Crises économiques et comptabilité nationale

 

SOMMAIRE

I – HISTOIRE DES CRISES ÉCONOMIQUES

II – FACTEURS ET CARACTÉRISTIQUES DES CRISES ÉCONOMIQUES

III – L’ADAPTATION DE LA COMPTABILITÉ NATIONALE AUX CRISES ÉCONOMIQUES

 

 

Résumé

 

L’objet de cette page est triple :

– rappeler l’histoire des crises économiques et les crises les plus importantes, les comparer,

– faire une synthèse des principaux facteurs et caractéristiques des crises économiques,

– envisager comment la comptabilité nationale s’adapte aux crises ?

 

° On analyse ici les crises et les causes des crises de 1929, 1973, 2007, et 2020 dont les effets se manifestent parfois avec un ou deux ans de décalage sauf la crise de 2020. On se limite ici à certains aspects économiques et non à d’autres faits spécifiques à la France (crise contextuelle et climat politique incertain).

° Les grandes crises sont bien sûr des moments où les statistiques sont intensément mobilisées pour exprimer la gravité de la situation [1] (les nombres entre crochet renvoient à la bibliographie en bas de page). Mais elles sont aussi des moments de grands débats, lors desquels le rôle de l’État dans la régulation et le pilotage de l’économie est profondément repensé. À chacune de ces crises correspond l’émergence de façons nouvelles de quantifier le monde social. De nouveaux modèles d’action impliquent de nouvelles variables et de nouveaux systèmes d’observation.

+ L’histoire économique et politique des années 1880 à nos jours offre au moins trois (sinon quatre) exemples de telles configurations, associant une façon de penser la société, des façons d’agir sur elle et des statistiques adaptées à ces situations. La crise des années 1880 a suscité la grande statistique du travail et de l’emploi. Celle de 1929 a été à l’origine des politiques macroéconomiques keynésiennes et de la comptabilité nationale. La crise des années 1970 a été pensée dans les catégories néolibérales de la microéconomie, induisant des réformes de l’État centrées notamment sur des indicateurs de performances. Elle a montré aussi que certaines variables de la comptabilité nationale devaient être mieux estimées, telles les variations de stock. Enfin, les deux crises, écologique puis financière, des années 2000 sont à l’origine de façons radicalement nouvelles de penser et de quantifier l’action publique en développant certains aspects comme les comptes des ménages par catégories de revenus suite à la montée des inégalités de la richesse ou les comptes de l’environnement. Un rappel des façons dont quelques crises plus ou moins anciennes ont été vécues, et de leurs conséquences la comptabilité nationale, peut être utile pour réfléchir à l’ampleur des transformations qui peuvent résulter de ces deux crises récentes.

° S’agissant de la crise actuelle du Covid, les chiffres sont sortis en 2020 malgré la priorité de la mise en place de son dispositif de suivi hebdomadaire des décès [2]. La raison vraisemblable est que on est dans un cas de figure où la mission du PIB est la moins susceptible d’être mal comprise. Derrière son chiffre, il y a les revenus de la population, les risques de tomber au chômage ou de ne pas trouver d’emploi, les baisses de chiffres d’affaires et les risques de défaillance d’entreprises, les conséquences de tout cela pour les finances publiques. On peut donc dire que la comptabilité nationale s’est ici retrouvée pleinement dans son rôle, celui pour lequel elle a été conçue au lendemain de la guerre. Si ce que dit le PIB a échappé pour cette fois à bon nombre de ses critiques habituelles, c’est parce que tout le monde pouvait voir que, même transitoire, une baisse d’une telle ampleur allait forcément avoir une traduction dans les revenus et / ou ce qu’ils permettront d’acheter, selon ce qu’allait être l’évolution relative des grandeurs nominales et des prix.

° Faute d’informations précises, on ne parlera pas ici des conséquences sociologiques de la crise qui ont néanmoins un impact sur certains agrégats de la comptabilité nationale, tel le développement du télé-travail (caractéristique majeure de celle-ci), réunions en zoom, gestes-barrière dans les entreprises, etc…   On note juste que le manque de contacts entre salariés et avec la clientèle complique la qualité du travail : aller voir une personne dans son bureau pour lui demander un renseignement plutôt que d’envoyer un mail plusieurs fois par jour, faire une formation en présence des personnes plutôt qu’en zoom, y assister aussi. panne d’ordinateur ou d’imprimante à domicile, etc…). Certes des coûts sont réduits (par exemple contrats faits avec une part importante de télétravail dans les banques,,..), sans compter les économies sur les frais de bureaux (partage des équipements dans une grande salle ou frais d’entretien,…) ou celles sur les transports (domicile-travail, réunions à l’étranger remplacées par celles en zoom,…). En outre le télé-travail suppose de la maturité et de la motivation.

° Il a bien évidement des effets sur la production et sur la croissance. La qualité du service s’améliore-t-elle avec le télé-travail ? Des questions de comptabilité nationale se posent ainsi. Qu’en est-il de la productivité ? On n’en sait rien ou du moins la réponse semblerait dépendre des types de travaux. Il était déjà difficile de mesurer les évolutions en volume des activités de services (voir page Partage Volume Prix.). Ce sera probablement encore plus complexe avec le télé-travail. Bref  il est possible que des coûts diminuent pour les entreprises (bureaux) et les salariés (transports) et que des gains de productivité s’améliorent dans certains métiers. Mais tout ceci reste à préciser.

° Les effets de la crise actuelle sont presque comparables à ceux caractéristiques du début des années Trente. Il n’empêche que la nature des deux événements est foncièrement différente. C’est un krach boursier à Wall Street qui a déclenché la Grande Dépression dans un monde encore fragilisé par la sortie de guerre. Ce qui arrive aujourd’hui a pour origine un choc exogène, sanitaire, qui survient dans un monde en pleine croissance.

 

° C’est le confinement, en France et dans les autres pays, qui a entraîné un choc d’offre très vite suivi par un choc de demande puisqu’il est devenu difficile, voire impossible, de consommer. Mais ce sont surtout les réponses à ces chocs qui se différencient complètement de celles qui ont suivi le jeudi 24 octobre en 1929. Le contexte économique mondial n’avait aucun rapport avec  celui d’aujourd’hui. La plupart des pays, dont la France, étaient revenus avec difficulté au système de l’étalon or, abandonné pendant la Première Guerre mondialeSi bien que la Réserve fédérale américaine a augmenté son taux d’intérêt directeur juste après le krach dans l’espoir de sauvegarder sa réserve d’or.

° La Réserve fédérale américaine avait donné un tour de vis à sa politique monétaire pour éviter l’inflation, et n’avait pris aucune mesure pour sauver ses banques. Les États-Unis ont continué à diminuer leurs dépenses publiques jusqu’à l’instauration du New Deal en 1933. En Europe, les pays, après avoir abandonné l’étalon-or, à l’exception de la France qui a attendu le Front populaire pour le faire, se sont lancés dans des dévaluations compétitives stériles.

 

 

 

 

I – HISTOIRE DES CRISES ÉCONOMIQUES

Pour déterminer les réponses à apporter à une crise économique, il est utile de tirer des enseignements du passé. Mais la crise actuelle déclenchée par le Coronavirus (Covid-19) ne ressemble à aucune autre, ce qui complique la tâche des gouvernements et des banques centrales. Divers travaux ont analysé les crises  économiques depuis la fin du XIX éme siècle [3].

Baisses du PIB dans les crises passées

 

1/ rappel des principales crises

La première grande crise économique date de 1873. Mais à la différence de celles de 1873, 1929 et 2008, la plupart des crises financières récentes n’avaient pas une triple dimension à la fois financière, sociale et économique. Ainsi, la crise boursière de 1987 a eu une portée internationale mais sans impact économique majeur. De même, les crises financières qui ont secoué les pays émergents dans les années 1990 n’ont pas eu les répercussions sur l’économie mondiale que l’on pouvait craindre. Le « krach Internet » de 2000, s’il a mis un terme à l’épisode de « la nouvelle économie », ne s’est pas traduit par une crise économique durable.

En revanche, la crise de 2008, comme celles de 1873 et 2009, apparaît comme une des crises systémiques majeures qui ont entraîné une rupture dans le régime de croissance mondial dominant. La crise de 1873 est à l’origine d’une longue période (1873- 1896) de stagnation économique en Europe et aux États-Unis – qualifiée de première Grande Dépression – qui marqua la fin du XIXe siècle. Elle a ensuite été suivie par une phase de prospérité – les « Années folles » – associée à la première mondialisation financière. La crise de 1929 a occasionné une nouvelle rupture, encore plus profonde que la première Grande Dépression, qui a été marquée par des enchaînements déflationnistes brutaux, avec un effondrement généralisé de la production aux conséquences sociales dramatiques dans la quasi-totalité du monde industrialisé. Quant à la crise qui a débuté en 2007, elle a entraîné une chute brutale de la production à partir de 2009, avec des effets durables sur l’économie mondiale.

Ces trois grandes crises du capitalisme présentent de grandes différences, car l’environnement institutionnel, technologique et international a considérablement évolué de 1873 à 2007. Toutefois, au-delà du ralentissement économique durable qu’ils ont engendré, ces trois épisodes de forte instabilité du capitalisme ont d’importantes similitudes. Sept « marqueurs » caractérisent ces crises systémiques : (1) la prégnance du libéralisme économique ; (2) l’irruption de « pays neufs » ; (3) l’effondrement du système bancaire et financier ; (4) l’excès d’investissement et de production ; (5) un endettement excessif; (6) la montée des inégalités, et (7) le rôle des politiques économiques.

 

a) La crise de 1929

Le krach boursier d’octobre 1929 a déclenché la première grande crise depuis le développement de l’économie capitaliste moderne au XIXème siècle. Elle a été causée par une bulle boursière et immobilière, alimentée par du crédit abondant, principalement aux États-Unis [4].

Quand les prix des actions et de l’immobilier se sont brutalement retournés, de nombreux spéculateurs endettés ont fait faillite. En conséquence, les banques ont à nouveau été en difficulté, et la crise s’est propagée à l’ensemble de l’économie et au reste du monde. De plus, la réponse inadaptée du président Herbert Hoover, qui n’a pas soutenu l’économie via la dépense publique, a aggravé la crise.

Durant la Grande dépression des années 1930, le PIB mondial aurait baissé d’environ 15 %, et le PIB entre 1929 et 1932 des États-Unis d’environ 25 %. Ce n’est qu’en 1933 qu’il repart à la hausse aux États-Unis.

À la fin de l’été 1931, la crise « anglo-saxonne » parait terminée et semble suivre le scénario de 1921. Une reprise n’est pas encore perceptible, mais toutes les indices d’une stabilisation s’affichent. Les prix de détail ne baissent plus aux États-Unis, et les cours des matières premières ont cessé leur chute libre.

Cependant, après la nuit du 19 au 20 septembre 1931, la livre sterling est décrochée de l’or avec les trois conséquences relevées par Alfred Sauvy : Les conséquences de cette dévaluation ont une immense portée :

  • Avec la répudiation des dettes interalliées et des réparations
  • Elle enfonce l’économie mondiale dans une crise sans précédent d’où sortira la seconde guerre
  • Elle place en porte à faux la France dont les dirigeants et l’opinion sont loin de comprendre la marche des évènements.

Tout se passe comme si la livre était restée la même et que les autres monnaies aient entrepris la folle gageure de se revaloriser d’un quart ou d’un tiers.

Le Royaume-Uni étant alors le pivot de toute l’économie mondiale, Londres est donc la place financière qui gouverne toute la finance, et tout le commerce international est libellé en livres. En automne 1931, la production industrielle a baissé de 17 %, les prix de gros de 28 %, les prix de détail de 8,5 %, la bourse de 51 % (avec un maximum de 60 %). « En France comme dans le monde 1931 est vraiment l’année noire ». Le chômage apparait, avec 190 000 demandeurs d’emploi. Le gouvernement du moment réagit par un plan de dépenses alimenté par des « crédits spéciaux » : la loi du 28 décembre 1931 prévoit 3 476 millions de nouvelles dépenses, qui sont financées par la même somme en obligations du trésor.

La France reste en bonne position par rapport au reste du monde ; à la fin de 1931, la baisse de la production industrielle sur la moyenne de 1929 est de 42 % en Allemagne, 37 % aux États-Unis, 33 % en Belgique, 27 % en Italie et 23 % en France.

En revanche, la dévaluation permet aux Britanniques de repartir d’un bon pied. La production industrielle est en hausse de 10 %, et le chômage baisse de 300 000 unités.

