans l’exemple suivant pour lequel les prix et les quantités de deux produits (A et B) sont connus pour deux ans.

Les indices obtenus sont les suivants :

Indice de valeur unitaire (IVU) = 16,67/13,33 = 125 -> Indice de volume fondé sur l’IVU = 100 = variation de la quantité totale.

Mais l’indice de prix de Paasche, exprimé par la formule ci dessous, est de 100 (ce qui correspond à la stabilité des prix des 2 produits). C’est l’indice de volume de Laspeyres qui augmente à 125.

Il n’y a pas de variation des prix ou des quantités totales. Toutefois, le passage du produit le moins cher (A) au produit le plus cher (B), qui devrait être un effet de volume, se trouve reflété par une valeur unitaire plus élevée. L’utilisation de l’indice de valeur unitaire comme déflateur surestime donc la variation de prix (qui est nulle) et sous-estime la variation de volume. Les indices de prix de Paasche et de volume de Laspeyres reflètent correctement l’impact du changement sur les prix et les volumes.

On note qu’il n’y aurait pas de problème si A et B étaient déflatés séparément. Les IVU et les indices de prix conviendraient parfaitement pour les deux produits. Par conséquent, l’exemple montre également à quel point il est important de recueillir des informations et de déflater à un niveau de produit aussi détaillé que possible : en effet, à un niveau détaillé, les indices de valeur unitaire et les indices de prix convergent.

 

 

 

Mais la variation de l’effet-qualité a plusieurs dimensions.

 

1/ D’abord, la mesure des variations des prix de biens et services d.une année à l’autre est compliquée par le fait que ces biens et services peuvent changer entre temps. Les variations de prix observées peuvent être le reflet de changements de caractéristiques ou n’être que de simples variations de prix. Il faut alors estimer une valeur correspondant à la variation des caractéristiques de sorte que l’indice de prix reflète uniquement de pures variations de prix. C.est ce qu’on appelle communément le problème des variations de qualité.

La qualité d’un produit est définie par ses caractéristiques (physiques et non physiques). En principe, chaque fois qu’une caractéristique d’un produit change, il faut considérer que la qualité du produit est différente. Ces variations de caractéristiques doivent être enregistrées comme des variations de volume et non pas comme des variations de prix. L’évaluation de ces variations de qualité constitue l’un des problèmes les plus ardus dans la mesure des prix et des volumes.

2/ Elle provient aussi d’une modification de la composition en produits homogènes existants de l’échantillon qu’il est parfois difficile de traiter. En pratique, les biens et services répertoriés dans l’échantillon ne restent pas constants, leurs caractéristiques peuvent varier de manière continue. Par exemple, l’apparition d’une nouvelle option pour une voiture devrait correspondre à l’apparition d’un nouveau produit homogène puisque le prix de la voiture avec et sans cette option est différent. Mais, en calculant l’indice de volume à partir d’un indice de valeur et d’un indice de prix mesuré à partir d’un échantillon de produits, le comptable national considère que toute variation de valeur qui ne provient pas d’une variation de son indice de prix correspond soit à une variation des quantités, soit à une modification de structure qu’il qualifie d’effet qualité, et il ne cherche pas à séparer ces deux facteurs.

En procédant ainsi, il suppose que les prix des produits ne figurant pas dans l’échantillon de produits utilisé pour le calcul de l’indice des prix évoluent comme cet indice, c’est-à-dire qu’il impute implicitement aux nouveaux produits des prix à la période de base correspondant à une évolution identique à celle de l’indice de prix utilisé. Par exemple, si l’indice des prix de voitures a augmenté de 3% entre T-1 et T, on recalcule implicitement un prix de la voiture avec option pour la période de base en divisant le prix de la période courante par 1,03.

