Démographie, environnement et économie


DÉMOGRAPHIE, ENVIRONNEMENT ET ÉCONOM1IE

SOMMAIRE

I -LA CROISSANCE DÉMOGRAPHIQUE

II – LA CRISE DE 1929 ET L’ÉMERGENCE DE LA COMPTABILITÉ NATIONALE

III – LES NOUVEAUX DÉFIS MONDIAUX

IV – VERS UNE DIVERSITÉ DES APPROCHES COMPTABLES ET STATISTIQUES

 

Résumé

° Existe-t-il un lien entre croissance économique, démographie  et environnement ? Le 1er novembre 1755, un tremblement de terre de forte magnitude, suivi d’un tsunami et d’un incendie, ravageait la ville de Lisbonne, provoquant la mort de quelque 60 000 personnes. Cet événement a été à l’origine d’une dispute philosophique passionnante opposant Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. Pour le premier, cette catastrophe illustrait le caractère ô combien misérable de la condition humaine, exposée aux coups du sort et aux décrets insondables de la Providence. Le second imputait l’étendue du désastre à l’expansion des villes, à la concentration des populations, bref aux excès de la civilisation, désormais trop éloignée de l’état de nature.

° Si certains sont prêts à contester l’analyse de l’auteur de Zadig, ils sont loin de partager la radicalité de la critique du Promeneur solitaire. Tout au plus, font-ils le constat que la fréquence des catastrophes naturelles augmente, que leurs coûts explosent (306 milliards de dollars en 2017, année record) et qu’elles font bien plus de victimes qu’il ne fallut en déplorer à Lisbonne. Ils se satisfont d’une explication univoque : l’activité humaine génère des gaz à effet de serre, lesquels entraînent un réchauffement de l’atmosphère à l’origine des dérèglements climatiques. Il suffirait de modifier nos comportements, de privilégier un nouveau mix énergétique pour que tout s’arrange.

° Ils y auraient ainsi plusieurs visions opposées sur les mécanismes actuelles liant la surpopulation, la dégradation de l’environnement et la croissance économique. Nous n’en résumons que quelques unes à l’image de cette page qui n’a d’autres ambitions que d’essayer de faire une synthèse des études en cours.

 

1/ D’un coté, certains ne mettent pas au premier plan la question de l’environnement mais la relation entre croissances démographique et économique : toutes les catastrophes naturelles ne sont pas imputables au climat. Songeons au tsunami asiatique de 2004 qui fit 250 000 morts, ou au tremblement de terre de 2010 en Haïti, aussi dévastateur. Si les cataclysmes provoquent plus de dégâts, c’est aussi parce qu’ils toucheraient des centres de population plus denses qu’autrefois et qu’ils détruisent des infrastructures et des équipements plus onéreux.

° Tout au plus, cette  pression exercée par l’homme sur son environnement occasionne d’autant plus de dommages qu’elle s’exerce sur des zones fragiles : le littoral, les forêts, les zones sismiques, etc. La localisation des populations n’est pas non plus maîtrisée. En quelque sorte, les catastrophes naturelles ne vont pas à l’homme, c’est lui qui, en rangs serrés, se porte à leur rencontre.

° Si on prend comme critère le PIB annuel par habitant, les statistiques des Nations Unies indiquent que celui-ci ne s’est élevé que de 467 dollars/h, en l’an 0, à 667 dollars /h en 1820, en prenant en compte l’inflation et la dépréciation monétaire qui en a résulté. Durant ces 18 siècles, la croissance économique a rarement dépassé 1%. Par comparaison, le PIB par habitant, au niveau mondial, a dépassé 7 215 dollars en 2006, et 11253  dollars en 2017, l’essentiel de la progression s’étant produit depuis 1945. A titre d’illustration, la France a connu une croissance annuelle du PIB de 5,3 % entre 1949 et 1974,  2,3% entre 1974 et 2007, et 1% entre 2007 et 2019, le supplément de croissance réalisé après la Seconde Guerre Mondiale étant essentiellement dû à la reconstruction.

° Ainsi, si on rapproche les statistiques de la croissance économique et celle de la démographie, on constate une forte corrélation : la hausse de la population mondiale a entrainé un accroissement du niveau de vie moyen, avec bien sûr, de fortes disparités. Une population jeune implique une force de travail plus importante (coté « offre ») et un besoin de consommation accru (coté « demande ») ; par ailleurs, la jeunesse favorise le dynamisme économique, à travers l’innovation et la recherche de nouveaux produits. La croissance démographique provoque une urbanisation accélérée de la planète : en 1960, il y avait environ 300 millions de citadins de grandes métropoles (villes de plus d’un million) ; en 2012, ils étaient 2 milliards (dont 350 millions en Chine). Autrement dit, la croissance de la population favoriserait la croissance économique d’une façon « permanente « , contrairement aux périodes de reconstruction qui suivent les guerres (par exemple les « Trente Glorieuses »). Encore faut-il que la gouvernance politique mondiale en fasse bon usage et ne gaspille pas les fruits de cette croissance par des actions ou des initiatives stériles.

° L’Asie et l’Amérique latine, dans un premier temps, voire l’Afrique dans un second temps, vont incarner ainsi le vrai potentiel de croissance de la planète. En 1913, l’Europe était plus peuplée que la Chine ; en 2010 la Chine représente deux fois l’Europe, qui ne représentera que 6% de la population mondiale en 2030 (contre 15% pour la Chine. En 1950, l’ensemble de « l’Occident » (Europe, États-Unis) assurait 68% du PIB mondial, contre 30% en 2030, selon les prévisions de la Banque Mondiale.

° Peut-on alors anticiper les évolutions prochaines sous réserve de l’absence de pandémies ? La croissance devrait rester forte dans les pays émergents et en particulier, en Afrique, qui bénéficie pleinement du décalage entre baisse de la mortalité (rapide, malgré les épidémies, telles que le SIDA, ou les guerres) et la baisse de la natalité, encore lointaine. Par contre, les pays développés entrent dans « l’hiver démographique » et donc une certaine stagnation économique avec toutefois des différences en matière d’équilibres  monétaires selon les pays (Nord et Sud de l’Europe par exemple). C’est déjà le cas du Japon, dont la population diminue dans un contexte de déflation. D’autres pays s’en rapprochent rapidement : la Russie (qui fait illusion, de temps en temps, lorsque le prix des matières premières est à la hausse), l’Allemagne (malgré l’afflux d’immigrés), l’Italie et même l’Espagne. Pour l’instant, la France semble préservée au niveau démographique. Mais c’est en grande partie grâce à une politique nataliste (création de crèches, allocations familiales et avantages fiscaux). Ce vieillissement pose ainsi le problème du financement des retraites et des dépenses de santé, surtout dans des pays comme la France, qui ne dégage pas d’excédent commerciaux des échanges extérieurs.

 

 

 

2/ Pour d’autres, cette croissance forte de  la population n’aurait rien d’inquiétante sur l’environnement [1],  (les nombres entre crochet renvoient à la bibliographie en bas de page) : Certes la population augmente fortement depuis un siècle. En 1900, la Terre ne comptait que 1,6 milliard d’êtres humains. En 2020, nous franchissons le cap des 7,8 milliards. Le taux de croissance de la population, très élevé au XX ème siècle (1,8% entre 1950 et 2000) s’est légèrement tassé (1,2% depuis 2000), mais reste largement supérieur à celui des périodes précédentes (Antiquité ou Renaissance). La  population mondiale augmenterait ainsi d’environ 80 millions d’âmes chaque année, soit l’équivalent de la population de l’Allemagne. Une explication simple de cet accroissement réside dans le décalage entre la baisse de la fécondité et la chute de la mortalité (en particulier infantile) : ce sont d’abord les pays développés qui en ont profité, puis les pays émergents, à tel point que l’on prévoit un chiffre de 9,8 milliards d’humains en 2050 dans la variante moyenne. Cette évolution s’est accompagnée d’une forte baisse de la mortalité infantile et d’une augmentation de l’espérance de vie. De surcroît, dans toute l’histoire de la civilisation, globalement, jamais la population n’a été en aussi bonne santé et aussi bien nourrie.