La perspective des élections générales de 1932 paralyse la vie politique en France et le budget de 1932 est largement déficitaire, ce qui n’est pas admissible pour l’opinion publique de l’époque. Le chômage explose en France en 1931 et 1932 et passe en moins de deux ans dans le secteur industriel de 2 % à plus de 15 %. Néanmoins, le taux de chômage reste moins élevé en 1932 que dans les pays les plus touchés, les États-Unis (36 %) et l’Allemagne (44 %). Les chiffres officiels du chômage sur l’ensemble de la population active au milieu des années 1930 donnent un taux de 7,5 %.

Il aura fallu un an en France pour digérer les conséquences de la dévaluation de la livre. En juin 1933, la production industrielle est à 91, contre 77 en juin 1932. La production d’acier est passée pendant la même période de 466 000 à 586 000 tonnes. L’indice du chômage, qui a culminé à 132 en août 1932, revient à 124.

La déclaration d’investiture de L. Blum aborde la question de la dévaluation : « Le pays n’a pas à attendre de nous ni à redouter de nous que nous couvrions un beau matin les murs des affiches blanches de la dévaluation. » Toutefois, le 26 septembre, la dévaluation est annoncée, comprise entre 25 et 35 %. Le bloc or suit. Le franc suisse est dévalué de 30 %, et les Pays-Bas dévaluent de 22 %. Partout, la dévaluation provoque une reprise rapide. La production industrielle remonte à 91 en décembre (+12 % en trois mois). L’ennui est que ces chiffres, fruit d’un calcul rétrospectif, ne sont pas connus des contemporains. Les prix sont en forte hausse. Selon Alfred Sauvy  « de brillantes perspectives s’ouvrent pour l’industrie française maintenant qu’a sauté la chaîne d’or qui l’amarrait. »

La reprise de l’activité est forte et générale mais passe ainsi inaperçue. La durée de travail passe de 39,2 heures en octobre 1938 à 41,9 en juillet 1939. La production en France repart à la hausse en 1938. Cependant, la guerre éclate et bouleverse la situation

Au final, la crise de 1929-1938 n’a pas affecté les pays avec la même ampleur (deux graphiques suivants). Le PIB de la France et des États-Unis n’est guère plus élevé en 1939 qu’en 1929. Mais leurs deux profils d’évolution ne sont pas les mêmes.

 

Évolution du revenu par tête (en $ en parité de pouvoir d’achat) de quelques pays entre 1925 et 1940

 

 

 

b) Le choc pétrolier de 1973

En 1973, l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) coupe sa production en réponse au soutien américain à Israël lors de la Guerre du Kippour. Dans la foulée, le prix du pétrole brut est multiplié par quatre.

Ce choc pétrolier provoque une crise de l’offre (les coûts augmentent pour les entreprises productrices) et de la demande (les prix sont plus élevés pour les consommateurs).

Cette crise conduit à une contraction du PIB de 1 % en France.

Contrairement aux attentes des conjoncturistes, la croissance de l’activité resta soutenue au cours du premier semestre 1974 (notamment grâce à l’investissement logement) et le chômage ne s’accrut pas [5]. Le maintien d’une croissance élevée (+ 2,3 % en glissement sur les six premiers mois) conjugué à l’accroissement de la facture énergétique entraînèrent alors un déficit extérieur important (1 % du PIB au premier trimestre et 2 % au deuxième) et une flambée des prix.

Cette évolution conjoncturelle apparemment favorable a, semble-t-il, suscité des doutes, parmi les responsables économiques, sur l’impact récessionniste du choc pétrolier. Aussi, pour ralentir la demande et l’inflation, ceux-ci mettent en place un plan de refroidissement de l’économie en juin 1974.

Ce plan utilise l’ensemble des instruments de la politique économique et vise la réduction de la demande, principalement celle des entreprises. Le poids de la fiscalité est accru par la modification de l’amortissement dégressif, et surtout par l’instauration de majorations exceptionnelles : majoration de l’impôt sur les sociétés (5,1 milliards), majoration de l’impôt sur le revenu partiellement remboursable (3,3 milliards). Le rythme d’engagement des dépenses publiques est ralenti. Le respect des normes de progression des encours de crédit est renforcé et la politique des prix est plus rigoureuse.

L’idée que le choc pétrolier aurait peu d’impact sur la croissance fut reprise dans les prévisions économiques associées au budget de 1975 élaborées au cours de l’été 1974. En effet celles-ci tablaient sur une croissance de 10 % des exportations, de 4 % des investissements et de 4,2 % du PIB marchand (tableau 1). Le vote d’un budget en équilibre pour 1975 confirme cette impression. Les dépenses y augmentaient moins que le PIB en valeur.

La politique de lutte contre la hausse des prix fut encore resserrée en septembre et en décembre 1974, avec la mise en place du prélèvement conjoncturel, qui avait pour objectif de stériliser les plus-values nées de l’inflation (loi du 30 décembre 1974).

Bien que les indicateurs conjoncturels dont on a disposé après la crise montrent que dès l’été 1974 la production industrielle commença à chuter fortement, il semble que l’entrée dans une récession sévère ait été encore mal perçue au cours de l’automne 1974. La longue grève des PTT en octobre a pu expliquer cette mauvaise perception du retournement conjoncturel. Quoiqu’il en soit la réorientation dans un sens plus expansionniste de la politique budgétaire ne se fera que progressivement durant les premiers mois de 1975, à un moment où le plan de refroidissement et la récession mondiale agissent fortement sur l’activité.

D’un point de vue conjoncturel, l’accroissement des investissements publics (État et grandes entreprises nationales) a été judicieux en 1975 dans la mesure où ils ont dus être exécutés rapidement. Mais les aides à l’investissement auraient eu des délais d’actions beaucoup plus lents (environ un an), de ce fait leur impact est souvent procyclique. Certes les commandes devaient être passées avant janvier 1976, mais leur réalisation s’est étalée tout au long de l’année à un moment où il aurait fallu répondre à la demande mondiale.

 

La  récession de 1975 avait été suivie d’une forte reprise mondiale en 1976, d’où une relance des exportations (contribution à la croissance : + 2,1 points contre – 0,3 point en 1975). Les variations de stocks ont également accentué le cycle conjoncturel. Celles-ci avaient été accrues par des achats spéculatifs de matières premières à la fin de 1973 et au début de 1974. Au cours du second semestre de 1974 et des trois premiers trimestres de 1975 le mouvement s’est inversé du fait de la perception de la récession. C’est l’opposé qui est survenu dès le quatrième trimestre.  C’est-à-dire sans prise en compte des mesures de relance. Comparaison des relances françaises de 1975 et 1981-1982 1975 avec le redémarrage de l’activité induit par la reprise mondiale et les mesures de relance. Au total les variations de stocks ont contribué pour 2,7 points à la récession de 1975) et pour 1,6 point à la reprise de 1976.

A-t-on bien mesuré la baisse très des variations de stock durant l’année 1974 ?  II semble que la baisse des stocks de la fin de 1974 et du début de 1975 ait été sous-estimée dans les comptes nationaux définitifs. En effet, le recul de la production industrielle retenu dans les comptes est nettement inférieur à celui de l’indice mensuel de la production industrielle. Rappelons que les comptes pré-provisoires établis en mai 1976 à partir des comptes trimestriels (base 1962) donnaient une baisse de 3 % du PIB, les comptes provisoires (base 1971) publiés en septembre 1976 une baisse du PIB de 1,5% alors que les comptes définitifs (base 1971) donnent une stagnation du PIB en volume. On comprend pourquoi les comptables nationaux ont cherché à mieux les mesurer par la suite .

La politique économique de 1974 aurait ainsi joué un rôle plutôt procyclique. La politique restrictive a accompagné la récession mondiale. Les mesures de soutien ont été prises tardivement, et les aides fiscales à l’investissement ont agi avec retard. La mise en œuvre du plan de développement de l’économie française a correspondu au redémarrage du commerce mondial. Celui-ci a été favorisé par les politiques expansionnistes de l’ensemble de nos partenaires. Grâce à quoi la contrainte extérieure, sur laquelle bute toute politique de relance en France, a été allégée.

c) La crise du Système Monétaire Européen (SME) en 1993

En 1993, le PIB français se contracte de 0,6 % suite à la crise du SME. Cette crise résulte de la difficulté d’accorder les taux de change entre les pays européens avant la création de l’euro (la monnaie unique est d’ailleurs vue comme un moyen d’éviter ce type de crise).

Le mécanisme économique de cette crise est plus complexe que les précédentes. Pour simplifier, les pays européens s’engageaient à cette époque, à maintenir leurs taux de change fixes. Or, la réunification allemande entraîne une forte hausse de l’investissement pour équiper l’ex-Allemagne de l’est, plus pauvre que l’Allemagne de l’ouest. Cela conduit à une hausse des taux d’intérêt en Allemagne (plus de demande de capital conduit à une hausse de son prix, donc du taux d’intérêt), ce qui entraîne une appréciation du Deutsche mark (si les taux sont plus élevés en Allemagne, les investisseurs vont y placer leur argent, donc achètent du Deutsche mark, ce qui entraîne une augmentation de sa valeur).

Pour maintenir la parité avec le Deutsche mark, la Banque de France est contrainte d’augmenter les taux d’intérêt en France, ce qui conduit à une contraction de l’investissement et de la consommation.

d) La crise des subprimes en 2008

La crise de 2008, dite des « subprimes » est assez similaire à celle de 1929. Elle est due à l’éclatement d’une bulle spéculative immobilière, qui a conduit à une crise bancaire, puis économique. Partie des États-Unis, elle s’est propagée au monde entier.  En France, le PIB s’est contracté de 2,9 % en 2009, cette crise a donc été la plus violente depuis 1945.

Quand on compare la croissance du PIB en Europe et aux États-Unis, on constate tout d’abord que la « grande récession » de 2007-2009, provoquée initialement par la crise américaine des subprimes et la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008, a eu approximativement la même ampleur en Europe et aux États-Unis [6]. Des deux côtés de l’Atlantique, le niveau d’activité économique chute d’environ 5% entre fin 2007 et début 2009, ce qui en fait la plus grave récession mondiale depuis la crise des années 1930.

La reprise commence courant 2009, et le niveau d’activité retrouve fin 2010-début 2011 quasiment le même niveau que celui de fin 2007. C’est alors que se produit en 2011-2013 une nouvelle rechute de l’activité en zone euro, alors que la reprise se poursuit tranquillement aux États-Unis. La croissance finit par reprendre timidement au début de l’année 2013 en Europe, mais le mal est fait: à la fin de l’année 2015, le PIB de la zone euro n’a toujours pas dépassé son niveau de fin 2007, alors que les États-Unis ont connu une croissance cumulée de plus de 10% entre 2007 et 2015. Compte tenu de la croissance de la population, lente mais positive, notamment en France, le niveau de PIB par habitant en zone euro est à peine supérieure en 2016-2017 à ce qu’il était en 2007.

Les raisons de la rechute européenne de 2011-2013 seraient bien connues: alors que les États-Unis ont fait preuve d’une relative souplesse budgétaire afin de maintenir le cap sur la croissance, les pays de la zone euro ont tenté de réduire les déficits trop vite en 2011-2013, avec en particulier de trop lourdes augmentations d’impôt en France, ce qui a conduit à casser la reprise et à la montée du chômage, et pour finir la hausse des déficits et de l’endettement public que l’on prétendait vouloir réduire.

Une monnaie unique avec 19 dettes publiques différentes, 19 taux d’intérêt sur lesquels les marchés peuvent librement spéculer, 19 impôts sur les sociétés en concurrence débridée les uns avec les autres, sans socle social et éducatif commun, cela ne peut pas marcher. En outre,  la montée des égoïsmes nationaux a empêché les Européens d’adapter leurs institutions et leurs politiques. Concrètement, quand les marchés financiers ont commencé à spéculer sur la dette des pays d’Europe du Sud, à partir de 2010-2011, l’Allemagne et la France ont au contraire bénéficié de taux d’intérêt historiquement bas, et se sont lavés les mains du fait que le sud de la zone s’enfonçait dans la récession. Le graphique suivant montre ces fortes disparités.

 

 

 

 

e) La crise de 2020 ressemble par de nombreux aspects à celle de 1929, mais les États sont plus réactifs, tant sur le front monétaire que budgétaire…

La crise sanitaire actuelle a déclenché une crise économique mondiale. L’impact exact de cette crise est encore difficile à quantifier, mais le choc a été extrêmement violent dans le monde entier, bien supérieur à la crise de 2008-2009.

Cette crise ne ressemble pas aux précédentes. Elle n’est pas causée par l’éclatement d’une bulle (la baisse des bourses est la conséquence et non la cause de la crise), ni par un problème d’ajustement des taux de change, ni par une envolée du prix du pétrole (celui-ci s’effondre), ni par des destructions massives causées par des bombardements. Le problème économique principal est le confinement de la population qui réduit la demande (les magasins non-essentiels sont fermés et les consommateurs confinés) et l’offre (beaucoup de travailleurs sont bloqués chez eux).