En outre, il peut se produire des variations extérieures à l’échantillon, par exemple lors du lancement de nouveaux produits: un produit, disons le produit A, dans l’indice de prix d’une certaine catégorie de produits, disparaît du marché. Un nouveau produit, disons le produit B, est choisi pour le remplacer. Comment mesurer la variation de prix dans le temps ? Dans bien des cas, les produits A et B se trouvent sur le marché pendant une ou plusieurs périodes (c’est-à-dire qu’ils se «chevauchent»). Dans cette situation, on dispose de prix pour A et pour B au moment  t (par exemple), de sorte que la variation de prix jusqu’à t peut être basée sur le produit A et après t sur le produit B. On considère ensuite implicitement que la différence de prix entre A et B, dans la période t, est une mesure de la valeur de la différence de qualité.

 

3/ Mais, des produits nouveaux comme les ordinateurs apparaissent chaque jour ou bien certains produits ne sont pas suffisamment homogènes, même si ils ont parfois des caractéristiques communes (logements). Ainsi lorsque de nouvelles variétés du produit sont lancées fréquemment et lorsque les prix changent rapidement, la méthode du chevauchement peut ne pas donner de bons résultats. Le principal problème tient à ce qu’on peut obtenir des résultats très différents en fonction du moment où les produits entrent dans l’échantillon de prix et de celui où ils en sortent. Par exemple, si de nouveaux modèles d’ordinateurs entrent dans l’échantillon de prix dès leur apparition sur le marché et s’ils y restent jusqu’à ce qu’ils soient vendus, il est probable que l’indice de prix diminuera rapidement en raison des importants rabais accordés pour un ancien modèle après le lancement d’un nouveau modèle. Par contre, on peut obtenir un indice de prix qui diminue peu (ou pas du tout) si les prix des anciens modèles sont retirés de l’échantillon dès le lancement du nouveau modèle.

Dans ces cas, les comptables nationaux utilisent plusieurs méthodes mais la plus appropriée semble celle des indices de prix hédoniques. Par exemple, supposons que le prix d’un ordinateur soit déterminé à partir de plusieurs facteurs. Les méthodes économétriques permettent de reconstituer le prix de tout ordinateur à la période de base à partir de ces caractéristiques et donc de calculer le prix qu’aurait eu à la période de base un ordinateur qui n’est apparu qu’à la période courante. Il est dès lors possible de calculer un indice de prix et de l’utiliser pour déterminer un indice de volume.

 

4/ Il y a aussi la mesure de l’effet qualité dans les services. Par nature, le partage volume-prix est plus complexe dans les services que dans l’industrie où la qualité joue un rôle prédominant et se prête beaucoup plus difficilement à une mesure objective. Certes il existe de nombreux services pour lesquels la production est mesurée à partir des ventes (services aux ménages et aux entreprises, voire aux deux). Pour ceux-ci, le partage volume prix est plus ou moins bien fait parce qu’on dispose d’enquêtes sur les prix en définissant des produits homogènes (« actes élémentaires ») et en traitant aux mieux les produits nouveaux. Un effort a été fait pour les services aux entreprises dont les prix ont été enquêtés plus récemment que pour les services aux ménages, aussi appelés « traditionnels ». Toutefois les innovations sont nombreuses dans les services (sans d’ailleurs qu’elles profitent toujours au client). La mesure de l’effet-qualité y est particulièrement délicate (information, communication,..).

 

5/ Mais il reste surtout une masse énorme de services où les prix n’existent pas soit parce qu’il n’y pas d’enquêtes de prix (R&D, auxiliaires financiers, associations) soit surtout parce que la production n’est pas mesurée par les ventes. Leur total atteint 48% de l’emploi en France en 2018, en incluant certes dans la santé les services des professions libérales, où il y a bien des prix, mais qui sont pour partie remboursés, et aussi les services bancaires autres que le SIFIM (service d’intermédiation financière indirectement mesurée), qui sont tarifés. Ce sont pour eux que l’effet qualité est le plus complexe à mesurer.