° De plus, l’augmentation de la population ralentirait puisqu’on serait arrivé à un certain aboutissement de cette logique un peu partout et la majorité des pays ont réalisé ce qu’on appelle la transition démographique. On distingue 4 phases qui se répèteraient dans tous les pays du monde pour passer à un stade que l’on appelle post-transition. Le pays est sous-développé lorsqu’il a une forte mortalité et une forte natalité. Beaucoup d’enfants naissent, mais beaucoup d’enfants meurent tôt aussi et les adultes n’ont pas une espérance de vie très élevée donc la population reste stable. C’est le cas encore aujourd’hui d’un certain nombre de pays africain, mais aussi de certaines régions rurales de grands pays comme l’Inde. Ce fut le cas de nombreux pays européens jusqu’au XIX ème siècle. Ensuite les innovations techniques, la médecine diminue lourdement la mortalité des enfants et augmentent l’espérance de vie. Cette étape fait entrer le pays dans une phase d’augmentation très forte de la population avec beaucoup de naissances et peu de morts. Cette étape est arrivée successivement à la majorité des pays du monde pendant la première moitié du 20e siècle. Puis on observe une 3e phase de diminution du nombre de naissance, ce qu’on appelle la natalité qui vient ralentir l’augmentation de la population. Cette phase est arrivée dans les pays Européens autour des années 60-70 après le baby-boom. Un pays est considéré comme ayant terminé sa transition lorsque les taux de mortalité et de natalité sont faibles tous les deux et génèrent une quasi-stabilité de la population.

° Dans la foulée, ils critiquent l’argument de certains écologistes  : plus il y a de monde, plus on pollue et donc il faut limiter le nombre d’enfants pour moins polluer la planète. Déjà, disent ils, on voit que les pays qui font encore beaucoup d’enfants sont les pays les moins développés et donc les moins pollueurs. De plus un enfant ne pollue pas par sa naissance, mais ensuite selon son train de vie il sera peut-être pollueur ou non. Par ailleurs, la majorité de la pollution mondiale n’est pas générée directement par les individus, mais par quelques industries et le fret sur lesquels les individus n’ont pas la main, et surtout pas les enfants. On remarque que les pays d’Afrique qui font beaucoup d’enfants, ne produisent quasiment pas de C02. Il n’y aurait donc pas de lien entre le fait d’avoir beaucoup d’enfants et le fait de polluer. À l’opposé, c’est au Qatar qu’il y a le plus d’émission de C02 par personne. Ce pays a terminé sa transition démographique, les femmes qataries font moins de deux enfants en moyenne ; ce pays produit du pétrole et donc pollue beaucoup plus que les autres. De même, les États-Unis, la Russie et la Chine sont les 3 plus gros producteurs de CO2, mais tous ces pays ont aussi terminé leurs transitions démographiques et ont désormais moins de 2 enfants par femme. Les pays qui ont un fort taux de CO2 par rapport à leur population sont des pays exportateurs de pétrole. Ce ne serait donc pas la population de ces pays qui produirait du CO2, mais uniquement l’industrie pétrolière. Ce qui compterait pour savoir si un pays pollue c’est surtout sa production, un peu sa consommation et pas du tout son nombre d’enfants ou sa population. Ainsi, la surpopulation mondiale ne serait pas la cause principale du réchauffement climatique.

 

 

 

 

3/ Selon une vision moins optimiste, d’autres économistes disent que cet accroissement de la population est déséquilibré. Cette simultanéité entre croissance démographique et déclin de l’environnement au cours du siècle passé impliquerait que l’augmentation de la population engendre une dégradation de l’environnement. Dans les 35 prochaines années l’accroissement démographique se situera à raison de près de 95 % dans les pays en développement. Bien que les taux de fécondité se soient effondrés dans la plupart des régions du monde, la croissance démographique continue à être alimentée par la fécondité débridée de certaines régions comme l’Asie et l’Afrique. Dans de nombreux pays du Moyen Orient et d’Afrique, le taux de fécondité actuel est légèrement supérieur à 6 enfants par femme (6,4 en Arabie Saoudite, 6,7 au Yémen, et même 7,5 au Niger). Même dans les zones où les taux de fécondité ont atteint la limite supérieure du seuil de reproduction (2,1 enfants par couple), la population continue à augmenter en raison du « momentum démographique », phénomène qui intervient lorsque les jeunes composent une grande partie de la population. Or ces pays sont les moins bien équipés pour y faire face.

° La croissance démographique incontrôlée joue un rôle déterminant dans la dégradation de l’environnement mondial. Plus les hommes sont nombreux, plus les répercussions de leurs activités sont importantes. La qualité de l’environnement se dégraderait rapidement, surtout dans les pays en développement.

° Au fil du temps, les modifications de l’environnement de la planète ont commencé à s’accélérer : la pollution a augmenté, l’épuisement des ressources reste un sujet d’actualité et la menace de l’élévation du niveau des océans se fait de plus en plus ressentir.

° Bien que les pays industriels soient eux aussi largement responsables de la dégradation de l’environnement, la conjugaison de la pauvreté et de la croissance démographique a, dans les pays en développement, des conséquences très néfastes pour le développement humain et constitue une grave menace pour la survie de l’habitat et des ressources naturelles de la planète.

° De plus en plus nombreux sont les habitants des pays en développement qui souhaitent avoir moins d’enfants, mais la plupart n’ont accès à aucun service de planification familiale.

° L. Hunter fait la synthèse de nos connaissances sur l’influence des dynamiques démographiques sur l’environnement [2]. Plus particulièrement, son analyse s’attache aux faits suivants :

  • le rapport entre facteurs démographiques – à savoir, taille, répartition et composition de la population – et les modifications de l’environnement ;
  • les facteurs médiateurs qui jouent un rôle dans ce rapport : technologie, institutions, mesures politiques, et forces culturelles ;
  • deux aspects spécifiques des modifications de l’environnement directement liés à la dynamique démographique : changements climatiques et modifications du schéma d’utilisation des sols ;
  • les répercussions en matière d’action politique et d’objectifs de recherche.

° L. Hunter conclut que la dynamique démographique a un impact important sur l’environnement, mais que la taille de la population en elle-même ne représente qu’une variable, certes importante, dans cette relation complexe : d’autres dynamiques démographiques, comme les changements de flux et de densité de la population, peuvent également avoir des répercussions très sérieuses sur l’environnement.

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4/ D’autres chercheurs vont plus loin et proposent de freiner la croissance de la population mondiale tout en préconisant des mesures pour l’environnement. Ils mettent en relief que la surpopulation est une cause importante de la plupart des problèmes dans le monde. Chaque pays dans le monde est ou sera confronté à un manque de nourriture, d’eau potable ou d’énergie.

° Grâce à l’importation de marchandises en provenance d’autres nations, un pays peut encore toujours maintenir son niveau de prospérité. Mais cela ne continuera pas indéfiniment. En effet, le nombre d’habitants par pays croît. La population mondiale  continuant de croître, le risque est grand que de plus en plus de pays se réservent leurs propres produits.

° La terre ne pourrait offrir une qualité de vie semblable au niveau de l’Union européenne que pour environ deux milliards d’individus. Avec huit à dix milliards d’habitants, le niveau de vie personnel à l’échelle mondiale s’abaisserait à celui d’un paysan pauvre ne pouvant guère pourvoir qu’à sa propre nourriture et ne connaissant pas le bien-être. Il faudrait donc tout partager loyalement afin de ne provoquer ni disputes ni guerres.

° Notre climat change, que cela soit dû à la pollution engendrée par les hommes ou aux changements dans notre système solaire. Le niveau de la mer ne devra que très peu augmenter pour faire disparaître des terres agricoles déjà précieuses. On pense préserver provisoirement la population de la faim en recourant aux engrais, à l’élevage intensif d’animaux et à d’autres méthodes de survie.