A l’instar des autres grandes Bourses de la planète, Wall Street a accusé un krach boursier  au premier trimestre 2020. Aux États-Unis, sur la seule séance du 16 mars dernier, le Dow Jones a dégringolé de 12,90%. “Hormis le krach historique du 19 octobre 1987, cette chute dépassait de peu la baisse du 28 octobre 1929 (-12,8%) et celle du 29 octobre 1929 (-11,7%), deux journées noires à Wall Street. Toutefois la bourse est reparti à la hausse jusqu’en avril 2021, avec toutefois un début de baisse en mai du fait d’une reprise de l’inflation qui pourrait entraîner une hausse des taux d’intérêt, donc une baisse des profits des en reprises

En France, deux mois d’arrêt de l’économie française, plus des périodes de semi-confinement en novembre 2020, ont entrainé une chute de 8,2% du PIB et une situation économique qui serait difficilement gérable, une crise économique majeure succédant à une crise sanitaire majeure.

Le PIB de l’UE (-6,5% en 2020) baisse plus fortement qu’aux États-Unis, mais moins fortement qu’au Royaume Uni (-9,9%). Son évolution, comme aux États-Unis, sera fortement tributaire de l’issue de la course entre vaccins et variants du virus.

Ainsi, la crise liée au coronavirus est d’ores et déjà une très grave récession, avec un taux de chômage en hausse. Malgré l’amélioration des perspectives internationales, la production et les revenus risquent d’être toujours, fin 2022, inférieurs aux niveaux avant la pandémie dans de nombreux pays.

Des secteurs économiques ont connu une chute d’activité sans précédent, comme le transport aérien et l’automobile. Certes dans de nombreux secteurs, l’activité s’est partiellement redressée grâce à une adaptation aux restrictions imposées par la pandémie. Le déploiement des vaccins monte en régime et la relance engagée par les pouvoirs publics, en particulier aux États-Unis, devrait insuffler un élan puissant.

Toutefois, les perspectives de croissance durable varient considérablement selon les pays et les secteurs. Il est primordial d’accélérer et de mieux organiser la vaccination dans le monde entier.

 

Pour autant, la crise qui a débuté et celle de 1929 sont-elles vraiment comparables ? Alors que le produit intérieur brut (PIB) des États-Unis avait plongé de 26,7% sur 3 ans et 7 mois entre 1929 et 1933 puis de 18,2% sur 13 mois de 1937 à 1938 (sources NBER), il ne baisserait que de 3,5% en 2020. La baisse est beaucoup moins forte qu’entre 1929 et 1933. Mais la reprise sera-t-elle au rendez vous dans les années à venir ?

Les perspectives de l’économie mondiale se sont considérablement améliorées ces derniers mois à la faveur de signes de rebond du commerce et de la production industrielle devenus plus manifestes dès la fin de 2020, avec le déploiement progressif de vaccins normalement efficaces, l’annonce de relance budgétaire supplémentaire dans certains pays et l’apparition de signaux indiquant que les économies réagissent mieux face aux mesures de lutte contre la COVID-19 [4].

Selon l’OCDE, la production mondiale devrait renouer avec les niveaux d’avant la pandémie vers le milieu de 2021 si tout va bien. Mais que veut dire « si tout va bien » (page Reprise économique incertaine) ?

2/Comparaison des crises de 2007-2009 et 2020

L’année 2020 fut ainsi celle d’un choc inédit pour l’économie mondiale comme pour l’économie française. Aucune zone du monde n’a été épargnée et la récession se mesure en plusieurs points de PIB dans la plupart des pays jusqu’à dépasser 10 points de PIB pour certains.

La France ne fait pas exception et affiche une des pertes d’activité les plus fortes des pays développés. La récession en France est certes plus modérée qu’en Espagne ou au Royaume-Uni mais similaire à celles en Italie, au Portugal ou en Autriche. Elle est pire que celle en Allemagne ou aux États-Unis et au Canada.

Le choc d’activité entraîné par les confinements au printemps et à l’automne 2020 est sans équivalent sur la période de l’après-guerre. L’économie française a déjà connu des crises économiques dans le passé (choc pétrolier, crise du SME, crise des subprimes…) mais aucune n’avait eu des conséquences aussi fortes en termes de PIB. Ainsi, la récession de 2020 apparaît presque trois fois plus profonde que celle des subprimes, qui était déjà un événement exceptionnel dans la trajectoire de l’économie française.

Cependant, si la récession de 2020 se singularise par sa soudaineté et son amplitude, elle se distinguerait aussi de celle des subprimes par le profil de récupération attendu (graphique suivant). Le rattrapage, partiel, des pertes du deuxième trimestre 2020 a été d’autant plus spectaculaire au troisième trimestre 2020 que le choc précédent avait été violent, ce qui démontre la capacité de rebond de l’économie. La récession est commandée par les mesures de confinement et les revenus sont globalement maintenus grâce aux politiques économiques (mesures sociales). Lorsque l’on arrête les mesures de confinement, l’activité rebondit, ce qui fait une différence de nature importante entre cette récession et les précédentes, liées à des enchaînements économiques plus profonds et persistants. Selon les prévisions de l’OFCE, en cas de dés-épargne partielle en 2022, l’économie française devrait récupérer son niveau de PIB par habitant d’avant-crise au premier trimestre 2022, soit deux ans après le déclenchement de la crise, et même finir l’année 2022 un peu au-dessus de 2 % du niveau d’avant-crise. La crise des subprimes a été bien moins brutale, mais le processus de récupération a été plus lent, et au bout de trois années, le PIB par habitant était encore inférieur de 2 % à son niveau d’avant-crise.

Il reste que l’on ne sait pas exactement quels seront les impacts des nouveaux variants dans les mois à venir et quelles seront les mesures des pouvoirs publics ? Quels seront aussi les comportements des consommateurs : puiseront- ils dans leur épargne? Il subsiste donc beaucoup d’incertitude sur l’avenir. Rien n’est écrit d’avance.

PIB français par habitant (indice 100 au 1er trimestre 2008 et au 4e trimestre 2019)

 

Autre différence notable avec la crise de 2020, la chute de la valeur ajoutée en 2020 se distingue nettement de celle survenue lors de la crise financière de 2008 s’agissant de la production des branches et des déterminants de la demande.

Lors de la crise financière de 2008, la baisse de l’activité était surtout due à l’industrie (du côté de l’offre) et à l’investissement (du côté de la demande). La consommation privée avait, au contraire de la crise sanitaire de 2020, été peu ou pas affectée (graphique suivant), notamment en France, alors que l’investissement était le principal poste contribuant à la baisse de la demande. De même, en 2008, l’industrie avait été le principal secteur affecté, et ce dans des proportions plus importantes qu’en 2020, alors que le commerce, le transport ou encore l’hébergement et la restauration n’avaient été que peu concernés, contrairement à 2020.

 

Évolution du PIB et de la valeur ajoutée brute totale en 2008

 

 

II – FACTEURS ET CARACTÉRISTIQUES DES CRISES ÉCONOMIQUES

1/ Les principales caractéristiques des crises économiques

La  crise de 2008, comme celles de 1873 et 2009, apparaît comme une des crises systémiques majeures (triple dimension à la fois financière, sociale et économique) qui ont entraîné une rupture dans le régime de croissance mondial dominant [7]. La crise de 1873 est à l’origine d’une longue période (1873- 1896) de stagnation économique en Europe et aux États-Unis – qualifiée de première Grande Dépression – qui marqua la fin du XIXe siècle. Elle a ensuite été suivie par une phase de prospérité – les « Années folles » – associée à la première mondialisation financière. La crise de 1929 a occasionné une nouvelle rupture, encore plus profonde que la première Grande Dépression, qui a été marquée par des enchaînements déflationnistes brutaux, avec un effondrement généralisé de la production aux conséquences sociales dramatiques dans la quasi-totalité du monde industrialisé.

Quant à la crise des subprimes  qui a débuté en 2007, elle a entraîné une chute brutale de la production à partir de 2009, avec des effets durables sur l’économie mondiale. C’est dans un double contexte de mondialisation et de financiarisation de l’économie que survient cette crise. Or les évolutions qui en résultent, – mondialisation, spéculation financière, inégalités croissantes, surendettement des états – ne seraient pas vraiment estompées après 2009. Tandis que d’autres évolutions, elles aussi anciennes, se sont aggravées comme la dégradation de l’environnement et la question de la transition énergétique. De son coté le SCN 2008 et le SEC 2010, publiés en 2013, tout en renforçant les aspects financiers et monétaires, n’ont pas vraiment pu s’adapter  à cette crise.

Ces trois grandes crises du capitalisme présentent de grandes différences, car l’environnement institutionnel, technologique et international a considérablement évolué de 1873 à 2007. Toutefois, au-delà du ralentissement économique durable qu’ils ont engendré, ces trois épisodes de forte instabilité du capitalisme ont d’importantes similitudes. Sept « marqueurs » caractérisent ces crises systémiques : (1) la prégnance du libéralisme économique ; (2) l’irruption de « pays neufs » ; (3) l’effondrement du système bancaire et financier ; (4) le surendettement des agents; (5) l’excès d’investissement et de production ; (6) la montée des inégalités, et (7) le rôle des politiques économiques.

 

a) Le libéralisme économique et le laissez-faire

On constate que chacune des grandes crises est précédée d’une période de laisser-faire qui amène les gouvernements à sous-estimer les déséquilibres économiques et financiers engendrés par leurs politiques libérales. Les années qui précèdent la crise de 1873 correspondent à la première expérience de libéralisation des échanges commerciaux. Depuis le traité de libre-échange de 1860 entre le Royaume-Uni et la France, les pays industrialisés européens multipliaient les accords de libre-échange bilatéraux, tout en s’accordant la clause de la nation la plus favorisée, ce qui entraîna une libéralisation croissante des échanges. Ces politiques eurent pour effet d’accentuer les déséquilibres extérieurs des pays européens, à commencer par la France. La crise de 1873 a amené les gouvernements à prendre des mesures protectionnistes (tarifs Méline en France pour protéger les agriculteurs). Lorsque les effets dépressifs de la crise s’atténuent à la fin du XIXe siècle, les frontières s’ouvrent à nouveau, les échanges commerciaux et les flux financiers internationaux augmentent rapidement. Les gouvernements pratiquent le laisser-faire. Les mouvements de capitaux ne font l’objet d’aucun contrôle. C’est l’âge d’or de « la première mondialisation ». Interrompu en 1914, le processus de mondialisation fondé sur une « régulation concurrentielle » par le marché reprend dans l’entre-deux-guerres. Dans la seconde moitié des années 1920, les déséquilibres s’accumulent aux États-Unis, d’où partira la grande crise, sans que les gouvernements ne cherchent à intervenir.

La financiarisation de l’économie depuis les années1980 s’est accompagnée d’un phénomène qui existait déjà du temps de Keynes mais qui a pris une ampleur telle qu’il modifie en profondeur le fonctionnement de l’économie, ce phénomène est la spéculation financière [8]. La spéculation financière est devenue une activité économique à part entière qui entre en concurrence avec les activités productives car celles-ci sont généralement à la fois plus risquées et moins rémunératrices ; elle oriente les activités productives vers les industries du luxe, plus rentables car moins sensibles à l’effet prix ; elle maintiendrait les taux de profit et donc le coût du capital à des niveaux élevés. En effet, d’une part un coût du capital élevé étouffe l’investissement productif et donc la croissance, d’autre part il interdit le développement des techniques à haute intensité capitalistique, pourtant les plus productives, ce qui se traduit par un appauvrissement général. Au niveau international, il avantage les économies à faible intensité capitalistique et à bas coût du travail aux dépens des économies à haute intensité du travail et à salaires élevés.

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b) L’irruption de pays neufs

L’émergence de pays neufs semble être un autre trait caractéristique commun à ces trois grandes crises. Les années précédant 1873 voient, en effet, émerger des pays neufs, particulièrement dans le secteur agricole qui était alors stratégique. Les exportations agricoles en provenance du Canada, des États-Unis, de l’Argentine, de l’Australie et de la Russie (pays où la culture extensive prédomine et où par ailleurs le coût de main-d’œuvre est très bon marché) s’imposent au détriment des producteurs domestiques en France, en Allemagne et en Angleterre. La France, en particulier, voit sa production agricole durement atteinte, alors même que celle-ci représentait encore un pourcentage très important de son PIB.

Pendant la période qui précède 1929, les États-Unis, qui avaient calibré leur agriculture pour qu’elle subvienne massivement aux besoins du monde, sont à leur tour bousculés par un regain d’activité inattendu chez les vieux pays agricoles que sont redevenus après la guerre l’Allemagne et la France.