La principale difficulté réside dans le fait que, la mesure de la production étant conventionnelle, il n’est pas possible de faire de parallèle entre la mesure de la valeur de ces services et la mesure de leur volume.

 

 

 

Dans cet ensemble, on distingue deux grandes catégories de services : ceux dont la mesure de la production est calculée comme une marge; ceux dont la production est calculée par les coûts.

La production du commerce, des banques, des assurances, des agences immobilières ou de voyages est mesurée par la différence entre leurs ventes et leurs achats (commerce, agences) ou par la différence dans le cas des banques pour leur service de prêt et dépôt (principale activité bancaire) entre les intérêts perçus sur le SIFIM  et les intérêts versés. Il en va de même pour les assurances (production = primes brutes – indemnités + produits de placement). Il a même fallu lisser la production pour éviter qu’elle soit négative par exemple au moment de la tempête de 1999.

 

Dans le cas du commerce de voitures par exemple, le partage volume prix se fait en France en considérant que l’évolution du taux de marge doit être pris dans le calcul du prix. Son évolution est donc calculée comme le produit de l’évolution du taux de marge des concessionnaires par l’évolution du prix des ventes. Tandis que dans d’autres pays, on déflate l’indice des ventes de marchandises (voitures) par l’indice des prix à la consommation des voitures et l’indice des achats de marchandises par l’indice de prix de la production de l’industrie automobile. On voit qu’on n’aboutit pas du tout au même partage volume-prix selon les deux méthodes. 

 

L’autre ensemble est celui de la production non marchande mesurée par la somme des coûts de production (CI, rémunérations, CCF, autres impôts). Pour passer de la valeur au volume, on a longtemps utilisé la méthode « input » en prenant comme indice des prix les indices de coûts pondérés, ce qui interdisait tout gain de productivité. Tout au plus, on trouvait des gains de productivité dans l’administration assez proches des évolutions de la technicité et de la pyramide des âges. Au début des années 2000, pour pallier à ce problème, Eurostat a préconisé la méthode « output » : pour les services individualisables (santé, éducation,…), des unités de quantité furent définies pour les services d’éducation et de santé. Ces unités sont définies à un niveau fin de la nomenclature d’activités, les principaux étant le nombre d’heures de cours suivies par les élèves dans le domaine de l’éducation et le nombre de traitements dispensés aux patients dans le cas des services de santé.

Mais la mise en œuvre de cette méthode a posé des problèmes dans certains pays. Ainsi, au Royaume Uni dans la santé ou en France dans l’éducation, l’augmentation des dépenses publiques ne s’accompagnait pas d’un accroissement aussi important du volume de la production tel qu’il était mesuré par la méthode « output », ce qui se traduisait par une dégradation de la productivité du service public de santé au R.U. ou d’éducation en France.

Dans le domaine des soins hospitaliers, par exemple, l’indicateur de quantité retenu est le nombre de traitements. Si le coût unitaire des traitements augmente ce n’est pas nécessairement parce que le service public de santé devient moins efficace, ce peut être simplement parce qu’un plus grand nombre de traitements coûteux sont dispensés. Si ces traitements coûteux sont également plus efficaces, c’est-à-dire de meilleure qualité, l’accroissement du coût moyen des traitements n’est pas nécessairement le signe d’une dégradation de la productivité du service de santé.

Dans l’éducation, l’indicateur de quantité (le nombre d’heures élèves) diminue en France et dans d’autres pays d’où il s‘en est suivi un tassement de la production. Pour autant, le volume de la production d’éducation a t-il baissé ? C’est ainsi que s’est posé le problème de la qualité : il ne suffit pas de définir des indicateurs de quantité pour les services publics, il faut aussi tenir compte de leur qualité pour calculer correctement l’évolution de la productivité.