° L’humanité a tendance à vouloir plus de bien-être. Partout dans le monde, le nombre de voitures et de réfrigérateurs augmente à un rythme effréné. Viendra alors le moment où croissance de la population et augmentation du bien-être s’entrechoqueront. Il existe de sérieux risques que la planète soit submergée par des gens à la recherche de nourriture et de bien-être.

° Certains gestionnaires des pays avancés avancent volontiers l’argument que la technique porte en elle les solutions à nos problèmes. Malheureusement, les mécanismes techniques n’ont pas encore pu notablement lutter contre la faim dans le monde. Là où la reconnaissance et la résolution de problèmes à l’échelle mondiale se font attendre, il y a naturellement une recrudescence de la guerre et de la violence. En effet, tout le monde veut survivre.

° La seule solution serait une politique démographique à l’échelle mondiale. Malheureusement, discuter de la surpopulation et de la politique démographique reste bien souvent un tabou. La vie économique et les religions n’ont souvent mis l’accent que sur la croissance de la population. Voir leur niveau de vie diminuer est pour les plus riches souvent aussi difficile que fuir la pauvreté pour les plus pauvres. De plus, le scénario de la croissance resterait la croyance universelle lorsqu’il s’agit de la gestion de ces problèmes.

° La question démographique serait ainsi le « point aveugle » de l’écologie politique. Pendant que le cerveau droit de la communauté internationale débattrait d’un seuil de température à ne pas dépasser, son cerveau gauche contemplerait impassible des projections de population qui s’inscrivent dans la partie haute de la fourchette. La COP21 aurait complètement ignoré cette problématique. Entre 1990 et 2014, les émissions de CO2 dans le monde ont crû de 58 %, mais seulement de 15 % par tête d’habitant. L’augmentation de la population y aurait donc contribué environ pour les trois-quarts.

° La démographie est, par excellence, le domaine des externalités. Longtemps elles ont été positives, du fait que la coopération d’un plus grand nombre d’hommes, rassemblés dans les villes et les usines, décuplait les forces productives. Mais il en est de négatives : la venue au monde d’un enfant affecte l’existence future d’autres individus. Dans notre État social, ses concitoyens se voient assigner, quoiqu’il advienne, un devoir de solidarité à son égard. Devenu adulte, il contribuera à l’augmentation de la pression anthropique, pas seulement dans son voisinage, mais partout sur la planète. Aujourd’hui, on a sans doute atteint le point d’inflexion à partir duquel les externalités négatives l’emportent.

° Pour lutter contre elles, deux issues sont possibles : l’interdiction assortie de pénalités ou l’incitation. La Chine n’a pas hésité à emprunter la première voie. La politique de l’enfant unique n’est pas étrangère à son essor économique. L’Inde s’y est aussi essayée dans les années 70, mais avec un succès moindre : 1,350 milliard d’habitants aujourd’hui, soit un triplement en 50 ans ! Ailleurs dans le monde, on se contente d’attendre que l’élévation du niveau de vie dissuade les couples de multiplier les naissances. Ce mécanisme est effectivement à l’œuvre, puisque les taux de fécondité ont diminué de façon spectaculaire, en Occident depuis des décennies et, depuis peu, en Asie et au Moyen-Orient. Mais grande est l’inertie des phénomènes démographiques. L’Afrique reste à la traîne, et elle contribuera à près de 60 % de l’augmentation attendue de la population mondiale à l’horizon 2050 (+1,3 milliard). Les politiques de planning familial y resteraient notoirement insuffisantes.

° Dans la vaste négociation qui se noue autour du climat, un plus juste partage du fardeau serait souhaitable. Les pays développés, qui ont trop pollué la planète dans le passé, sont prêts à réduire drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre. En contrepartie, les pays en développement, dans leur intérêt bien compris, devraient contenir avec la plus grande énergie la progression de leur population. Si chaque pays parvenait dès aujourd’hui à stabiliser ses émissions de CO2 par tête d’habitant, leur volume global progresserait encore de 16 % d’ici 2050, sous l’effet du croît de la population mondiale. Inversement, pour maintenir ce volume à son niveau actuel, il faudrait que les pays en développement maintiennent inchangées leurs émissions par tête, tandis que les pays développés consentiraient à une baisse de 40 % des leurs. C’est dire que la gageure est de taille, et qu’une meilleure maîtrise des variables démographiques serait la bienvenue.

° Cette politique du donnant-donnant n’aurait même pas été esquissée. Il eût fallu conditionner les facilités accordées aux pays en développement, notamment africains, (Art. 7 de l’Accord de Paris), à l’adoption de politiques familiales rigoureuses, peu coûteuses au demeurant au regard des 100 milliards de dollars mis sur la table. Un tel système d’incitation suffira-t-il ? Des mesures plus coercitives seront-elles nécessaires pour éviter l’explosion de la « bombe démographique » et ses retombées en termes de guerres et de mouvements migratoires incontrôlables ? À défaut de relever ce défi, les générations futures ne pourront que constater amèrement que la surpopulation aura été « la mère de toutes les catastrophes ».

° Une chose semble sure : c’est de plus en plus au niveau mondial que doit se mettre en place une politique démographique (contrôle des naissances, ..), et une politique environnementale.

 

 

5/ Enfin, certains se posent la question des relations entre  croissance économique et dégradation de l’environnement. Là aussi les avis sont partagés. Née dans les années 1970 avec le rapport Meadows, la décroissance connaît un nouvel élan s’appuyant sur l’urgence écologique et le refus du capitalisme. Ce rapport présentait les résultats d’une simulation numérique de notre société modélisant les interactions entre l’agriculture, l’industrie, la démographie, les ressources, et la pollution. Il posait la question : est-ce que la décroissance est un remède efficace pour ne pas dégrader l’environnement? Décroissance signifie diminution du PIB, donc diminution de la valeur produite. Celle-ci inclut les biens industriels, les biens agricoles et les services, auxquels il faut ajouter les investissements. Il faut bien reconnaître qu’une diminution de la production de biens matériels aurait comme effet mécanique une diminution de la consommation de ressources matérielles et de l’énergie nécessaire à leur production et leur transport.

Mais n’est ce pas plus complexe ? Trier les déchets, construire et installer des éoliennes, développer et produire des matériaux recyclables, isoler sa maison, éviter l’huile de palme (et donc acheter des huiles plus chères), produire et acheter bio (plus cher), acheter local (dont la production est comptabilisée dans le PIB au contraire des importations), investir à optimiser les modes de transports, etc. sont des actions favorables à l’environnement qui pourtant participent à l’augmentation du PIB, et donc à la croissance. Sachant certes que  les citoyens ont naturellement tendance à favoriser les produits les plus accessibles en terme de prix et non pas les plus écologiques. À l’opposé, une réduction des services d’entretien, des infrastructures modernes, un frein à l’investissement peuvent avoir des effets néfastes sur le PIB.

En effet, la recherche et donc l’investissement sont une nécessité absolue pour permettre le développement d’une société respectueuse de son environnement. Les véhicules automatiques et partagés de demain permettront de réduire drastiquement leur nombre par habitant, de favoriser les transports en commun, de supprimer les embouteillages, de généraliser la mobilité électrique. Les réseaux informatiques ultra rapides (fibre, 5G, etc.) et les mondes virtuels permettront de limiter les déplacements à un minimum. Des aliments et des techniques de production respectueux de l’environnement peuvent être mises au point. Ces progrès nécessitent de lourds investissements comptabilisés dans le PIB. On aurait là un double effet d’augmentation du PIB : par l’investissement puis par l’augmentation de la valeur du service, et ceci en réduisant fortement l’impact écologique.

Ainsi, pour certains, une croissance forte et responsable, orientée vers les énergies non polluantes, vers une réduction de la consommation des ressources critiques, vers le recyclage systématique, dans le respect des éco-systèmes, et puisant ces moyens dans les progrès à venir pourrait permettre une transition rapide et socialement acceptable vers un monde plus respectueux, plus durable et donc plus juste et plus équitable.