L’apparition de pays dits « émergents » en Asie et en Europe de l’Est, caractérise également les années précédant la crise de 2008. Ces pays adoptent un modèle de croissance tiré par l’exportation et mènent des politiques commerciales agressives, fondées sur les bas salaires et la sous-évaluation de leurs monnaies. Il en résulte une dégradation du commerce extérieur de la plupart des vieux pays industrialisés, à l’exception de l’Allemagne, avec des conséquences défavorables sur l’activité et l’emploi. Par suite de cette concurrence, ces vieux pays industrialisés se trouvent menacés collectivement d’une « récession par le commerce extérieur ».

La mondialisation a eu raison des politiques keynésiennes de relance par la demande dans la plupart des pays. En effet, la théorie keynésienne a été définie dans le cadre d’une économie fermée – ce qui ne lui enlève pas tout son intérêt car l’économie mondiale considérée comme un tout est une économie fermée – si bien qu’elle semble peu adaptée à une économie ouverte puisque, sous l’effet conjugué de la libéralisation des échanges et de la faiblesse de la croissance, ce sont les exportations – ou plus précisément l’excédent de la balance commerciale – qui viennent se substituer à l’investissement net comme principale composante de la demande primaire »

La mondialisation doit principalement son succès à la spécialisation qu’elle rend possible. Cette spécialisation est incontestablement une source d’efficacité mais elle présente une face négative, la dépendance qu’elle génère. Cette dépendance peut s’avérer désastreuse lorsque, pour une raison quelconque, un produit d’importance stratégique vient à manquer.

Pour un pays de taille moyenne, il semble cependant illusoire d’espérer se passer des importations, si bien qu’il est nécessaire de les financer par des exportations. De leur niveau dépendra très largement le revenu national, de telle sorte que le maintien de la compétitivité du pays face à ses concurrents sur les marchés mondiaux reste une question clé.

 

 

c) L’effondrement du système bancaire et financier

Cette dimension des grandes crises du capitalisme est la plus connue. La Grande Dépression de 1873 débute le 9 mai à Vienne lorsque la bourse s’effondre. La crise se propage et affecte peu de temps après la Bourse de New York et les autres places européennes. Ces crises financières en chaîne sont déclenchées par la spéculation sur les chemins de fer et la sidérurgie, cœur de la révolution industrielle et technologique de la seconde moitié du XIXe siècle. On peut tracer un parallèle entre l’effondrement de la bourse de New York en septembre 2008 et les événements d’octobre 1929. Dans les deux crises, les krachs boursiers vont de pair avec la faillite de grandes banques aux États-Unis et en Europe. À chaque fois, la spéculation alimente des prises de risques excessives par les banques, dont l’interdépendance se traduit par une crise du système bancaire dans son ensemble. Des travaux récents ont montré que les crises financières prennent une dimension systémique à la suite d’une bulle spéculative lorsque l’effondrement des prix d’actifs déstabilise les banques – acteurs centraux du capitalisme – dont la défaillance se répercute immédiatement sur la sphère productive de l’économie. Les krachs de 1987 et de 2000 n’ont pas entraîné de crises systémiques, car ils ont été limités aux marchés boursiers et n’ont pas fragilisé les banques. La gravité des crises de 1929 et 2008 s’explique en partie par la gravité de la crise bancaire.

 

 

d) L’excès d’investissement et la surproduction

Les crises les plus profondes se produisent lorsque l’investissement s’accélère au cours de plusieurs années consécutives jusqu’à ce que les capacités de production deviennent excessives par rapport à l’évolution de la demande globale finale. On trouve trace d’un tel facteur de crise durant les périodes qui précèdent 1873, 1929 et 2008.

Les historiens qui se sont penchés sur la crise de 1873 ont relevé une chute des dépenses d’investissement dans les années de crise. En particulier, la construction des chemins de fer, qui avait connu un essor remarquable dans les années 1840 à 1870, s’essouffle au début des années 1870 jusqu’en 1890.

Les années 1920 avaient également connu des dépenses d’investissement importantes. En France, ce mouvement correspond à la phase de reconstruction du pays, après la guerre. Dès que la crise boursière a éclaté, les entreprises ont réalisé qu’elles avaient collectivement trop investi au regard de la demande finale globale. Le recul brutal de leurs dépenses d’investissement contribua alors nettement à la chute de la production, de l’emploi et du revenu.

De même, la période qui précède la crise de 2008 s’est caractérisée par un fort accroissement des capacités productives dans l’économie mondiale, particulièrement dans les pays de la périphérie. Les firmes transnationales des pays du centre ont contribué à ce processus d’accumulation productive par leurs investissements directs, en particulier dans les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine). Ce comportement révélait alors un optimisme excessif des entreprises concernant l’évolution de la demande qui leur serait ultérieurement adressée. La récession qui a suivi la crise financière a mis au grand jour l’excédent des capacités productives dans le monde, ce qui a contribué à aggraver les tensions dépressives à l’échelle internationale.

 

 

e) Le surendettement

Dès la fin des années 1990, certains économistes notent que l’économie mondiale repose sur des niveaux jamais atteints de dettes, s’appuyant les unes sur les autres et créant une situation économique particulièrement instable qui pouvait déboucher sur une grave crise économique à l’aide d’un élément déclencheur. De manière classique, cet excédent mondial de liquidités, qui est la contrepartie de l’endettement généralisé, se porte sur l’immobilier et les matières premières, dont les prix augmentent fortement durant les années 2000, ce qui provoque une inflation mondiale à un niveau élevé.

Le mécanisme de la création de la dette, dettes privées comme dettes publiques, l’absence de séparation entre banques d’affaire et banques de dépôt ont été notés par de nombreux économistes. Le cas islandais, décrit comme un miracle peu de temps auparavant, se révélant typique d’un système où la politique d’endettement et le gonflement des bilans des principales banques locales durant les années 2000 atteint des niveaux dépassant plusieurs fois le PIB de l’Islande[. En 2008, les niveaux de la dette mondiale ont atteint des records. Certains ont accusé la décision d’Alan Greenspan, alors à la tête de la Fed de baisser les taux directeurs de la Fed à 1 % pendant un an. Cette politique aurait engendré un montant énorme de prêts qui aurait conduit à un boom insoutenable.

Les prêts hypothécaires américains auraient été, à l’été 2007, l’élément déclencheur de la crise financière qui a entraîné la crise économique de 2008-2010. En effet, les banques ont fait des prêts à des taux raisonnables à des acheteurs n’ayant pas nécessairement le salaire adéquat pour payer les taux d’intérêt. Donc, les acheteurs n’étant pas en mesure de payer leur hypothèque, des milliers de personnes se sont retrouvées en situation de faillite. L’origine en est marquée par un communiqué émis le 9 août 2007 par BNP Paribas. Il indiquait que la banque suspendait la cotation de trois de ses fonds du fait de « l’évaporation complète des liquidités » de certains segments de marchés américains. Ce qui pousse certains économistes à placer l’origine de la crise dans l’endettement des agents économiques américains. S’ils n’ont pas à eux seuls provoqué une crise d’une telle ampleur, les prêts hypothécaires à risque (subprime) et ensuite la fermeture de deux fonds de la banque Bear Stearns sont les éléments ayant déclenché le mouvement touchant tout le système financier déjà fragilisé. Les économistes rappellent néanmoins la différence d’échelle existant entre les risques liés aux subprimes qui ne dépassaient pas 600 milliards en 2007 et dont la moitié sera récupéré et les crédits sans flux d’amortissement qui étaient de 12 000 milliards de dollars à la même période. Les subprimes sont tout au plus l’amorce qui fait déclencher une crise de la dette.

 

f) Les racines sociales des crises

Le déclenchement de la crise des subprimes aux États-Unis en 2007 vient de ce que le recours massif à l’endettement des ménages des classes sociales moyennes et inférieures, destiné à pallier la baisse du pouvoir d’achat de leurs revenus, a atteint ses limites. Il en est résulté un effondrement de la demande privée états-unienne, qui a entraîné un fort ralentissement des pays émergents, privés de leurs débouchés aux États-Unis. Ainsi, les racines de la crise ne peuvent être recherchées uniquement dans les sphères financière et productive, mais se trouvent aussi dans la distribution des revenus, qui s’est caractérisée par une montée des inégalités et une modification du partage de la valeur ajoutée au détriment des revenus du travail. Ce rôle des inégalités de revenus a été mis en avant par J.K. Galbraith  à propos de la crise de 1929 [9]. Ce dernier étudie les crises de 1929 et de 2008 et montre l’importance des inégalités sociales dans les deux crises. Au cours des « Années folles », la consommation des ménages états-uniens des classes moyennes s’était fortement développée, notamment grâce au crédit. C’est ce qui a rendu ces derniers vulnérables au moment de la crise à partir de 1929.

La spéculation financière accélèrerait la concentration des richesses car, à ce jeu, le plus riche gagne ; La financiarisation de l’économie se traduit par une concentration croissante de la richesse. Celle-ci modifie sensiblement le fonctionnement de l’économie. En effet, la consommation des plus riches est relativement indépendante de leur revenu, si bien qu’elle constitue une demande primaire qui va stimuler la production et donc l’activité dans l’ensemble de l’économie. En retour, les ménages les plus riches reçoivent des revenus de la propriété et des profits tirés de la spéculation. Cette demande primaire des plus riches peut se substituer à l’investissement net, c’est-à-dire que si elle continuait à se développer, elle pourrait, à terme, maintenir l’activité en l’absence de croissance et poursuivre durablement le creusement des inégalités sociales. Ainsi, en favorisant la hausse des cours des actifs financiers et la baisse des salaires, la financiarisation de l’économie creuse, lentement, insidieusement, mais inexorablement, les inégalités sociales.

 

g) Le rôle déterminant des politiques économiques

La profondeur et la durée des crises du capitalisme dépendent en grande partie des politiques menées par les autorités publiques. De ce point de vue, il existe d’importantes différences entre les crises de 1873, 1929 et de 2008. La dépression des années 1880 s’est déroulée dans un contexte de libéralisme et n’a pas suscité une intervention plus marquée des États. La lutte contre la crise reste limitée à l’adoption de législations sur la réglementation bancaire et en faveur de la préservation de la concurrence. Ainsi aux États-Unis, l’Interstate Commerce Act (1887) interdit aux entreprises de chemin de fer de pratiquer le dumping et le partage des marchés. En France, l’État apparaît un peu plus interventionniste. Le plan Freycinet prévoit à partir de 1879 le développement des transports dans toute la France et distribue des crédits aux compagnies privées de chemin de fer.

Il est bien connu qu’au début de la crise de 1929, les autorités américaines ont pratiqué le laisser-faire, croyant que la « reprise serait au coin de la rue », selon la célèbre phrase du président Hoover. Par ailleurs, il est également établi que la gravité de la crise bancaire, avec la faillite d’un grand nombre de banques, est directement liée à l’absence d’intervention de la Fed en tant que prêteur en dernier ressort [8]. Ce laisser-faire des autorités politiques et monétaires américaines est l’une des causes majeures de la profondeur de la crise de 1929.

À l’occasion de la crise de 2008, les banquiers centraux – tirant les leçons de leur gestion catastrophique de la crise en 1929 – sont intervenus massivement et efficacement pour prêter en urgence aux banques commerciales en difficulté. Ce qui a évité un effondrement du système bancaire international. En revanche, on peut se demander si les politiques de sortie de crise sont à la hauteur des enjeux en ce début de XXIe siècle. Les gouvernements avaient su mettre en œuvre à partir de 1933 (New Deal, Front Populaire) des politiques radicales de réformes financières et d’investissements publics ainsi qu’une fiscalité fortement redistributive, ce qui a contribué aux « Trente Glorieuses », marquées par une absence de crise financière. Par contraste, on ne peut que constater la timidité des réformes financières et fiscales des gouvernements actuels, soumis aux injonctions des marchés et des lobbies financiers. Dans ces conditions, la poursuite de l’instabilité économique et financière n’est pas à exclure…

 

 

2/ Les caractéristiques de la crise actuelle de 2020

Une étude de l’Insee a analysé les caractéristiques de la crise actuelle. En 2020, dans la zone euro, le PIB a diminué de 6,6 % sous l’effet de la pandémie mondiale de Covid-19. Toutes les branches ont contribué à la chute de la valeur ajoutée totale. Cependant, celles du commerce, du transport et de l’hébergement et restauration ont été particulièrement affectées. La chute de la consommation privée, en particulier dans les services, est une conséquence directe de la crise sanitaire et des mesures de restriction prises pour lutter contre la propagation de la pandémie. En France, le PIB a diminué de 7,9 %. Les branches les plus touchées par les effets de la pandémie et les restrictions sanitaires expliquent directement la moitié de la perte globale d’activité, soit 5 points de PIB, et, au total avec les effets indirects en cascade, 6 points de PIB. Du côté des entreprises, grâce au soutien public, l’épargne des sociétés non financières a moins diminué que leur valeur ajoutée. Au total, l’investissement des entreprises a diminué d’environ 9 %, alors que,  selon l’évolution de ses déterminants usuels, il aurait pu baisser de l’ordre du double.