On ne peut toutefois déduire de tout ceci que l’évolution en volume de la VA est minorée dans les services publics. Rien n’indique en effet que l’effet-qualité soit positif (comme d’ailleurs dans le cas des services privés). Pour ce faire, il faudrait regarder le résultat. L’idée de base de la méthode basée sur le résultat, qualifiée de méthode « outcome », est de définir la qualité des services non marchands à partir de leur résultat : deux unités de services publics seront considérées comme équivalentes si elles donnent le même résultat. Mais le niveau d’éducation et l’état de santé dépendent de nombreux facteurs et non seulement de l’action des services publics. Aussi, le résultat de la production des services publics est-il défini non par la variation du niveau d’éducation ou de l’état de santé de la population, mais par la partie de cette variation s’expliquant par la seule action des services publics. Mais cette méthode est très difficile à mettre en œuvre. Il faut pouvoir isoler la seule action des services publics sur le résultat. De plus, on ne peut juger d’un résultat que par rapport à un objectif. La nécessité de préciser les objectifs poursuivis par les services publics est le principal point faible de la méthode basée sur le résultat.

 

6/ Des interrogations sur la mesure de la croissance en volume s’appliquent enfin aux biens et services issus de l’économie numérique, pas seulement dans leurs effets sur la qualité de la production des branches de l’économie, mais aussi parce que beaucoup d’entre eux sont des produits apparemment gratuits, donc en principe hors du champ de la comptabilité nationale. Ces biens set services ne sont pas moins « produits » lorsqu’ils le sont gratuitement que contre paiement. Les services totalement gratuits ne sont comptés dans le PIB qu’à la hauteur des quelques emplois rémunérés qu’ils créent et des biens et services payants qu’ils consomment pour leur fonctionnement. Ils mettent en relation des particuliers sur internet moyennant perception d’une commission. C’est uniquement cette commission qui est enregistrée en comptabilité nationale. On pourrait penser que le partage volume-prix et la mesure du PIB en volume n’est pas affecté par cette mutation. Par exemple, la location d’un logement sur Airbnb ne devrait pas modifier vraiment le PIB car la comptabilité nationale considère que le service de logement est produit quoi qu’il arrive, et évalué via les loyers imputés, que ce logement soit effectivement occupé par son propriétaire, temporairement vacant ou loué à des touristes de passage.

Mais en même temps, le recours à AirBnB se fait au détriment de la demande de services hôteliers classiques. Leurs prix sont moins chers. Comment évoluent les volumes ? Faut il considérer que la location d’un logement coûtant deux fois moins cher qu’un hôtel se traduit par une baisse en volume de la consommation touristique (agrégat du compte satellite du tourisme) ? Par ailleurs, il y aurait souvent baisse du PIB en valeur et en volume  :  Ainsi, on n’utilise plus  les cartes Michelin mais des facilités numériques : GPS, GoogleMaps. Si les achats de CD chutent au profit du visionnage gratuit sur Youtube conduisant à une chute de chiffre d’affaires nominal pour l’industrie du disque, et si on applique à ce chiffre un indice des prix stable parce que toujours calculé sur les seuls biens commercialisés, le message sera celui d’une baisse des volumes.

Toutefois, l’émergence de substituts gratuits à des biens ou services payants ne serait qu’un cas extrême d’apparition de substituts meilleur marché que les produits d’origine : il n’y aurait pas de raison de la traiter différemment. Les indices de prix en tiennent d’ailleurs un peu compte. Dans le cas rare où c’est un bien existant qui devient gratuit, on enregistre bien une baisse de 100 % de son prix, pondérée par son poids initial dans le budget des ménages. Il y a aussi le fait que l’arrivée de nouveaux produits gratuits doit normalement tirer vers le bas les prix de leurs substituts payants, ce que les indices de prix prennent en compte.

Diverses tentatives ont été faites pour donner des majorants du biais sur la mesure de la croissance. Elles concluent à au plus quelques dixièmes de points de croissance manquante, et cet écart ne se serait pas spécialement aggravé sur la période récente, car la problématique des nouveaux produits n’est pas nouvelle. Ceci écarterait l’hypothèse que le ralentissement actuel de la croissance serait un simple artefact lié à une détérioration de la qualité des partages volumes-prix. Il faut aussi tenir compte du temps passé sur internet par l’usager pour obtenir de services traditionnels.