 

 

° Au delà de ces 5 approches parmi d’autres, quel est l’avenir de la comptabilité nationale?  Est elle suffisamment armée pour répondre aux questions économiques actuelles ? Après la crise des années 1930, elle le pouvait. Elle s‘est axée au début des années 80 sur des questions liées à la financiarisation, considérées comme prioritaires (endettement et déficit public, dépenses publiques, comptes financiers et de patrimoine,…).  Il semblerait qu’elle ne peut plus répondre seule aux multiples défis de notre temps, au sens que donnait l’historien A.Toynbee à ce mot. ‘Tout défi (“challenge”) entraine une réponse, ce qui implique que cette vision de l’histoire est dynamique, libre de tout déterminisme : le champ est toujours ouvert pour de nouvelles réponses, portées par des acteurs divers, hétérogènes, individuels ou collectifs. Tout groupe humain, juste avant qu’il ne crée une civilisation, subit des défis, issus de l’environnement social ou de l’environnement géographique ». 

° Il faut aussi lire « Comment l’empire romain s’est effondré ? » de l’historien américain Karl Harper. Il raconte une autre histoire de cet Empire. il relit l’ensemble à la lumière de l’histoire environnementale – celle du climat et des microbes -. Il s’intéresse de près à la démographie ainsi qu’à l’économie, l’une de ses thèses étant que « l’essor de l’Empire romain a été le catalyseur – mais aussi la conséquence – d’une efflorescence économique », celle-ci ayant été permise notamment par un « optimum climatique ». Le refroidissement qui s’ensuivit (un « petit âge glaciaire » débuta au Ve siècle), conjugué à une série d’épidémies (la peste bubonique tua la moitié de la population vers le milieu du VIe siècle) contribua fortement à défaire l’Empire romain. 

 

° Ne faudrait-il pas désormais accompagner la comptabilité nationale (sans abandonner le PIB comme le proposent certains, considérant que sa croissance explique à elle seule la dégradation écologique) d’une panoplie d’approches qui vont des indicateurs de bien être (qualité des soins de santé, de l’éducation,…) aux données sur l’état de l’environnement (épuisement des ressources naturelles, pollution), et aux données démographiques (taille de la population, mais aussi sa répartition et sa composition) ? Et il ne faudrait pas trop tarder.

° Il faut ainsi chercher un point d’équilibre entre les 3 angles du triptyque « démographie, environnement, économie», aussi bien sur le plan des choix politiques que sur celui des priorités statistiques. Le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas une mince affaire d’autant que les opinions sont diverses comme on vient de le voir et que surtout la gouvernance mondiale semble une utopie.

 

 

° Tout a d’ailleurs changé avec la pandémie de Covid 19, partie de régions très peuplées de la Chine. Pour la première fois dans l’histoire du monde, les autorités ont privilégié la santé à l’économie (4,5 milliards d’habitants confinés). La chute du PIB devrait être de l’ordre -10% en France. La crise économique serait pire que celle de 2008, probablement d’une ampleur de celle de 1929. Les gouvernements sont ainsi confrontés à des choix entre la relance économique ou l’écologie, les produits importés pas chers ou la reprise d’activités sur le territoires plus onéreuses pour le consommateur, le repli sur soi ou l’espoir d’une solution aux problèmes économiques et environnementaux au niveau supranational, voire mondial, etc … .

 

° Ce qui semble certain, c’est que cette épidémie révèle la crise écologique. Certains scientifiques rappellent le rôle de l’Homme dans la dégradation de l’environnement et mettent en exergue le lien entre pandémie et dégradation des écosystèmes. En effet, toutes les santés sont liées, santé des écosystèmes, incluant santé des végétaux, des animaux et des humains. Ces dernières années, les interactions entre les espaces occupés par l’Homme et les espaces naturels se sont accélérées. La destruction et la fragmentation des habitats de certaines espèces, leur mise en élevage, leur trafic illégal viennent accroître les risques sanitaires. « Les exemples sont nombreux, comme la chasse et le braconnage des espèces sauvages (voire protégées), qui brisent la barrière de la sécurité alimentaire (Ebola, SARS, Covid-19) ou la destruction d’habitat, qui met l’humain en proximité avec des pathogènes endémiques, comme, par exemple, l’ulcère de Buruli en Guyane, où la maladie frappe l’homme de façon croissante en lien avec la déforestation ».

° Outre l’anthropisation des espaces (urbanisation, transport, exploitation…), l’industrialisation de la production agricole et alimentaire, de l’élevage – avec notamment l’usage intensif d’antibiotiques créant des résistantes chez les bactéries – est aussi soupçonnée dans la multiplication des maladies infectieuses et dans la création des conditions propices à leur globalisation» 

° Une des conséquences de ces évolutions globales, mais aussi une des causes de la diffusion de ces pathogènes, est la perte de biodiversité au sens large (écosystèmes, plantes, animaux, …). Cette chute ne concerne pas seulement la diminution du nombre d’espèces sauvages, mais également la diversité génétique au sein des espèces cultivées ou d’élevage : une diversité génétique indispensable à la résilience des populations, pour limiter les propagations et faciliter les résistances individuelles ou collectives aux pathogènes (d’origine bactérienne, virale ou fongique). Sans oublier le rôle des barrières naturelles et de la diversité biologique dans la régulation de la transmission des pathogènes : « Une grande diversité d’espèces hôtes potentielles ou effectives limite la transmission des virus par un effet de dilution ». Un constat paraît s’établir alors : si l’on ne réduit pas les activités humaines néfastes à la biodiversité, à l’hétérogénéité des paysages et de l’environnement, on favorise les conditions à la diffusion de nouvelles maladies.

 

 

I – LA CROISSANCE DÉMOGRAPHIQUE

Les estimations suivantes de la population mondiale à travers le temps se base sur la synthèse du Bureau du recensement des États-Unis pour la période allant de -10000 à  1940 et pour les années antérieures sur les données de l’ONU) [3]. On observe que la population a connu une faible croissance durant des milliers d’années, alors que la fin de l’époque moderne marque le passage à une croissance accélérée d’allure exponentielle avec un taux de croissance élevé de la population, faisant passer le nombre de personnes vivant sur Terre d’environ 650 millions en 1750 à plus de 1,2 milliard en 1850 et à plus de 2,5 milliards en 1950 [4].

Bien que le taux de croissance diminue, la population continue de croître de plus de 400 millions d’individus tous les cinq ans.

 

Ce dernier tableau montre le poids croissant de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie du Sud. D’autres facteurs expliquent cette croissance (fécondité, mortalité, nuptialité,…).

1/ La transition démographique

La transition démographique est le processus historique par lequel une population passe d’un régime démographique caractérisé par un taux de mortalité et un taux de natalité élevés à un nouveau régime caractérisé par un taux de mortalité puis un taux de natalité faibles. Ce type d’évolution a été observé dans les pays d’Europe occidentale à partir de la fin du xviiie siècle, puis dans l’ensemble des autres pays au cours des trois siècles suivants, en liaison avec leur développement socio-économique. Ce processus historique explique pour l’essentiel le décuplement de la population mondiale de 1800 à 2050.

La transition n’est toutefois pas la même, en France et dans les autres pays comme l’a montré l’historien P. Chaunu. En France, dont la population était la plus élevée d’Europe au début du 18 ème siècle, on observe une baisse concomitante des deux taux et dans des proportions voisines durant 150 ans, entraînant une faible croissance de la population de 1750 à 1900. Alors que dans les autres pays, le taux de natalité ne baisse pas autant que le taux de mortalité, ce qui a pour effet de rattraper et dépasser parfois la population française (Royaume Uni, Allemagne).

L’observation de la transition démographique a permis aux démographes d’établir des modèles de simulation ou prospective démographique tels que ceux de l’ONU pour prévoir la population future.

On distingue une première phase puis une seconde phase.