 

a) L’économie française en 2020 : une année de bouleversements dans la structure de la production

La production est en net recul (− 8,3 %, après + 2,1 %). La baisse est particulièrement marquée dans la production manufacturière (− 12,7 %), en particulier dans les branches des matériels de transport (− 28,1 %). La production des raffineries chute également (− 27,7 % en volume), en raison de la baisse des consommations de carburants et des fermetures de raffineries. Le repli est également marqué dans les biens d’équipement (− 11,4 %). En revanche, il est plus modéré dans le secteur agroalimentaire (− 2,6 %). Dans l’agriculture, la production baisse aussi (− 2,3 %) ; les récoltes de 2020 ont pâti de conditions météorologiques défavorables. La production dans la construction a, pour sa part, été notamment affectée au premier confinement, et diminue de 13,0 % sur l’ensemble de l’année.

La production se dégrade nettement dans les services (− 7,6 %). Si les services immobiliers (− 1,0 %) et les services financiers (− 2,5 %) se contractent peu, les autres services marchands reculent fortement (− 9,4 % dont -23,3% pour les services aux ménages et -34,8% dans les hôtels et restaurants !). Les services principalement non marchands englobant la santé et l’éducation se replient plus modérément (− 3,3 %).

 

Évolution de la production par branche en volume aux prix de l’année précédente, en %

 

La crise sanitaire de 2020 et les mesures de restrictions ont constitué un choc généralisé de grande ampleur, avec des spécificités sectorielles marquées [9]. Les activités agricoles ou agroalimentaires ont peu reculé. À l’opposé, notamment du fait des fermetures administratives, des secteurs tels que l’hébergement-restauration ont été particulièrement affectés. L’activité a fortement baissé dans l’industrie (automobile et aéronautique), tout comme dans les services de transport. Les effets directs de la crise sanitaire, comme les fermetures administratives, les confinements des travailleurs, les impossibilités de travailler pour garde d’enfants ou encore les problèmes d’approvisionnement, ont fortement limité la production de plusieurs secteurs.

Certaines branches ont été plus particulièrement soumises à des contraintes aiguës sur leur capacité de production, principalement dans l’industrie (équipement électronique, informatique, machines, matériels de transport, produits industriels), la construction, les transports, l’hébergement-restauration et les autres activités de services.

Ces branches qui ont été les plus contraintes méthode représentent un cinquième de la valeur ajoutée totale. Les chocs affectant la production de ces branches réduisent la valeur ajoutée de l’ensemble des branches de façon directe et indirecte. Les effets directs correspondent simplement au recul de la production observée dans ces branches. Les effets indirects proviennent de ce que les contraintes constatées sur ces branches peuvent peser sur les autres en raison de leurs interactions (voir page TES Symétrique). Elles affectent l’ensemble de l’économie via le réseau de production. En effet, puisque ces branches fonctionnent en deçà de leurs capacités, elles adressent une demande plus faible que d’habitude en produits intermédiaires aux autres branches (tableau suivant). Par exemple  la branche de l’hébergement-restauration a réduit ses consommations intermédiaires (CI) de produits alimentaires de 34 % en 2020 par rapport à 2019. Par suite, même les branches non touchées directement par les chocs considérés fonctionnent en deçà de leurs capacités et demandent à leur tour moins de produits intermédiaires aux autres branches.

Au total, les branches les plus touchées par les restrictions sanitaires expliquent de façon directe un peu plus de la moitié de la perte globale d’activité, soit 5 points de PIB. Si l’on y ajoute les effets indirects induits en cascade sur les autres branches, l’effet de ces principaux chocs de production atteint 6 points de PIB. Ainsi, dans la branche agriculture, sylviculture et pêche, où l’effet direct est nul, l’effet indirect explique toute la baisse de la valeur ajoutée : – 3,0 %. Les autres effets (restrictions sur les autres secteurs privés et les services publics hors santé, effets de demande étrangère et d’anticipations des agents représentent, par solde, entre 3 et 4 points de l’écart entre l’évolution observée du PIB et sa tendance de moyen terme. Ainsi, par exemple, la branche cokéfaction et raffinage n’a pas subi majoritairement de contraintes de production liées à la crise sanitaire mais sa valeur ajoutée a diminué de près de 20 %. Cette baisse s’explique, d’une part, par celle de la demande des ménages, qui ont beaucoup moins utilisé leurs véhicules en 2020 et donc moins consommé de carburant, d’autre part, par des difficultés de production qui ne semblent pas liées à la crise sanitaire (un des sites a très peu produit en 2020 à cause de nombreux incidents techniques et un autre a été affecté par des grèves du personnel).

La baisse d’activité des branches de l’économie les plus affectées par la crise sanitaire et les mesures de restrictions se répercutent sur les branches qui leur sont fortement liées, que ce soit en amont ou en aval du processus de production. Les flux entre branches, figurant dans le tableau des entrées intermédiaires suivant, retracent ces répercussions en cascade . Le réseau de production a été fortement modifié en 2020 : les variations en volume des CI, bien plus fortes que d’habitude, reflètent avant tout les évolutions de la production propres à chaque branche, marquées par de nettes différences : ainsi les branches de la cokéfaction et raffinage, de l’hébergement-restauration et des matériels de transport ont consommé beaucoup moins d’intrants, tandis que les branches de l’information-communication, des administrations publiques et des activités immobilières ont stabilisé globalement leurs achats. Des modifications de structure ont cependant eu lieu. Ainsi, par exemple, dans les administrations publiques, les CI, portées par les services de santé, ont augmenté en autres produits industriels (+ 5 %), en masques notamment. Même les branches dont l’activité a relativement bien résisté ont malgré tout réduit leur consommation de certains produits : les activités juridiques et comptables, dont l’ensemble des CI n’a baissé en volume que de 5 %, ont restreint leur consommation intermédiaire d’hébergement-restauration de 41 %. Dans le tableau suivant,  les cases grisées correspondent à des CI inférieures à 3 milliards d’euros en moyenne en 2019 et 2020.

Principales évolutions des consommations intermédiaires entre 2019 et 2020 en % ; source: Insee, comptes nationaux, TES 2019 semi-définitif et 2020 provisoire en valeur

 

 

b) Baisse de l’épargne des entreprises, malgré les mesures de soutien

La chute de la valeur ajoutée des sociétés non financières a été d’une ampleur inédite en 2020 : – 8,3 % (en valeur), soit une diminution de 105,7 milliards d’euros (Md€) par rapport à 2019.

Globalement, les mesures de soutien ont permis d’atténuer la baisse de l’excédent brut d’exploitation (EBE) des sociétés non financières : le dispositif de chômage partiel en diminuant les charges salariales tout en maintenant les salariés dans l’emploi, le fonds de solidarité en soutenant les revenus des petites et moyennes entreprises. Les exonérations de cotisations sociales ciblées sur les secteurs les plus touchés ont donné un peu d’air. Malgré tout, l’EBE des sociétés non financières s’est fortement contracté (- 12,5 %, soit – 53,0 Md€) ; le taux de marge a ainsi reculé de 1,5 point (graphique suivant). Toutefois, en tenant compte de la sortie du dispositif du CICE, qui aurait de toute façon conduit à une diminution du taux de marge (- 1,6 point), celui-ci serait quasi stable (+ 0,1 point hors CICE).

Avec le recul de l’activité, les entreprises ont moins versé de dividendes. La baisse de l’impôt sur les sociétés a joué son rôle stabilisateur, si bien que leur épargne a diminué (- 43,3 Md€). en 2020. Elle  diminue de 14,4 % avec une contribution de 17,7 points de l’excédent brut d’exploitation (EBE) (graphique suivant). Le besoin de financement des sociétés financières s’est aussi creusé significativement (de 9,0 Md€), malgré les mesures de soutien au revenu et la baisse des investissements des entreprises. Ceux-ci se sont sensiblement repliés en 2020 (- 9,6 %). Pour autant, ils ont évolué plus favorablement qu’attendu selon l’évolution de ses déterminants usuels. En général, l’évolution de l’investissement des entreprises s’explique principalement par la variation de la valeur ajoutée, bon indicateur de la demande anticipée. Ainsi, l’investissement s’est réduit en 2020 dans une ampleur comparable à celle du PIB, contrairement à ce qui avait été observé durant la crise de 2008.

Cette analyse ne prend pas pleinement en considération l’hétérogénéité des entreprises. Celles-ci n’ont pas toutes connu la même évolution. L’analyse des données individuelles fait ressortir à la fois l’ampleur du choc, en particulier dans certains secteurs très affectés, mais aussi la variété des trajectoires d’entreprises, certaines étant parvenues à limiter la baisse de leur activité.

 

Épargne des sociétés non financières, source: Insee, comptes nationaux,

 

c) Le pouvoir d’achat des ménages globalement préservé

Malgré la baisse d’activité, le revenu disponible des ménages a progressé de 1,0 % en valeur Cette divergence atypique s’explique essentiellement par les mesures de soutien au revenu. En effet, les revenus d’activité des ménages, c’est-à-dire les salaires et les revenus des indépendants (avant les aides du fonds de solidarité), ont chuté de 4,8 %, soit une baisse de 44,8 Md€ par rapport à 2019, de même que les revenus du patrimoine, en particulier les dividendes (- 8,2 Md€). Ce recul des revenus, lié à la baisse de l’activité (le PIB en valeur a diminué de 5,5 %), a toutefois été compensé par la forte progression des prestations sociales et les subventions du fonds de solidarité, ainsi que par la diminution des impôts directs. Les prestations sociales en espèces ont fortement progressé (+ 9,5 %, après + 2,9 %) sous l’effet des mesures d’urgence ; en premier lieu, les allocations d’activité partielle (+ 27,4 Md€), ainsi que les aides de solidarité aux ménages en situation de précarité et la revalorisation de la prime d’activité. Par ailleurs, les dispositifs de redistribution existants, notamment les allocations chômage et les indemnités journalières, ont également été sollicités, avec parfois des évolutions notables des règles.

Les entrepreneurs individuels ont bénéficié des subventions du fonds de solidarité (+ 9,1 Md€), ainsi que d’exonérations de cotisations permettant d’amortir la baisse de leur revenu. Ils ont aussi bénéficié de reports d’échéance visant à renforcer leur trésorerie, sans effet sur leurs revenus.

Les impôts directs ont baissé de 3,6 %, soit – 8,9 Md€, avec le recul des revenus d’activité, en particulier la CSG et l’impôt sur le revenu des personnes physiques. La diminution de l’impôt sur le revenu qui s’est appliquée en 2020 et, dans une moindre mesure, la mise en œuvre de la troisième étape de suppression de la taxe d’habitation (pour 80 % des ménages) ont joué également à la baisse.

Au total, avec des prix peu allants (+ 0,6 % en 2020), le pouvoir d’achat des ménages a progressé de 0,4 %. Mesuré en unité de consommation pour tenir compte de l’évolution de la taille et de la structure des ménages, le pouvoir d’achat des ménages est stable (+ 0,0 % après + 1,6 % en 2019).

 

d) Baisse de la consommation et hausse du taux d’épargne des ménages

En 2020, bien que leur revenu ait résisté, la consommation des ménages a diminué de 7,0 %, après une hausse de 2,6 % en 2019 et une croissance annuelle moyenne de 0,9 % depuis 2008. Cette  baisse explique en grande partie celle du PIB.

L’année 2020 a été très particulière pour la consommation. Tout d’abord, les ménages ont modifié leurs façons de consommer depuis la mi-mars et de manière plus marquée pendant les périodes de confinement. Ils n’ont pas pu consommer certains biens ou services ou ont dû fortement les limiter (culture, restauration, tourisme, commerces non essentiels par exemple), la situation sanitaire ayant réduit l’offre. D’autres comportements de consommation, au contraire, se sont développés par nécessité (achats à distance) ou par substitution (livraison de repas à domicile).

Ensuite, du fait de la crise économique, les comportements d’épargne se sont modifiés. D’une part, certains ménages n’ont pas pu consommer autant qu’ils l’auraient souhaité, du fait des fermetures administratives et des confinements, ce qui a augmenté mécaniquement leur épargne. D’autre part, l’inquiétude liée à l’incertitude économique et sanitaire a aussi pu accroître leur épargne de précaution. Le confinement a beaucoup influé sur le taux d’épargne des ménages en 2020. Ce surcroît d’épargne confirme le caractère exceptionnel de l’année 2020. Entre fin 2019 et fin 2020, le taux d’épargne a augmenté d’environ 7 points.