La publicité est un cas à part dont le traitement comptable est critiqué par certains depuis longtemps mais qui pose aussi problème avec l’émergence de la publicité gratuite.  On en explique certains aspects dans la page Partage Volume-Prix.

 

7/ Il reste la question de la mesure de la valeur ajoutée en volume, calculée par différence entre la production en volume et les consommations intermédiaires (CI) par les branches (« double déflation »). Ces dernières sont la somme des CI de chaque produit. Sont-elles bien estimées ? En général, on applique le même indice de prix à la CI d’un produit quelque soit la branche qui le consomme. La question revient donc à savoir si les indices de prix des CI des produits sont bien estimés. Or le volume de la CI d’un ERE est souvent calculé par solde. Avant la fin des années 2000, ce solde résultait d’un nombre incalculable d’arbitrage et d’hypothèses : stabilité relative des coefficients techniques en volume, absence d’enquêtes sur les prix du commerce extérieur, (d’où le choix d’indice de valeur unitaire sur les produits non homogènes), calcul approximatif des prix des marges commerciales dans l’industrie, estimation très fragile des CI en volume des services du fait même de l’absence d’enquêtes sur les prix de production et les prix de ces CI. C’est ainsi qu’on observe une progression des  prix des matériels électriques et informatiques consommés par la branche « matériels de transport » entre 1995 et 2007 alors que leurs prix de production, du commerce extérieur, et surtout de la consommation des ménages (« méthode hédonique ») baissent.

Les exemples ne manquent pas, aussi bien dans l’industrie que dans les services, d’évolution très surprenantes de production en valeur et volume et de VA en valeur et volume. Dans l’industrie, ce qui étonne c’est le différentiel de croissance entre la production en volume qui croît peu entre 2010 et 2017, voire décroît, et une VA en volume beaucoup plus dynamique. Même si cette divergence ne concerne pas toutes les branches (comme les matériels de transport où la production en volume croît plus que la VA en volume). On retrouve ainsi la quasi-stabilité des prix de VA entre 2000 et 2017 (industries alimentaires, chimie,..) voire la baisse (Fabrication de produits informatiques, électroniques et optiques). Dans certains services (soutien aux entreprises par exemple) et le génie civil, c’est le contraire : le prix de la VA augmente plus que celui de la production. Tandis que dans d’autres activités tertiaires (assurances, publicité), les divergences des courbes sont quasi inexplicables.

 

Indices de volume de production et de  valeur ajoutée base 100 en 2000 en % (Source : Insee)

 

Depuis 2008, les choses se sont améliorées même si les données de prix sur la consommation intermédiaire restent rares. Mais des incertitudes subsistent du fait de ce calcul par solde. Ainsi, le volume de la VA et les gains de productivité du travail des services et dans une moindre mesure des biens ne sont pas simples à mesurer dans tous les pays.  On ose espérer que les comparaisons internationales restent possibles même si l’effet qualité est plus ou moins pris en compte selon les pays dans les services principalement non marchands ou que l’évolution du prix des marges ne diffère pas trop selon les méthodes de partage volume-prix.

 

8/ conclusion sur l’effet-qualité et le partage volume prix

C’est le poids croissant des services qui n’ont pas de prix de vente, (ou dont la production n’est pas mesurée par les ventes) et plus généralement des services aux entreprises dont « l’effet qualité » n’est pas très facile à mesurer, qui pose problème sur le partage volume-prix. Ces derniers ainsi que les services de communications et d’informations (méthode assez imparfaite de « profils de consommateurs » dans la téléphonie) viennent s’ajouter aux 48% précédents, pour représenter deux tiers de l’emploi en France.