 

a) La première phase

Dans la première, le taux de mortalité baisse fortement – amélioration de l’alimentation, de l’hygiène et de la santé, des transports, révolution industrielle dans le cas de nombreux pays, etc.-, et structurellement, tandis que le taux de natalité reste fort, voire augmente. Le taux d’accroissement naturel de la population, différence entre le taux de natalité et le taux de mortalité, exprimé en pour mille ou en pour cent, devient de plus en plus élevé.

En Europe, la mise en place des États modernes contribue dès le XVIIe siècle et au xviiie siècle à la limitation des épidémies (peste : institution de quarantaines ; variole : débuts de la vaccination) et à l’atténuation des famines par l’amélioration des réseaux routiers et financiers, permettant l’acheminement et la conservation des vivres.

En 1950, tous les pays du monde ont déjà connu cette première phase de baisse préalable du taux de mortalité, du fait de la révolution sanitaire. L’Afrique subsaharienne a l’espérance de vie à la naissance (Evn) relativement la plus faible en 1950 (36 ans)4, mais celle-ci est cependant de dix ans supérieure à celle des sociétés traditionnelles (25 ans). Son taux de mortalité est cette année là de 2,8 %, son taux de natalité de 5 % et donc son taux d’accroissement naturel de 2,2 %. Ce taux d’accroissement est en moyenne de 2 % dans les pays du Sud en 1950, taux qui correspond à un doublement de la population tous les 35 ans.

 

b) La seconde phase

Dans la seconde phase, le taux de mortalité continue à baisser mais plus lentement. En conséquence, le nombre de naissances correspondant au remplacement des générations devient plus faible. En liaison avec les progrès de l’éducation, le changement des mentalités et des structures socio-économiques, le taux de natalité se met alors à décroître. Le maximum du taux d’accroissement naturel est atteint au début de cette deuxième phase. Puis le taux de natalité baisse plus fortement, ce qui implique une décélération du rythme d’accroissement de la population.

À la fin du XVIIIe siècle en France, premier pays européen où s’observe une baisse significative de la fécondité, E.  Le Roy Ladurie constate « une attitude nouvelle vis-à-vis du couple, de la femme plus respectée, de l’enfant valorisé donc plus rare, de la propriété enfin de plus en plus conçue comme ce qui doit être divisé le moins possible, dans un système de valeurs issues de la bourgeoisie qui commencent à se répandre dans les campagnes sous l’influence de l’alphabétisation ».  On a émis aussi l’avis que « l’hypothèse la plus vraisemblable est que l’accession à la propriété privée de la terre a freiné la démographie paysanne »3.

À la fin du XIXe siècle, d’autres pays aujourd’hui développés entament leur transition de la fécondité ; d’autres facteurs ont été avancés : alphabétisation de masse et déclin progressif des idéologies natalistes traditionnelles, industrialisation et travail des femmes à l’extérieur, etc.

À partir de 1950, les pays en développement connaissent une baisse rapide de la mortalité et donc une progression rapide de la population. C’est lorsque l’espérance de vie à la naissance, qui est de 25 ans dans les sociétés traditionnelles, approche les 50 ans dans ces contrées, ou quand la mortalité infantile, qui est de 300 à 400 ‰ dans les sociétés traditionnelles devient inférieure à 150 ‰, que le déclenchement de la baisse de la fécondité s’opère généralement. Ce déclenchement de la baisse de la fécondité, qualifiée de structurelle si elle est durable et d’au moins 10 %, a lieu entre 1960 et 1980 pour la majorité des pays en développement d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique du Nord et d’Afrique australe, et entre 1980 et 2015 pour l’Afrique intertropicale. En conséquence, la très grande majorité de ces pays connait actuellement une stabilisation ou un freinage du rythme d’accroissement de la population (dernier acte de la seconde phase).

 

Trois facteurs notamment seraient significatifs.

  1. la période de démarrage de la baisse de la fécondité, qui va de 1760 en France jusqu’à 2015 pour le dernier pays le Niger ;
  2. la durée très variable de la transition jusqu’à l’indice de fécondité de remplacement (2,1 enfants par femme) : elle varie de deux siècles et demi en Suède, un peu moins en Angleterre, alors que la Corée du Sud l’a réalisée en 60 ans ;
  3. la hauteur maximale, – taux de croissance démographique maximal obtenu lors d’une décennie -, qui est plus élevé dans les pays en développement.

Les premiers pays à avoir connu la transition démographique sont les pays d’Europe occidentale et l’Amérique du Nord. Cette transition s’est ensuite diffusée progressivement dans les autres pays d’Europe, au Japon, puis dans les pays en développement.

Les profils de transition des pays en développement sont différents de ceux des pays développés : d’abord leur démarrage est plus tardif ; ensuite leur transition est en moyenne plus « haute » du fait de pics de croissance démographique décennaux le plus souvent supérieurs à 2 % par an et assez souvent à 2,5 %, voire 3% ou 4 % par an; enfin leur transition est généralement de durée plus limitée. Ces profils peuvent être différenciés par macro-régions géographico-historiques en fonction notamment de leur densité utile par km carré utile en début de période. La baisse du taux de mortalité ayant été rapide de 1945 à 1950, et toutes les régions des pays en développement approchant ou dépassant 2 % de taux de croissance naturelle dans les décennies suivantes, nous comparerons les coefficients multiplicateurs de population des macro-régions.

 

La diversité des sentiers de transition de la fécondité indique une pluralité des facteurs d’explication ainsi que de leur hiérarchisation selon les pays et les périodes. La transition des pays en développement (plus de 80 % de la population mondiale) est différente de celle des pays développés : par sa période de démarrage tardive, après 1960, alors que les pays industrialisés avaient quasiment achevé la leur ; par sa hauteur (taux de croissance démographique en moyenne beaucoup plus élevé) ; enfin par sa durée (en moyenne plus brève)15. Cinq catégories de facteurs influent notamment sur la transition de la fécondité16 : les améliorations et accroissements de la santé, de l’éducation, de la densité utile, du niveau de vie et de ses fluctuations ainsi que de l’accès à la contraception.

 

c) La transition démographique en France

Pour étudier la démographie française de l’Ancien Régime, les historiens puisent leurs informations dans les sources fiscales et les registres paroissiaux plus ou moins bien tenus. Vers 1700, on estime à 20 millions le nombre d’habitants du royaume de France. Un Européen sur quatre est français : la France est alors considérée comme un géant démographique. Les historiens démographes du XXe siècle supposent que les Français seraient 22 millions en 1715, plus de 25 millions vers 1760 et probablement 28 millions en 1790. On assiste à une hausse constante de la population française de 40 % en un siècle. L’abbé Expilly dénombre 24.129.200 Français en 1780. Il explique d’ailleurs à Louis XVI que son travail a débuté vingt ans auparavant, ce qui indiquerait un résultat assez proche de celui annoncé pour 1760 (25 millions).

À partir des années 1740, on constate que le taux de mortalité diminue régulièrement ; il a chuté en moyenne de 10 % à la veille de la Révolution, passant de sa valeur traditionnelle de 35 ‰ à environ 30 ‰. Durant la période 1740-1790, la natalité se maintient encore à un taux élevé de 37 à 38 ‰. Ce nouvel aspect des courbes (baisse de mortalité accompagnant une natalité encore forte) constitue la première étape de la transition démographique.

La seconde étape caractérisée par une baisse de la fécondité (rapport entre nombre de naissances et nombre de femmes mariées en âge de procréer) s’amorce dès les années 1770. On observe de nouveaux comportements dont le recul de l’âge au mariage : il concerne l’ensemble du territoire, avec 28 ans en moyenne pour les hommes et 26 ans pour les femmes, à la veille de la Révolution.

On constate aussi une réduction volontaire du nombre d’enfants par couple : à Rouen, par exemple, le nombre d’enfants par femme mariée est proche de six en 1729 ; il atteint 4,5 vers 1789. Cette nouvelle attitude de limitation des naissances s’observe dans le Bassin parisien, les vallées de la Seine, de la Loire et de la Garonne. Elle se diffuse ensuite en auréoles autour des grandes villes. Au contraire, d’autres régions comme l’Alsace dotée d’un fort particularisme culturel, maintiennent une fécondité élevée.