Ici aussi, les comportements d’épargne qui varient en fonction du niveau de vie : la consommation des ménages les plus modestes a relativement peu diminué alors qu’au contraire, celle des cadres ou des ménages à hauts revenus aurait davantage baissé, le montant absolu de leur patrimoine augmentant en conséquence. Pendant les deux confinements de 2020, tous les groupes de ménages étudiés, quel que soit leur niveau de revenus, auraient réduit leur consommation et l’auraient recentrée sur les biens de première nécessité, notamment en avril. Les ménages qui consommaient le plus avant la crise, essentiellement des cadres ou des hauts revenus, auraient donc davantage restreint leur consommation. En 2020, par rapport à la tendance pré-crise, sur un champ restreint, la consommation a été inférieure de 3 % pour les 10 % de ménages aux revenus les plus bas et de 22 % pour les 10 % de ménages aux revenus les plus hauts.

La chute de la consommation a provoqué un surcroît d’épargne. Le patrimoine financier brut des ménages aurait fortement augmenté en 2020. Cette hausse est plus élevée en euros pour les ménages à hauts patrimoines financiers, qui ont pu épargner davantage en diminuant leur consommation. Les ménages à faibles patrimoines financiers ont également mis de l’argent de côté, notamment pendant le premier confinement ; cependant, les montants, quelques dizaines ou centaines d’euros en général, demeurent faibles, même s’ils représentent une part importante de leur patrimoine initial.

 

e) Des échanges extérieurs en forte baisse

En 2020, les importations en volume ont diminué de 10,3 % pour les biens et de 8,8 % pour les services, sous l’effet de la baisse de la demande intérieure, en particulier de la consommation des ménages et de l’investissement des entreprises. Les exportations en volume ont diminué respectivement de 14,5 % et de 8,4 %. Au total, malgré une facture énergétique en repli, le solde extérieur s’est dégradé significativement, de 23,2 Md€, pour atteindre 46,5 Md€, en raison notamment de la réduction des excédents des autres matériels de transports, dont l’aéronautique (dégradation de 19,3 Md€ du solde), et du tourisme (dégradation de 8,1 Md€).

 

f) Les dépenses publiques soutiennent les revenus des agents privés

Avec la contraction inédite de l’activité économique en 2020, les risques de faillite pour les entreprises et de chômage pour les ménages se sont considérablement accrus, ce qui a conduit les administrations publiques à mettre en œuvre des dispositifs d’aide.

Tout d’abord, des mesures de soutien au revenu des ménages et des entreprises ont été prises, principalement l’activité partielle et les subventions versées par le fonds de solidarité aux petites et moyennes entreprises les plus touchées par la crise sanitaire. La hausse des prestations en espèces entre 2019 et 2020 est ainsi de 46,6 Md€. Ces mesures ont eu un impact direct sur le solde public, auquel s’est ajoutée la baisse des recettes fiscales et sociales liée à la perte d’activité. En outre, la lutte contre la pandémie a induit des dépenses supplémentaires (achats de masques, respirateurs, tests, etc.). Au total, les dépenses des administrations publiques ont bondi (+ 73,5 Md€), tandis que les recettes chutaient (- 63,8 Md€). Le déficit public s’est ainsi creusé fortement par rapport à 2019 (+ 137,3 Md€) pour atteindre 212,0 Md€ en 2020, soit 9,2 % du PIB (graphique suivant).

Les dispositifs de soutien au revenu ont été complétés par des mesures de renforcement de la trésorerie des entreprises telles que les reports d’échéances fiscales et sociales ou les prêts garantis par l’État qui, sans jouer sur leurs revenus, ont permis aux entreprises de faire face à leurs charges récurrentes et ont ainsi évité des faillites. Au total, le creusement du déficit public a permis d’absorber la majeure partie de la perte de revenu national pour les agents privés en 2020.

Variation du déficit public entre 2019 et 2020, source: Insee, comptes nationaux

 

 

 

3/ La crise sanitaire a affecté toutes les économies en 2020 mais pas selon la même ampleur

Les mesures de restrictions sont globalement corrélées à l’activité économique en 2020, à des degrés variables selon les pays. En Europe, où ont été instaurés des confinements successifs dans la plupart des pays, l’activité économique a été particulièrement affectée : baisse de 6,6 % du PIB de la zone euro en 2020. La chute du PIB a été comparable en France (- 7,9 %) et en Italie (- 8,9 %), plus lourde en Espagne (- 10,8 %) et au Royaume-Uni (- 9,8 %), mais moindre en Allemagne (- 5,1 %). À l’inverse, la Chine a renoué avec la croissance économique dès le deuxième trimestre, permettant une hausse du PIB sur l’ensemble de l’année (+ 2,3 %), nettement inférieure toutefois à sa croissance habituelle. De façon intermédiaire, aux États-Unis, au Brésil et au Japon, le repli du PIB a été moins important qu’en Europe (respectivement – 3,5 %, – 4,1 % et – 4,8 %).

 

Évolution du PIB et de la valeur ajoutée brute totale en 2020; sources : Eurostat, Destatis, Istat, ONS, BEA

 

 

4/ Les caractéristiques de la crise de 2020

De ces travaux, on propose dix caractéristiques de la crise actuelle, notamment en France (en n’oubliant pas qu’elle survient tout juste 10 ans après la crise de 2009 dont certaines économies se sont à peine remis).

 

 

 

III – L’ADAPTATION DE LA COMPTABILITÉ NATIONALE AUX CRISES ÉCONOMIQUES

On se contente de donner ici quelques exemples d’adaptation de la comptabilité nationale aux crises économiques. On en a déjà donné comme lors de la crise de 1975.  À`l’époque, on connaissait mal les variations de stock probablement sous-estimées entre mi 1974 et mi 1975. Le gouvernement ne connaissant pas précisément l’état des stocks, il semble que le Plan de relance ait été fait alors que les variations de  stocks étaient fortement négatives. De toute façon la reprise a lieu.  Ce qui a probablement amené l’Insee à mieux estimer les variations de stock.

En 1929, la Comptabilité Nationale n’existe pas. En France, A. Sauvy écrit un livre « Histoire économique de la France entre les deux guerres «  Ce livre aurait pu s’intituler « Une histoire de l’ignorance économique», car c’est bien l’ignorance qui est ici en cause et qui constitue la thèse centrale de l’ouvrage.

Pour prendre l’exacte mesure des erreurs économiques commises, il faut en effet garder à l’esprit l’état d’ignorance économique qui règne à l’époque. L’inflation, la flexibilité des devises, les problèmes commerciaux autant de phénomènes auxquels nous nous sommes habitués depuis lors, sont à la fois inédits dans les années 20 et longtemps délibérément délaissés. D’une manière générale, tout ce qui se rattache à l’économie monétaire est mal connu et considéré avec méfiance. Les français feront une tardive et douloureuse expérience de ces premiers bouleversements monétaires. Il leur faudra un long apprentissage pour s’y adapter.

Une bonne partie du livre est consacrée à l’état et aux moyens de la connaissance économique. Le dogme libéral est a priori hostile à la moindre intervention de l’État. Une telle attitude de méfiance explique le rudiment des techniques d’observations et de prévisions. Ce manque de bases économiques est donc patent à tous les niveaux : cette lacune est manifeste dans l’opinion publique et les mentalités, elle est relayée par les hommes politiques, encouragée par l’inexistence d’observatoires économiques.

 

1/ La crise de 1929 : Keynes et Kuznets

En 1931, Kuznets prend en charge les travaux du NBER sur les comptes du revenu national américain.  Les chiffres du PIB avant 1945 ne sont donc que des estimations calculées rétrospectivement. En 1934, une évaluation du revenu national des États-Unis pour la période 1929-1932 a été donnée ; en outre, il a été prolongé jusqu’en 1919-1938, puis jusqu’en 1869. Bien que Kuznets n’ait pas été le premier économiste à essayer cela, son travail était si complet et méticuleux qu’il a établi la norme dans le domaine. Il a ainsi inventé la notion de produit intérieur brut (PIB) et ses travaux se ’sont généralisés après la seconde guerre mondiale.

En outre, la théorie keynésienne est née avec la crise de 1929. Keynes met au point les grands agrégats économiques : la consommation et l’épargne des ménages, l’investissement des entreprises, celui des Administrations Publiques,…. C’est le premier exemple des conséquences de la crise économique sur la comptabilité nationale, en l’occurrence son apparition.

La demande des ménages correspond à leur consommation. Celle-ci génère une production qui elle-même génère des revenus pour les entreprises, ces revenus sont distribués aux ménages. Le problème est que, du fait de leur désir d’accumulation, les ménages n’utilisent qu’une partie de leur revenu pour consommer. La demande des ménages est donc toujours inférieure à la production qu’elle génère, si bien qu’elle ne suffit pas à maintenir l’activité. Pour initier et développer la production, une autre demande, que l’on peut qualifier de primaire, est nécessaire. Dans une économie en croissance, c’est l’investissement net des entreprises qui joue le rôle de demande primaire.

En l’absence de croissance, l’investissement net s’annule, il n’y a plus de demande primaire, la demande des ménages ne peut suffire à maintenir l’activité, c’est la crise. Le blocage de l’accumulation provoque donc l’effondrement de la demande. La conséquence en est qu’une économie ne peut rester en régime stationnaire sans intervention extérieure, soit elle est en croissance, soit elle est en dépression. Pour remédier à cet inconvénient, les politiques dites keynésiennes consistent à compenser l’insuffisance de la demande des entreprises par la demande de l’État.

L’État exerce une action positive sur la demande par ses dépenses, une action négative par ses impôts. Son impact réel sur la demande provient donc du déficit public, c’est lui qui va jouer le rôle de demande primaire lorsque l’investissement des entreprises est défaillant. Les politiques keynésiennes consistent à compenser l’insuffisance de la demande des entreprises par la demande de l’État.

 

 

2/ La crise de 2007-2008

On ne présente pas ici  les normes comptables internationales, également appelées normes IFRS, pour International Financial Reporting Standards, et les normes américaines (US-GAAP), ont été accusées par certains d’être à l’origine de la crise financière, et par d’autres, d’avoir permis de la révéler à temps :  le concept de juste-valeur (ou Fair Value), utilisé pour la valorisation des instruments financier a fait l’objet de nombreux débats, à tel point que c’est avec une rapidité sans précédent que les deux organismes normalisateurs (IASB et FASB) ont proposé un assouplissement de la norme avant de se diriger vers un projet de modification.

La crise de 2007-2008 met en avant le besoin d’entreprendre de nombreux travaux et études de comptabilité nationale sur la financiarisation ou sur les inégalités inégalités, surtout sur la dette publique qui croît de plus en plus en % du PIB. Plusieurs travaux comptables sont entrepris progressivement avant ou après  la crise de 2008

– Calcul de la consommation des ménages par catégories de revenus; définition un concept de pauvreté qui n’est pas seulement monétaire (accès aux soins, éloignement des services publics, pouvoir d achat différent selon les lieux d habitation)

– Mesure de la dette publique et développement des comptes des administrations publiques avec l’existence en 2012 comme aujourd’hui  d’une Direction « Statistiques des finances des administrations publiques (GFS) etq ualité » au sein d’Eurostat à coté de celle des « Comptes nationaux, statistiques des prix et indicateurs clés ». appelée aujourd’hui Direction « Statistiques macroéconomiques » qui comprend plusieurs unités sur les comptes nationaux.

 

L’année 2009 est aussi celle de la publication du rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi. En pleine crise, ce rapport pointe les limites criantes du PIB  : connues de longue date (Rapport Meadows du Club de Rome en 1972), elles impliqueraient des innovations pour rendre mieux compte des « performances économiques » et du « progrès social ». L’ensemble des systèmes de comptabilité nationale mis en place après la Deuxième Guerre mondiale doit ainsi être repensé. La totalité des institutions statistiques publiques est appelée à mettre en œuvre à relativement brève échéance des changements notables dans l’architecture intellectuelle sur laquelle ils ont été construits, dans leurs dispositifs d’enquête et leurs instruments de mesure et autres indicateurs.