Ainsi, l’utilisation d’indice de prix de services voisins (R&D, auxiliaires financiers, certains services d’action sociale, activités des organisations associatives) est considérée de type « C » selon une publication récente de l’Insee, soit à peine 3,5% de l’emploi global. Ces méthodes sont jugées mauvaises par Eurostat. Mais où se trouve la réalité entre cette vision, et celle moins optimiste, évoquée en introduction, qui considère que l’effet-qualité est mal pris en compte dans le calcul des prix des services modernes, qui représentent les 48% de l’emploi global (méthode de type « B » , donc moyenne et qu’on pourrait d’ailleurs qualifier de type « C» pour plusieurs produits)  sinon même les deux tiers?

 

 

 

 

V – UN TES MONDIAL

1/ Profilage de la statistique d’entreprise et TES

Comme si tout cela n’était pas suffisamment compliqué, voilà qu’un nouveau changement important est apparu récemment pour l’élaboration du TES français (et des TRE étrangers) : les nouvelles sources statistiques à savoir le profilage des entreprises (voir TES et Profilage), en partie liée à la mondialisation. Il a été mis en place à l’INSEE en 2013  : il consiste à prendre en compte les structures complexes existant entre les groupes d’entreprises souvent mondiaux pour donner plus de pertinence aux statistiques publiées.

Ce système de consolidation des flux internes à une entreprise profilée peut largement se justifier d’un point de vue économique et comptable (consolidation des flux) au regard par exemple de l’explosion des dividendes versés à d’autres unités légales d’une même entreprise profilée. Mais il est en contradiction avec une directive du SEC, qui précise bien d’enregistrer dans la production tous les flux entre deux unités d’activités économiques locales (UAEL) d’une même unité institutionnelle (UI).

La ventilation branche d’une EP est elle aussi bien estimée que celle des unités légales (UL) de contour ? De toute évidence, elle ne donne pas les mêmes structures dans les deux cas. Prenons le cas d’une EP de l’industrie automobile dont une UL (1) fait de la R&D qu’elle vend à une autre UL (2) de la même EP. Non seulement cet échange n’apparaît plus dans les ventes de l’EP. Seules apparaissent les ventes de l’UL (2). Mais le PIB risque d’être minoré du fait même que cette vente de R&D était comptabilisée en FBCF par l‘UL (2). A moins qu’on ne comptabilise une production pour emploi final propre de R&D par l’EP, autant de questions pas faciles à traiter.

Que dire aussi de la sous traitance dans le BTP (14% de la production) et de tous les échanges « verticaux » entre des UL qui disparaissent quand ils se font dans une même EP, comme c’est particulièrement le cas dans ce secteur d’activité ?

Le SEC reconnaît deux unités de base de la comptabilité nationale, à savoir l’UI pour l’analyse des flux de revenus et l’UAEL pour l’analyse des flux de production. Le profilage pose ainsi un problème supplémentaire aux comptables nationaux.

2/ Le TES international

Les progrès de la mondialisation devraient remettre au goût du jour le TRE et le TES symétrique, par le calcul des chaînes de valeur mondiales dans les échanges internationaux. Déjà se profile un TES mondial, fait à partir de TES symétriques domestiques et importés.

  • Le TES est tout d’abord mondial s’agissant des concepts et des méthodes de confection dans chaque pays, qui doivent être le plus harmonisés possible.
  • Ensuite, il l’est parce qu’il peut être utile de disposer d’un TES mondial ou européen, somme des TES de chaque pays, pour connaître la structure de l’économie mondiale ou européenne.
  • Enfin, il l’est pour estimer les importations d’un pays en provenance des exportations de chaque pays et ainsi mesurer les chaînes de valeur mondiales, c’est-à-dire la valeur ajoutée de chaque pays dans les échanges mondiaux de biens et services.