La mortalité infantile ne diminue pas vraiment au XVIIIe siècle, puisqu’un enfant sur trois n’atteint pas l’âge d’un an. La mise en nourrice, très en vogue dans les villes, provoque de véritables hécatombes : vers 1770, on estime que 2/3 des nouveau-nés lyonnais et 75 % des nourrissons parisiens décèdent de cette manière.

 

D’après les relevés de l’abbé Expilly, on sait que l’âge médian est 25 ans en 1780 : cela signifie que 50 % des Français ont moins de 25 ans à cette période. On a tendance à confondre l’âge médian de la population avec son espérance de vie. Ainsi 14 millions de Français sur 28 ont moins de 25 ans en 1790. La France est entrée de plain-pied dans la transition démographique : l’augmentation et la jeunesse de sa population ont des conséquences très favorables sur le dynamisme économique du pays.

 

d) Le malthusianisme

Malthus prédit mathématiquement que sans freins, la population augmente de façon exponentielle ou géométrique (par exemple : 1, 2, 4, 8, 16, 32…) tandis que les ressources ne croissent que de façon arithmétique (1, 2, 3, 4, 5, 6…). Il écrit ses thèses à l’orée du 19 ème siècle dans « Essai sur le principe de population ou exposé de ses effets sur le bonheur humain dans le passé et le présent avec des recherches sur nos perspectives de supprimer ou de diminuer à l’avenir les maux qu’il occasionne ».

Il en conclut le caractère inévitable de catastrophes démographiques, à moins de limiter la croissance de la population. Malthus préconise ainsi une régulation volontaire des naissances, la « contrainte morale » : les couples prévoyants, en retardant l’âge du mariage et en pratiquant la chasteté jusqu’au mariage, seraient enclins à n’avoir que le nombre d’enfants qu’ils sont certains de pouvoir entretenir.

Des récits de voyages de son époque — en particulier ceux de James Cook—, Malthus a tiré une loi naturelle des sociétés naturelles : la population tend à croître plus rapidement que ses ressources, jusqu’à ce qu’interviennent des freins ou des limites à cette croissance (nommés checks). Ces derniers font régresser la population à un niveau supportable pour assurer la nourriture de l’ensemble. Ces obstacles — ou checks — sont de deux natures : d’une part, les positive checks (aussi traduits en français par « obstacle répressif »), qui s’imposent de l’extérieur de façon brutale, à l’instar des famines ou des épidémies ; d’autre part, les preventive checks (ou « obstacles préventifs »), qui désignent les décisions conscientes prises en connaissance de cause pour freiner la croissance démographique3 : avortement, contrôle des naissances, célibat, …

Il prône aussi l’arrêt de toute aide aux nécessiteux, en opposition à d’autres économistes qui souhaitent généraliser l’assistance aux pauvres.

En fait, à part l’Irlande et la famine terrible de 1846, il n’y pas eu vraiment confirmation des thèses de Malthus dans les autres pays du Royaume Uni lors de la révolution industriel au 19 ème siècle.

Les préoccupations écologiques renouvellent aujourd’hui la problématique malthusienne. Ainsi, certains, comme le commandant Y. Cousteau voient dans l’excessive population humaine le principal obstacle à la sauvegarde des espèces animales et végétales.

J.B. Calhoun découvre que le stress causé par la densité serait la principale cause d’incidence de maladies infectieuses chez les bœufs musqués sauvages. Ce qu’ils confirment dans ces expériences avec des rats, dans le zoo de Philadelphie. Il identifie les maladies de tension qui affectent les capacités reproductives et provoquent les maladies du cœur et des reins. Les comportements sociaux dégénèrent alors.

C. Levi Strauss rappelle le problème que soulève la surpopulation humaine : « Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c’est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu’elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne — si je puis dire — et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime».

E. Boserup a vigoureusement contredit Malthus en mettant en évidence les effets positifs de la croissance de la population sur la production agricole. Selon ses recherches, la croissance de la population conduit les pays en développement à adapter leurs techniques agraires. La croissance de la population pousse à quitter une agriculture itinérante avec des friches de plusieurs années pour s’orienter vers une réduction des temps de friche et finalement pour une culture en continu faisant appel aux engrais et à l’irrigation. À travers l’innovation, les populations réunissent les conditions nécessaires pour une croissance supplémentaire. On peut cependant avancer l’argument que les techniques agraires permettent certes de produire plus, mais au coût d’une pollution croissante aussi bien pour l’air, les sols que pour les produits, avec des conséquences néfastes sur la santé et sur la reproduction humaine. De fait, on retrouve bien la notion de positives checks.

 

2/ La démographie est l’un des facteurs qui influencent l’empreinte écologique d’une société ou d’une civilisation

La croissance de la population mondiale est telle que de nombreux scientifiques parlent de surpopulation et posent la question de la capacité de charge de la planète sur le plan environnemental.

La croissance démographique a pour effet d’augmenter l’empreinte écologique totale et de diminuer la bio-capacité disponible par tête. Ainsi, malgré les progrès techniques (intrants agricoles, irrigation…) qui ont contribué à augmenter la capacité agricole par l’accroissement des rendements moyens par hectare des cultures, portant ainsi la bio-capacité totale de la planète de 9,5 à 12,2 milliards d’hectares globaux (hag) entre 1961 et 2013, la population humaine mondiale étant passée de 3,1 à près de 7 milliards d’habitants durant la même période, la bio-capacité disponible par tête a été ramenée de 3,12 à 1,71 hag. En 2012 l’empreinte écologique  de l’humanité atteignait 20,1 milliards d’hag, soit 2,8 hag par personne, alors que la bio-capacité  de la Terre n’était que de 12,2 milliards d’hag, ou 1,7 hag par personne, soit une surexploitation écologique de 65 %. Il faudrait donc 1,65 année pour régénérer les ressources consommées par l’homme en 2012 et absorber le CO2 produit.

 

a) L’impact des facteurs démographiques sur l’environnement

– La taille de la population
Il n’y a pas de relation simple entre la taille de la population et les modifications de l’environnement. Cependant, comme la population mondiale continue à s’accroître, la disponibilité limitée des ressources planétaires telles que les terres arables, l’eau potable, les forêts et les richesses de la mer, est devenue l’un des principaux sujets de préoccupation actuels. Dans la seconde moitié du 20ème siècle, la diminution des terres cultivées a entraîné une remise en question des capacités de la production alimentaire mondiale. En estimant qu’au cours du 21ème siècle le niveau de production reste constant, les besoins par habitant en terres cultivables destinées à la production alimentaire vont atteindre le seuil des terres arables disponibles. Parallèlement, le maintien de la croissance démographique intervient dans le contexte d’une demande de plus en plus pressante en eau : la consommation mondiale d’eau a été multipliée par six entre 1990 et 1995, un rythme d’accélération qui est deux fois supérieur à celui de la croissance démographique.

– La répartition de la population
La façon dont la population est répartie sur la planète a également une influence sur l’environnement. Si l’on associe la constance du niveau de fécondité de nombreuses régions en développement aux taux de fécondité peu élevés des régions industrialisées, l’on constate que 80% de la population mondiale vit aujourd’hui dans les pays les moins développés. De surcroît, les migrations de population ont atteint leur niveau le plus haut, le flux net d’émigrants au niveau international étant environ de 2 à 4 millions par an en 1996. Les données recueillies cette même année montre que 125 millions de gens vivent en dehors de leur pays de naissance. Cette migration suit essentiellement un schéma rural-urbain, de ce fait, la population planétaire est également de plus en plus fortement urbanisée : en 1960, un tiers seulement de la population mondiale vivait dans les villes ; en 1999, la population urbaine représentait quasiment la moitié (47%) de la population mondiale. Et cette tendance devrait se maintenir à un rythme similaire au cours du 21ème siècle.