Bâtie après la guerre, confronté à de nombreux problèmes (ou « anomalies »), la comptabilité nationale devrait ainsi tendre à se développer et s’enrichir toujours plus pour intégrer la réponse à ces problèmes, fût-ce au prix d’une perte en simplicité sinon en cohérence. Sans renoncer totalement à l’usage du PIB, le rapport prône par exemple un usage accru des revenus et de la consommation réels des ménages, éléments déjà présents dans la comptabilité nationale, mais encore mal mesurés (avec des observations incohérentes). Insistant à plusieurs reprises sur le principe d’équivalence (un service identique pour un ménage ne doit par exemple pas être comptabilisé différemment selon le statut juridique, public ou privé, de son producteur), le rapport en appelle avec force à une meilleure mesure des services non marchands (notamment ceux de santé ou d’éducation) dont les ménages retirent un bien-être pour l’instant largement ignoré. Dans le même esprit, il s’agit de développer les comptes de patrimoine à tous les niveaux, et de soumettre les bilans ainsi construits à des « tests de résistance » fondés sur diverses hypothèses de valorisation, « là où il n’existe pas de prix du marché ou lorsque ces prix sont soumis à des fluctuations erratiques ou à des bulles spéculatives ». Les difficultés de la mesure monétaire du patrimoine, dans un sens étendu, ouvrent donc un immense chantier pour les comptables nationaux.

Les recommandations du rapport ne se réduisent pas complètement à l’idée d’étendre les démarches de la comptabilité nationale et de la théorie économique. On en cite ici la plupart.

 

Recommandation n° 1 : dans l’évaluation du bien-être matériel, se référer aux revenus et à la consommation, plutôt qu’à la production.

Si les données sur le sujet ne sont pas toutes accessibles, c’est surtout l’habitude dominante qui consiste à mettre en avant le seul PIB qui devrait être profondément mise en cause, dans le débat politique (« la croissance » comme objectif ultime de la politique économique des États), les médias (« l’économie américaine est sortie de la récession au troisième trimestre »)… Il s’agit là d’un changement potentiellement important, mais peu d’acteurs ont commencé à passer à l’acte.

 

Recommandation n° 2 : mettre l’accent sur la perspective des ménages

Comment ne pas considérer, en effet, que les performances économiques doivent d’abord être mesurées pour les ménages ? Là encore, la disponibilité des données, leur publication par les instituts de statistique ne sont pas suffisants pour que changent les pratiques : encore faudrait-il un effort réel pour déplacer le regard du niveau des performances nationales vers celui des ménages, y compris en matière d’analyse de conjoncture.

 

Recommandation n° 3 : prendre en compte le patrimoine en même temps que les revenus et la consommation

Le rapport développe des analyses sur la nécessité de bien mesurer le patrimoine et de l’intégrer dans l’appréhension du bien-être, mais il laisse dubitatif sur la possibilité de le faire correctement dans le contexte d’un capitalisme financier mondialisé où se succèdent les bulles spéculatives et les variations erratiques de prix ; par ailleurs, l’évaluation monétaire est très mal adaptée, quoi qu’en disent les auteurs, au capital humain, au capital social, au patrimoine environnemental.

 

Recommandation n° 4 : Accorder davantage d’importance à la répartition des revenus, de la consommation et des richesses

On retrouve au premier plan la thématique des inégalités qui avait structuré les débats socioéconomiques des années 1960-1970 ; les inégalités peuvent être mesurées de multiples manières (rapports entre quantiles, indice de Gini, comparaison de catégories socioprofessionnelles, etc.). Cette perspective avait été largement abandonnée par la statistique officielle durant la période néolibérale (1980-2007). Reste à déterminer comment, par exemple diffuser des indicateurs de dispersion et d’inégalités qui soient à la fois simples à présenter et relativement unifiés. Le rapport ne donne aucune indication en ce sens.

 

Recommandation n° 5 : élargir les indicateurs de revenus aux activités non marchandes

La nécessité de prendre en compte les activités domestiques non marchandes dans la mesure des revenus est reprise dans le rapport. Celui-ci en appelle aussi à la prise en compte du temps de loisir dans l’estimation du bien-être. Le temps disponible (et passé « agréablement ») est une unité au moins aussi importante que l’unité monétaire pour la mesure du bien-être des individus ou des ménages, mais le rapport ne pousse pas le raisonnement jusqu’à l’idée de promouvoir systématiquement des indicateurs non monétaires (bâtis par exemple à partir de l’unité temporelle) ; il se contente d’invoquer la « valorisation des loisirs » (chiffrage monétaire dont on peut craindre qu’il ne soit très artificiel…) et la proportion du temps vécu de façon positive ou négative (dont la mesure est pour l’instant impossible).

 

Recommandation n° 6 : la qualité de la vie dépend des conditions objectives dans lesquelles se trouvent les personnes et de leurs « capabilités » (capacités dynamiques).

Il conviendrait d’améliorer les mesures chiffrées de la santé, de l’éducation, des activités personnelles et des conditions environnementales. En outre, un effort particulier devra porter sur la conception et l’application d’outils solides et fiables de mesure des relations sociales, de la participation à la vie politique, de l’insécurité, ensemble d’éléments dont on peut montrer qu’il est un bon prédicteur de la satisfaction que les gens tirent de leur vie.

 

Recommandation n° 7 : les indicateurs de la qualité de la vie devraient, dans toutes les dimensions qu’ils recouvrent, fournir une évaluation exhaustive et globale des inégalités.

Là encore, cette recommandation supposerait un changement de regard assez radical, que les organismes statistiques ne peuvent seuls opérer, quand bien même ils s’y engageraient, ce qui n’est pas acquis, loin s’en faut. En particulier, les inégalités de conditions et d’expériences du travail sont peu évoquées dans le rapport, alors qu’elles conditionnent de multiples aspects de la santé.

 

Recommandation n° 10 : les mesures du bien-être, tant objectif que subjectif, fournissent des informations essentielles sur la qualité de la vie. Les instituts de statistiques devraient intégrer à leurs enquêtes des questions visant à connaître l’évaluation que chacun fait de sa vie, de ses expériences et priorités.

Le rapport suggère l’intégration de questions d’attitude à des questionnaires qui, jusque-là, les laissaient presque totalement aux instituts de sondage (avec de petits échantillons). Comme l’a montré l’enquête sur le « bonheur au travail », l’exploitation de certaines questions d’attitude peut cependant susciter des interprétations intéressantes. Il est vrai que, comme nous l’avons déjà noté, l’expérience au travail est largement laissée de côté dans le rapport.

 

 

Recommandation n° 11 : l’évaluation de la soutenabilité nécessite un ensemble d’indicateurs bien défini. Un indice monétaire de soutenabilité a sa place dans un tel tableau de bord ; toutefois, en l’état actuel des connaissances, il devrait demeurer principalement axé sur les aspects économiques de la soutenabilité.

Là encore, la volonté de mesurer en unité monétaire (« valoriser » ou « monétariser ») les dégâts environnementaux est restée prédominante, même si elle a été contenue dans le rapport final. Le rapport ouvre des voies à la recherche qu’il prend la précaution de ne pas présenter comme des « solutions » universelles, mais ce sont celles qui seront très certainement retenues en priorité par les économistes et statisticiens dominants. L’exemple de l’épargne nette ajustée (ENA), qui est valorisée dans le rapport, montre pourtant que ces travaux ne produisent pas d’indicateurs dénués de nombreuses limites : construit à partir de soustractions à l’épargne brute, cet indicateur semble très artificiel.

 

Recommandation n° 12 : les aspects environnementaux de la soutenabilité méritent un suivi séparé reposant sur une batterie d’indicateurs physiques. Il est nécessaire, en particulier, que l’un d’eux indique clairement dans quelle mesure nous approchons de niveaux dangereux d’atteinte à l’environnement (du fait, par exemple, du changement climatique ou de l’épuisement des ressources halieutiques).

Cette recommandation de l’ordre de l’évidence implique un travail de recherche qui doit avant tout concerner les experts environnementaux et non les seuls économistes. On peut cependant douter que le constat de niveaux dangereux d’atteinte à l’environnement (comme dans le cas du réchauffement climatique) suffise à créer des réactions politiques à la hauteur de l’enjeu, compte tenu de la pression des forces industrielles et des divers intérêts au statu quo. Le sommet de Copenhague va prochainement illustrer le décalage entre la mise en scène des constats d’alerte et la lenteur, voire les contradictions, de l’action publique.

 

 

3/ La crise de 2020

a) le partage volume-prix de services non marchands

La production est mesurée par la somme des coûts de production (les consommations intermédiaires, les salaires, etc.). Durant la période le confinement, les salaires des agents publics ont été intégralement versés, si bien que, en termes nominaux, la valeur ajoutée des administrations publiques n’a pas été affectée, étant donné son mode de calcul [10].

Mais on ne peut évidemment pas supposer que cette stabilité nominale s’est accompagnée de la même stabilité en volume, c’est-à-dire de la quantité de services rendus.

Pour mesurer les volumes d’activité non marchandes, les méthodes utilisées par les comptables nationaux diffèrent selon que le service est « collectif » ou « individuel ».

Les services dits collectifs sont ceux qui profitent à l’ensemble de la collectivité de façon indifférenciée : il s’agit de services tels que l’administration des affaires publiques, la défense, l’application de la loi, etc. Leur consommation ne peut pas être attribuée à des entreprises ou des ménages en particulier. Le volume de la production ne peut donc être appréhendé directement ; la convention qui est retenue est de considérer que la valeur ajoutée en volume évolue approximativement comme les heures travaillées par les agents publics participant à ces activités, corrigées d’un effet qualité liée à la structure de qualification (méthode « input ») (voire page Mesure des volumes et des prix).

À l’inverse, les services individuels sont produits par les administrations publiques pour répondre à des besoins particuliers, le plus souvent à destination des ménages. Il s’agit de la santé et de l’éducation principalement. Pour la plupart, ces services ne sont pas fournis gratuitement, les ménages qui les consomment prenant à leur charge une partie du coût, même résiduelle. Pour ces services, il est possible d’approcher directement le volume d’activité à partir de la consommation effective des ménages : nombre d’heures de cours par filière d’enseignement, nombre de séjours à l’hôpital par type de maladie et de prise en charge (méthode « output »).

Or, le confinement, contrairement aux crises passées, a introduit une hétérogénéité de situation pour les employés des administrations publiques. Pour ceux travaillant sur site ou en télétravail, leur production peut être considérée comme ayant été maintenue, voire en augmentation dans certains cas. Mais pour les employés des administrations publiques qui ne sont ni en situation de télétravail, ni sur site, de fait, leurs salaires ne correspondent plus à une production et leur situation peut s’assimiler au dispositif d’activité partielle du secteur privé.

La production et la valeur ajoutée des administrations publiques ont donc été réduites en volume pour prendre en compte cette dernière situation, en rupture par rapport à la méthodologie ci-dessus qui aurait conduit à décrire, à tort, une évolution tendancielle des services non marchands. Ce faisant, l’Insee s’est conformé aux préconisations d’Eurostat.

Toutefois, la part des agents publics qui ne sont ni en situation de télétravail ni sur site est difficile à estimer parce que les indicateurs d’activité dans le secteur non marchand font défaut. L’estimation conventionnelle retenue était qu’un quart des agents publics, hors services de santé, n’était pas en situation de travail pendant la durée du confinement. Cette première estimation a depuis été confortée par les exploitations de l’enquête Emploi. Néanmoins, ces données restent fragiles et il n’est pas dit que des données plus fiables que celles de l’enquête Emploi soient disponibles un jour pour les services non marchands hors santé, pour lesquels aucun dispositif administratif de mesure de l’activité n’était en place au moment du confinement. Au total, les comptables nationaux ont été davantage confrontés au manque de données qu’à un problème de méthode.

S’agissant des services de santé (hors soins de ville), ils ont été maintenus à leur niveau d’avant crise pour les premières estimations, faute de données pour déterminer si les surcoûts liés aux traitements de la Covid-19 étaient supérieurs ou non à la baisse des autres activités de soin. On a considéré qu’une partie de ces surcoûts avait contribué à améliorer la réponse des hôpitaux à la pandémie (heures supplémentaires, réorganisation des hôpitaux) et que les primes versés aux personnels soignants récompensaient l’intensité hors norme du travail accompli pour faire face à la pandémie ; l’ensemble des surcoûts ont donc été intégrés dans le volume des services produits et non dans le prix. Toutefois, au deuxième trimestre, l’activité des services de santé serait en recul par rapport au premier : la baisse des autres soins (déprogrammation des actes non essentiels, etc.) l’emporterait sur le surcroît d’activité de soins lié au Covid-19.

Au niveau international, une façon de détecter d’éventuelles divergences de traitement est de regarder, dans chaque pays, s’il y a eu parallélisme des évolutions du marchand et du non-marchand ou au contraire des divergences significatives. Il n’y a certes pas de raison pour que l’activité du marchand et celle du non marchand aient évolué exactement de la même manière à l’intérieur de chaque pays. Il est par exemple probable que le taux d’équipement relatif des administrations en ordinateurs portables n’était pas le même d’un pays à l’autre. Les mesures de confinement ont aussi pu avoir des effets différenciés sur le privé et le public dans les pays où elles n’ont pas eu la même durée et la même intensité dans tous les points du territoire, compte tenu de répartitions territoriales différenciées des deux catégories d’emplois.