3/ Des échanges mondiaux aux chaînes de valeurs mondiales (CVM)

La chaîne de valeur désigne l’ensemble des activités productives réalisées par les entreprises en différents lieux géographiques au niveau mondial pour amener un produit ou un service du stade de la conception au stade de la production et de la livraison au consommateur final [9]. Une chaîne de valeur est l’ensemble des activités d’ajout de valeur nécessaires pour faire passer un bien ou un service des étapes de conception, recherche-développement, production, commercialisation, distribution et soutien aux clients finals, parfois même la gestion et le recyclage des déchets. Cette notion renvoie à la valeur ajoutée au bien ou au service à chaque étape du réseau. Si la Chine exporte des châssis de voiture pour un montant de 100 à l’Allemagne laquelle les assemble à des moteurs pour un montant de 50 et exporte ensuite le tout pour 150 à la France, les échanges extérieurs bruts sont de 250. Mais la CVM est de 150 dont 100 de VA par la Chine et 50 de VA par l’Allemagne.

L’intensification de la mondialisation des chaînes de la valeur a entraîné un niveau sans précédent d’interdépendance entre les pays associés aux chaînes d’approvisionnement [10].

Cet objectif ne va pas d’ailleurs sans difficulté : Les problèmes d’asymétrie (par exemple écart entre les importations polonaises enregistrées par la France et les exportations polonaises à la France enregistrées par la Pologne) sont liés à la mondialisation : ils font l’objet d’ajustements et d’estimations supplémentaires, en vue de concilier, dans toute la mesure du possible, les différences de concept et de couverture entre les statistiques commerciales et les données des échanges extérieurs des comptes nationaux.

Outre que la mondialisation rend la mesure des échanges extérieurs très complexe car un produit acheté par un pays A à un pays B transite par de nombreux pays qui y ajoutent de la valeur ajutée , on discerne surtout 5 cas particuliers à l’origine de ces asymétries.

  • enregistrement FAB (« franco à bord ») des importations de biens (par exemple à la frontière polonaise) d’un montant de 100 destiné à la France, donc hors transport dans les pays de transit (20), non compatible avec l’enregistrement français CAF (« coût assurance fret ») à la frontière française,  d’un montant de 130 au lieu de 120. Il s’agit de rendre les flux cohérents puis de ventiler la correction CAF-FAB par produit. Celle-ci a pour objet d’évaluer les importations de biens FAB, hors transports de transit. Mais elle est estimée globalement sans distinguer les produits. Comme elle est rajoutée dans une colonne spécifique, il faut retirer cette correction des importations de ceux ci par un jeu d’écriture adéquat,
  • produits envoyés à l’étranger pour subir une petite transformation avec ou sans changement de propriétaire (travail à façon à l’étranger),
  • négoce international, (moyennant un service commercial du pays du négociant sans que le bien franchisse sa frontière), impliquant les échanges extérieurs entre 3 pays : des poissons pêchés en France pour un montant de 10 transitent par un négociateur à Rotterdam et sont vendus pour 15 en Finlande. Les exportations de la France sont théoriquement de 10, les importations en Finlande sont de 15. Si les flux sont bien enregistrés, les Pays Bas produisent 5 de négoce international, traité en marge commercial du produit « poissons » puis en exportations de poissons,
  • produits importés d’un pays A par un pays B pour être ré-exportés vers un pays C (moyennant un service logistique) : L’Espagne importe du pétrole brut d’Algérie, qui est en fait destiné au Portugal. Elle le stocke et comptabilise dans ses exportations de pétrole brute vers le Portugal, d’une part celui en provenance d’Algérie, d’autre part, celui qu’elle produit.
  • achats directs à l’étranger par les résidents et réciproquement (correction territoriale). Comme pour la correction CAF-FAB, il s’agit de ventiler ces achats par produits pour évaluer un solde extérieur par produit.