La répartition de la population sur la planète a trois effets majeurs sur l’environnement. Tout d’abord, comme les pays les moins développés font face à une forte croissance de leur population, les pressions s’intensifient sur les ressources, déjà limitées dans ces régions. Ensuite, les mouvements migratoires exercent des pressions relatives sur les environnements locaux, cette tendance se relâchant dans certaines zones et s’accroissant dans d’autres. Enfin, l’urbanisation, et particulièrement dans les pays les moins développés, dépasse fréquemment le rythme de développement des infrastructures et des réglementations sur l’environnement, ce qui entraîne dans la plupart des cas un degré de pollution élevé.

 

– La composition de la population
La composition de la population peut également avoir des effets sur l’environnement. Ceci est dû au fait que différents sous-groupes de population peuvent avoir des comportements différents. Par exemple, la population mondiale est à la fois constituée du plus grand nombre de jeunes (24 ans et moins) et du plus grand nombre de gens âgés (60 ans et plus) de toute son histoire. Or les tendances migratoires varient en fonction de l’âge : les jeunes gens émigrent plus que leur aînés, parce qu’ils doivent quitter le foyer parental à la recherche de nouvelles opportunités. Etant donné que la nouvelle génération est relativement nombreuse, nous devrions donc prévoir l’augmentation des niveaux de migration et d’urbanisation, pour pouvoir ainsi anticiper les conséquences graves que cela peut représenter pour l’environnement.

D’autres aspects de la composition de la population sont également importants. Ainsi le niveau de revenu est particulièrement significatif des conditions environnementales. Dans les différents pays, le rapport entre le développement économique et la pression environnementale forme une courbe en forme de U renversé : les nations dont l’économie est moyennement développée sont plus enclin à exercer des pressions fortes sur le milieu naturel, essentiellement par une consommation excessive des ressources et par la production de déchets. En revanche, du fait de leur activité industrielle très limitée, les nations les moins développées exerceront probablement moins de pressions sur l’environnement. Puis à des degrés supérieurs de développement économique, les pressions sur l’environnement peuvent revenir en raison de l’amélioration des technologies et des moyens de production de l’énergie.

Toutefois, le rapport entre le niveau de revenu et la pression sur l’environnement est différent en fonction des pays et des foyers. Ces pressions exercées sur l’environnement peuvent être tout aussi importantes dans les pays où le niveau de revenu est bas que dans ceux où le niveau de revenu est élevé. La pauvreté peut entraîner des modes d’utilisation des ressources insoutenables pour pourvoir aux besoins de subsistance sur une durée limitée. De plus, dans les pays où le revenu par habitant est élevé, la consommation d’énergie élevée va de pair avec une production de déchets important.

 

b) La démographie et le bilan écologique

Il faut d’abord noter que si effectivement la population grandit à un rythme considérable, la croissance démographique commence à ralentir du fait de la transition démographique que connaissent les pays qui se développent et s’industrialisent. Pourtant, malgré ce fléchissement, la dégradation environnementale continue de s’accroître [5]. Les variables représentatives de l’évolution de l’état de la planète augmentent sensiblement au même rythme que la croissance démographique. Les variables typiques présentées sont la température terrestre moyenne, le niveau global des océans et la surface de terres converties à l’agriculture et au pâturage. Ce dernier indicateur montre néanmoins une certaine divergence par rapport à la croissance démographique du fait d’un ralentissement dans les dernières décennies.

La plupart des données illustrent le fait que l’empreinte écologique (ou, ce qui revient au même, la dégradation environnementale) évolue en première approximation proportionnellement à la démographie. Cependant, si un lien direct existe bel et bien entre ces variables et la démographie, ce lien ne doit pas nous faire oublier que le niveau de dégradation environnemental et la vitesse d’augmentation de l’empreinte écologique des sociétés par rapport au taux de croissance démographique dépend fondamentalement du système socioculturel et économique.

Ce lien entre démographie et empreinte écologique ne signifie donc pas que la population mondiale soit aujourd’hui « trop élevée » puisque la façon dont vit l’ensemble d’une population socialement ou individuellement compte en fait bien davantage dans le bilan environnemental. L’augmentation de l’empreinte écologique de l’humanité et le niveau qu’elle a atteint aujourd’hui pourrait être en fait beaucoup plus mesuré si la civilisation actuelle avait adopté un autre modèle de fonctionnement. Le système socioéconomique, les modes de vie individuels et collectifs, les choix ou les nécessités technologiques sont prépondérants devant la démographie pour déterminer l’empreinte écologique per capita, donc l’empreinte écologique globale. Autrement dit, deux civilisations qui diffèrent par leur « culture » au sens large peuvent induire des détériorations écologiques plus ou moins intenses pour une même taille de population.

Ce fait est schématisé sur la figure ci-dessous. Elle montre la dégradation environnementale d’une civilisation hypothétique ayant une empreinte écologique par habitant faible, qui augmente proportionnellement avec la population, mais lentement comparativement à une civilisation ayant une empreinte écologique élevée. Une société pourrait même éventuellement être viable si cette empreinte écologique était suffisamment faible et augmentait assez lentement.

Une manifestation de la prépondérance de la « culture » sur la démographie est très simplement attestée par le fait que les pays industrialisés ont globalement une empreinte écologique plus marquée que celle des pays en développement (PED). Chacun sait en effet que l’empreinte écologique de l’Occident est plus élevée que celle des pays pauvres, parce que les premiers consomment plus de ressources, de biens et services, et d’énergie par habitant. À titre d’exemple, les pays du Nord et quelques pays du Golfe persique, consomment globalement plus d’eau potable par habitant que les PED, hormis quelques exceptions [1]. Les pays riches sont aussi en moyenne de plus grands émetteurs de GES par habitant [2]. Par suite, si l’ensemble de la population terrestre avait une empreinte écologique par personne considérablement réduite, c’est-à-dire si les pays riches réduisaient considérablement la leur et si les pays émergents réussissaient à se développer avec une empreinte écologique mesurée, l’humanité pourrait peut-être être viable (sur le long terme).

C’est aussi du fait de la prédominance du mode de vie que la répartition de la population mondiale à travers les différents États compte également dans le bilan environnemental mondial, chaque pays ayant son propre niveau de développement, sa propre culture, son propre mode de vie et son empreinte locale. C’est aussi pour cette différence d’impact par habitant que le phénomène de migration des populations joue un rôle sur le bilan global. Quoiqu’il en soit, la prépondérance du type de société ne doit pas empêcher les sociétés de mettre en place des mesures visant à modifier leur mode de fonctionnement pour le rendre moins dommageable pour l’environnement, mais aussi à limiter la croissance démographique, par la promotion de l’éducation, notamment chez les filles, et par des mesures de planification familiale des naissances.

 

 

II – LA CRISE DE 1929 ET L’ÉMERGENCE DE LA COMPTABILITÉ NATIONALE

Les économistes cherchent à répondre aux questions de leurs temps. On retrouvera ce phénomène au fil du temps avec Quesnay au 18 ème siècle, Marx au milieu du 19 ème siècle, Keynes en 1936, puis plus récemment avec les manuels de comptabilité nationale du SCN et du SEC.

La révolution industrielle se produit dans la plupart des pays occidentaux et aux États Unis au 19ème siècle. Elle se poursuit au 20 ème siècle. Elle est marquée par une accélération de la croissance économique , la déforestation, l’apparition des produits tel le pétrole (abandon du charbon pour le pétrole par la Royal Navy en 1910), l’automobile (création de Renault en 1900), ou les industries d’armement qui vont servir de point d’appui durant la première guerre mondiale. Puis au sortir de la guerre, les États Unis deviennent la première puissance mondiale. C’est l’époque de la massification de l’industrie (invention du taylorisme), de la croissance de l’industrie chimique avec le développement du chlore, des gaz de combats, des explosifs de la guerre qui servent de fertilisants, que marque le développement prodigieux de la Compagnie Monsanto. En Allemagne, IG Farben est créée en 1925. Déjà se profilent les premiers effets négatifs de la croissance industrielle. On manifeste en 1921 à Pittsburgh contre les 231 enfants morts par accident de voitures. On s’inquiète en 1922 que l’entreprise General Motors mette en oeuvre le projet de remplacer les tramways par des voitures et bus. Mais le krach boursier de 1929 remet tout en question avec pour conséquence la chute de la production. Pour sortir de la crise , tous les moyens sont « bons » comme le démantèlement des tramways par l’automobile et les bus produits par des entreprises ou la construction de 6000 km d’autoroutes en Allemagne ou la production de nylon pour la pêche à grande échelle. Mais déjà se profile la seconde guerre mondiale.