Néanmoins, des évolutions comparables du marchand et du non marchand suggèrent qu‘un pays a bien tenté de quantifier une chute d’activité du non marchand, et des évolutions divergentes invitent à penser que tel n’a pas été le cas.Pour troispays (la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni) l’évolution de la valeur ajoutée des services principalement non marchands a été relativement proche de celle du PIB, ce qui laisse penser que, dans ces pays, les traitements statistiques auraient été plutôt cohérents. Pour l’Allemagne et la France on sait que les durées de confinement n’ont pas été les mêmes, 34 jours contre 55 jours, et un écart de même ampleur en découle aussi bien entre leurs secteurs marchands que non marchands. En revanche, pour l’Italie et de façon bien plus prononcée encore pour l’Espagne, les activités principalement non marchandes et le PIB ont des évolutions divergentes : l’activité non marchande est réputée n’avoir baissé que de 7,6 % en Italie et être restée stable en Espagne, alors que l’activité globale y a baissé de respectivement 18,0 % et 21,5 %, ce qui pose question.  Les difficultés liées au traitement statistique des services non marchands durant les périodes de confinement auraient ainsi affecté la comparabilité des résultats entre pays. Même si les écarts restent dans des proportions qui ne remettent pas en cause les ordres de grandeur au niveau de l’économie prise dans son ensemble, la convergence des traitements statistiques au sein de l’Union européenne, et au-delà, est souhaitable.

Au final, la consommation des administrations publiques recule de 3,2 % en volume en 2020. En particulier, la consommation individualisable se replie de 4,9 % : dans la santé, les reports des actes médicaux et des consultations hors Covid-19 dépassent le surcroît de soins, notamment en réanimation, lié à la Covid ; dans l’éducation, l’enseignement reçu par les élèves a décru, du fait d’un plus grand nombre de décrocheurs et de certains cours n’ayant pu être assurés pendant le confinement et, dans le primaire, d’une plus grande part de l’éducation assurée par les parents, donc hors du champ de la comptabilité nationale. La consommation collective diminue de 0,1 %, du fait d’un moindre nombre d‘heures travaillées durant le premier confinement. Ces baisses en volume ne s’accompagnent pas d’une baisse en valeur, mesurée par la somme des coûts (salaires et consommations intermédiaires notamment) en progression de 3,0 %, de sorte que le déflateur de la consommation des administrations publiques augmente nettement (+ 6,4 %).

 

C’est dans le cas de l’éducation qu’on a débouché sur le résultat qui peut interroger le plus. Ce qui a existé pendant le confinement et à perduré jusqu’à la fin de l’année scolaire est une situation dans laquelle des enseignants télétravailleurs ont co-assuré à distance la formation des élèves avec le concours de parents d’élèves assurant à domicile le suivi des devoirs et des leçons. Dans les comptes, en l’état, ces situations de télétravail sont considérées comme ayant représenté le même volume d’enseignement que si le service avait été rendu en salle de classe. Or on se doute que tel n’a pas été le cas, non seulement en moyenne mais sans doute plus encore en dispersion, car l’école « à la maison » a certainement eu une efficacité très variable selon le milieu social.

 

b) La question de frontière de la production

Mais pour certains économistes,  il y a aussi le fait que dans le cas de l’éducation on contreviendrait sans le reconnaitre à un des principes de base de la comptabilité nationale, le fait de ne pas compter dans le PIB les services auto-produits par les ménages – services de logement exceptés : préparer soi-même un repas ne fait pas partie du PIB, pas davantage que ne l’est, en temps ordinaire, le fait de devoir encadrer à la maison les devoirs des enfants. Ainsi faire comme s’il y avait eu continuité totale de la production d’enseignement viendrait déroger à ce principe, puisque revenant à inclure implicitement dans le PIB non marchand ce surcroît de production domestique grâce auquel le service global est réputé avoir été maintenu. À l’opposé, le fait que du temps domestique ait été substitué à du travail de restaurateurs pour la préparation de nombreux repas est compté comme baisse de production, même si, au total, on s’est nourri de manière à peu près équivalente ».

Cette incohérence peut paraître secondaire, mais elle offre une nouvelle illustration des paradoxes que peut générer cette notion formelle de « frontière de la production », celle qui distingue la production donnant lieu à rémunération monétaire et les autres formes de production. Cette notion de frontière de la production est à la base du calcul du PIB et elle a été l’objet de nombreux débats ces dernières années, suscités par la multiplication des services numériques gratuits, donc eux-aussi réputés « non-produits » au sens de cette frontière. La crise donne de nouvelles illustrations du caractère parfois arbitraire de cette frontière.

Faut il en conclure qu’il ne peut pas y avoir de définition indiscutable de la valeur mais aussi du volume de la production ? Construire un agrégat de la production, c’est vouloir additionner des nombres de repas au restaurant, des nombres de voitures sortant des chaînes de montage et des nombres d’actes médicaux assurés à l’hôpital ou en ville, ou a minima trouver une façon d’agréger leurs taux de croissance. On sait dénombrer séparément les voitures et les actes médicaux, et il est important de le faire. Mais il y aurait déjà beaucoup de conventions dans le fait d’additionner entre elles des voitures de différents modèles et d’additionner entre eux des actes médicaux de différentes natures. Peut-on dire qu’il y aurait encore plus de conventions à ensuite additionner ces deux catégories de production, tant elles sont irréductibles l’une à l’autre ?

Pour certains économistes de l’Insee, ce que savent bien synthétiser les comptes, ce sont les revenus générés par ces activités ou les coûts qu’elles occasionnent car s’appuyant directement sur une observation aussi exhaustive que possible. Mieux vaudrait mettre l’accent sur le fait que c’est cela qu’on mesure bien, et ce serait bien cela qui, au final, intéresserait le plus le décideur et le citoyen en sortie de crise. Ce n’est pas de savoir combien de coupes de cheveux ou de plats du jour n’auront pas été « produits » en 2020 qui serait le vrai sujet de mesure, encore moins de bien additionner ce qu’ont été ces deux manques-à-produire. La vraie question pour les coiffeurs ou les restaurateurs serait celle des revenus qui leur ont ainsi échappé. On en reviendrait au fait que les chiffres de recul d’activité en 2020 aient finalement été reçus comme plutôt pertinents, à savoir sur les évolutions des revenus des entreprises comme ceux des ménages, et sur la réponse de l’État et des administrations publiques, en moindres recettes ou en surcroît de dépenses, pour compenser ces chutes. C’est ce que les comptables nationaux qualifient de comptes d’agents.

Il reste que ce point de vue ne peut ne pas être partagé par tout le monde. N’est-il pas important que la Chine ait vu son PIB croître en 2020 de 2,3%, que celui des États-Unis ait baissé de – 3,5% et que celui celui de la zone ait encore plus diminué ; – 6,6% dont – 7,9% en France ? Ou que la crise ait surtout affecté la consommation des ménages, en particulier en services ou que la baisse de l’activité économique soit principalement liée à la chute de la consommation privée, conséquence de la crise sanitaire et des mesures prises pour enrayer la progression de la pandémie ?

La France serait l’un des seuls pays au monde, sinon le seul, à estimer le PIB selon l’approche « revenu » (voir page Calcul du PIB dans plusieurs pays). Les revenus ne sont d’ailleurs jamais calculés en volume.

Tous les autres pays estiment le PIB selon les approches « production » et « demande ». Selon les recommandations d’Eurostat, de l’OCDE, et des manuels internationaux (SCN 2008, SEC 2010), ils en déduisent un PIB en volume en déflatant chacune des ses composantes par un indice de prix (méthode de la « double déflation » pour le PIB selon l’approche « production »). La France le fait aussi après calage des PIB de l’approche « production » et « demande » sur le PIB de l’approche « revenu ».

 

3/ La mesure des indices de prix

D’abord se pose le problème de collecte : certains prix n’ont plus été observables ou observés, soit parce qu’il s’est agi de biens ou de services qui ont temporairement cessé d’être fournis par le marché, soit parce que, comme on l’a déjà indiqué, même s’ils restaient fournis, le confinement empêchait les enquêteurs-prix d’aller les collecter sur les lieux de vente. Et ensuite un problème plus conceptuel de construction de l’indice : quel poids donner à ces biens dont la consommation a fortement chuté au temps du confinement ou est devenu totalement nulle ?

Les institutions qui sont en charge de la coordination statistique internationale ont répondu à ces interrogations par des directives précises d’Eurostat : (a) collecter tout ce qui peut l’être, en recourant quand on le pouvait à d’autres canaux que le recueil sur place ; (b) lorsque des prix n’étaient pas du tout observables, supposer qu’ils auraient évolué comme ceux des biens les plus comparables ; et (c) conserver les pondérations habituelles. Bien évidemment, on ne calcule pas non plus un indice de prix spécifique pour les dimanches au prétexte que beaucoup de magasins sont fermés ce jour-là et que les biens qu’ils vendent y sont donc temporairement inaccessibles, un tel calcul serait totalement dénué d’intérêt.

Ce qui resterait moins clair va être de savoir quel indice il convient de retenir pour le calcul de ce qu’a été le pouvoir d’achat du revenu de mi-mars à mi-mai. Mesurer le pouvoir d’achat en temps ordinaire c’est calculer comment se dégradent les possibilités d’achat de biens d’un revenu nominal donné sous le seul effet des variations de prix. Quel sens donner à ce concept lorsque les contraintes ne sont pas que de prix ? La question est parfois soulevée de savoir ce que veut dire « pouvoir d’achat » quand il y a des « obligations d’achat » et l’Insee y répond en partie avec les notions de revenu arbitrable et de dépenses pré-engagées. Mais que veut dire symétriquement « pouvoir d’achat » quand il y a des « impossibilités » d’achat ?

La meilleure solution en matière de mesure du niveau de vie serait plutôt le caractère temporaire de l’épisode du confinement. Pendant quelques semaines, les prix de ces biens les avaient rendus temporairement inabordables. Mais il s’agit en bonne partie de biens dont l’achat était reportable dans le temps, les sommes qui y auraient été consacrées en temps normal ont donc été épargnées. La vraie question est celle de la capacité d’achat de cette épargne en sortie de crise, pour des biens qui sont de nouveau disponibles avec des prix qui sont à nouveau mesurables et qui intègrent éventuellement des surcoûts durables induits par la crise que les indices de prix et la comptabilité nationale doivent tenter de cerner au mieux. Si des mesures de protection sanitaire doivent être maintenues plus longtemps et font croître les coûts de production d’une façon qui est in fine répercutée au consommateur, on identifie bien une baisse de pouvoir d’achat. Si la fragmentation mondiale des chaînes de valeur conduit à rapatrier certaines productions au prix d’un renchérissement de ces productions, on aura aussi une répercussion sur les prix au consommateur que les comptes viendront retracer.

 

Michel Braibant


BIBLIOGRAPHIE

[1] Prouver et gouverner, une analyse politique des statistiques publiques, A. Desrosières, 2014

[2] Mesurer l’activité durant la crise sanitaire, Premiers éléments de bilan; D. Blanchet, J.L. Tavernier, OFCE, https://www.cairn.info/revue-de-l-ofce-2020-2-page-23.htm

[3] Quelles leçons tirer des crises économiques passées pour analyser la crise du Covid-19 ? https://www.lafinancepourtous.com/2020/03/24/quelles-lecons-tirer-des-crises-economiques-passees-pour-analyser-la-crise-du-covid-19/

[4] La crise économique de 1929, anatomie d’une catastrophe, J.K. Galbraith,

[5] Comparaisons des relances françaises de 1975 et 1981*1982, A. Fonteneau, A. Gubian,  https://www.persee.fr/docAsPDF/ofce_0751-6614_1985_num_12_1_1033.pdf

[6] https://www.lemonde.fr/blog/piketty/2016/01/08/2007-2015-une-si-longue-recession/

[7] Peut-on comparer les grandes crises de 1873, 1929 et 2008 ?, D. Plihon, Idées économiques et sociales, 2013,https://www.cairn.info/revue-idees-economiques-et-sociales-2013-4-page-12.htm

[8] https://www.comptanat.fr/general/keynes2.htm

[9] L’économie française en 2020 : une année de bouleversements, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5389038

[10] https://blog.insee.fr/sante-education-services-administratifs-la-difficile-mesure-des-activites-non-marchandes-en-temps-de-crise-sanitaire/

Tableau entrées-sorties mondial (T.E.S.)