Mais d’autres difficultés viennent se greffer pour mesurer les chaînes de valeur mondiales, quand des grandes entreprises créent des filiales à l’étranger pour payer moins d’impôt et enregistrent artificiellement une partie de leur production dans ces pays sans qu’ils y aient des heures travaillées correspondantes.

Une entreprise américaine produit un logiciel original. En plus, elle « produit » une licence de reproduction, qui est achetée par une société chinoise. Cette dernière organise la commercialisation de ces CD-Rom dans le monde entier. Consciente de toutes les opportunités fiscales, la maison mère crée une entité ad hoc en Irlande dans le but de minimiser sa valeur ajoutée aux États-Unis et en Chine. Cette entité n’a pas d’employé (sauf un concierge…) mais a la propriété du logiciel et reçoit ainsi le paiement de la licence pour l’utiliser. L’unité irlandaise étant interne à la multinationale, cette dernière a la tentation de sous-évaluer la valeur de la vente du logiciel à l’Irlande, en y mettant un prix nul. Au contraire, pour faire paraître un profit en Irlande, elle donnera un prix élevé à la licence vendue par l’Irlande à la Chine. Si rien n’est corrigé, le PIB irlandais, et sa contribution dans les chaînes de valeur mondiale est surévalué, au détriment de celui de la Chine.

Michel Braibant

Après une formation en économie, j’intègre l’ENSAE en 1973, puis travaille à l’INSEE et dans des services statistiques ministériels.

Ayant exploré différents domaines de la comptabilité nationale et dans des secteurs aussi variés que l’industrie, les transports, l’énergie, les services, l’agriculture, l’environnement, souvent en tant que Responsable « secteur-produits » des ERE, j’ai publié différents articles sur ces domaines.

Mon expérience m’a permis de rédiger des publications et guides méthodologiques après avoir été responsable de l’élaboration du tableau « entrées sorties » en France. Nous avons collaboré de façon collégiale à l’élaboration du Manuel « input-output » d’Eurostat. Dans ce cadre, plusieurs missions à l’étranger ont enrichi mes expertises dans ce domaine. J’ai également enseigné la comptabilité nationale à l’ENSAI de 2001 à 2007.

De même, mes précédents ouvrages portent sur le  TES : « de la désindustrialisation à la tertiairisation, vers un mélange des genres », « l’investissement incorporel en France et à l’étranger ».


Bibliographie

[1] EU inter-country supply, use and input-output tables Full international and global accounts for research in input-output analysis (FIGARO), I. Remond-Tiedrez, J. M. Rueda-Cantuche (ED.) https://ec.europa.eu/eurostat/documents/3888793/9689907/KS-FT-19-002-EN-N.pdf/d335cb6c-e7d8-4a03-ba6f-01e443f6c0df

[2] Manuel « input-output » “Eurostat Manual of Supply, Use and Input-Output Tables », édition 2008

[3] La structure de l’économie américaine 1919 1939, W. Leontief édition Genin Paris, 1958

[4] Méthodes de la comptabilité nationale, cadre et définition de la base 1959 (études et conjoncture 1966, INSEE)

[5] Manuel de construction et d’interprétation des tableaux entrées-sorties, Nations Unies, 2000,

[6]  The magic triangle of Input-Output table, C. Stahmer, janvier 2010, https://www.researchgate.net/publication/262097800

[7] « Physical/Hybrid supply and use tables, Methodological report »,  S. Merciai  and J. Schmidt , projet Desire, Development of a system of indicators for a resource efficient Europe, 8 – 9 – 2016

[8] Handbook on Supply, Use and Input-Output Tables with Extensions and Applications, Series F No.74, Rev., United Nations, New York, 2018

[9] «  économies interconnectées : comment tirer parti des chaînes de valeur mondiales », rapport de synthèse, OCDE, 2013

[10] indicators on global value chains: a guide for empirical work, Nadim Ahmad, 06-Jul-2017, OCDE

Tableau entrées-sorties mondial (T.E.S.)

Tableau entrées-sorties mondial (T.E.S.)