 

1/ Les premiers travaux comptables au XVII ème siècle

Il fallut attendre les années 1660 pour qu’apparaissent les premiers travaux pouvant réellement être considérés comme des précurseurs de la comptabilité nationale. C’est ainsi qu’en 1665 William Petty réalise les premières estimations du revenu national et de la richesse de l’Angleterre. En 1696, toujours en Angleterre, Gregory King réalisa un système intégré de statistiques qui peut être considéré comme un ancêtre de la comptabilité nationale.

En France, Vauban fit réaliser des études visant à mesurer le revenu national, mais c’est surtout Quesnay qui fait figure de grand précurseur. Son Tableau Économique de 1758 se rapprochait en effet beaucoup, par sa structure, de ce que sont les comptes nationaux actuellement, montrant en particulier les interdépendances entre les secteurs de l’économie. Tous ces travaux ont en commun d’être étroitement liés à des préoccupations fiscales, les travaux de Petty et King prenant même une dimension stratégique puisqu’ils visaient à comparer la capacité de l’Angleterre, de la Hollande et de la France à soutenir un effort de guerre. Mais ces travaux furent critiqués pour leur manque de fiabilité. Aussi restèrent-ils sans suite notable jusqu’au XXe siècle.

Le Tableau économique renferme trois classes et leurs richesses annuelles, et décrit leur commerce dans la forme qui suit [6] :

Le Tableau économique de Quesnay limite la classe productive aux agriculteurs. Seule cette classe est capable de créer un produit net de 2 milliards au delà de sa partie de la production (5 milliards au total) qu’elle utilise pour elle même (2) ou pour entretenir la classe stérile (1) (celle des artisans, manufacturiers, commerçants, etc,…, lesquels ne sont employés ni de l’Église, ni de l’État, ni des autres propriétaires) qui lui fournit en retour des biens non agricoles dont elle a besoin (1). Cette classe est stérile au sens qu’elle reproduit seulement l’équivalent de son travail (1) et des matières qu’elle utilise (1). Le produit net (2) va à la classes des propriétaires, c’est à dire aux propriétaires fonciers, à l’Église, à l’État et à leurs employés, grâce à quoi ils paient leurs achats d’un coté à la classe productive (1), de l’autre à la classe stérile (1). Il est égal à la différence entre le produit total agricole (5) et les avances effectuées (2 d’avances annuelles et 1 d’intérêts – ou de renouvellement – des avances « primitives », c’est à dire du fonds d’exploitation).

Le schéma suivant reprend ces données. La classe productive et la classe stérile s’entre achètent ainsi 50 % des sommes qu’elles viennent de recevoir de l’autre classe. Les avances de la classe stérile, 1 milliard, sont le quart de la somme des avances de la classe productive et du revenu.

La reproduction totale est égale a toutes les sommes qui se réunissent et se dépensent a la classe productive. Elle est donc de 5 milliards.

 

Dans ce schéma, on voit les la première analyse du circuit économique en terme à la fois de flux de valeur et flux de biens entre les grands groupes de la société, analyse qui anticipe des développements du 20 ème siècle.

 

2/ La naissance de la comptabilité nationale

Dans les années 1930 et 1940, les travaux du britannique Colin Clark et de l’américain Simon Kuznets permirent d’améliorer considérablement la mesure du revenu national mais c’est précisément en 1936 qu’eut lieu l’évènement décisif qui fut directement à l’origine de la comptabilité nationale.

Cette année-là, le monde est plongé dans la dépression depuis sept ans; les chômeurs se comptent par millions; les démocraties sont menacées par la montée des totalitarismes. Mais les théories économiques dominantes continuent d’enseigner que le sous-emploi ne peut être que temporaire, que les lois du marché rétabliront naturellement la situation et que l’État ne doit pas intervenir directement dans la vie économique.

C’est dans ce contexte que l’économiste, John Maynard Keynes, publie son ouvrage « Théorie Générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie ». Ce livre s’attaquait aux bases de la théorie économique classique et démontrait que, s’il n’est pas combattu activement, le chômage peut être durable. Il mettait ainsi en évidence la responsabilité de l’État qui, par sa politique budgétaire, pouvait ramener le pays au plein emploi. Rarement un livre aura eu un tel impact, tant au niveau théorique que pratique. En effet, pendant près d’une trentaine d’années, la politique économique de tous les pays du monde occidental fut directement basée sur les principes définis par Keynes. Ce n’est que dans les années 70, avec le développement d’un chômage résistant aux thérapies keynésiennes, qu’une remise en cause sérieuse des théories et des préceptes de Keynes est apparue.

La comptabilité nationale, telle qu’elle existe actuellement dans tous les pays du monde, s’inscrit directement dans le prolongement de l’œuvre de Keynes, et ceci quelles que soient par ailleurs les orientations des politiques économiques menées. En effet, à l’origine, c’est pour permettre aux États de mettre en place efficacement les recommandations de Keynes qu’a été créée la comptabilité nationale. Par la suite, sa cohérence, sa rigueur et sa continuité l’ont imposé comme un outil irremplaçable d’analyse de l’activité économique, indépendamment de l’adhésion ou non aux conceptions qui ont prévalu à sa naissance. La comptabilité nationale a ainsi pu survivre à la remise en cause de la théorie qui la sous-tendait. C’est de 1936 également que datent les premiers tableaux entrées-sorties de Wassily Leontief.

Il fallut attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour que se développent véritablement les premiers systèmes de comptes nationaux. Pour la première fois, en effet, étaient réunies les trois conditions nécessaires à la naissance de la comptabilité nationale :

  • une volonté politique des États, qui souhaitaient à l’époque disposer d’outils leur permettant d’intervenir efficacement dans la vie économique nationale ;
  • une théorie économique suffisamment dominante pour imposer à tous ses concepts ;
  • des appareils statistiques performants.

En Grande-Bretagne R. Stone et J. Meade proposent dès 1941, dans un Livre Blanc, un système articulé de comptes. La même année, J. Tinbergen réalise le premier système pour les Pays-Bas. En France les premiers travaux théoriques sont l’oeuvre de A. Vincent et les premiers comptes, portant sur l’année 1938, sont réalisés en 1945 à l’Institut de conjoncture par M. Froment.

Après ces premiers travaux, la comptabilité nationale évolua différemment dans chaque pays. Dans un souci de normalisation, l’ONU adoptait en 1950 un système qui avait vocation à servir de base aux comptes de tous les pays. Il ne sera cependant pas adopté partout, si bien que, schématiquement, il était possible de distinguer trois grandes écoles de comptes au sortir des années 50 :

  • l’école anglo-saxonne, d’inspiration libérale qui se contentait de comptes légers ;
  • l’école soviétique qui adoptait un système de comptes très lourd adapté à son type particulier de planification centralisée ;
  • l’école française qui, pour répondre aux besoins de la planification, avait créé un système original, intermédiaire entre le système anglo-saxon et le système soviétique.

Les travaux d’harmonisation au niveau international se poursuivirent toutefois sous l’égide des Nations Unies si bien qu’en 1970, l’ONU publiait le document méthodologique du Système de comptabilité nationale (SCN) dont est dérivé le système européen des comptes (SEC 1979). Ces systèmes étaient en fait une synthèse des systèmes anglo-saxons et français.

Les recommandations du système révisé furent reprises dans le monde entier et, en particulier, au niveau européen où elles furent précisées dans le Système européen des comptes de 1995 (SEC 1995). Le SEC 1995 a un caractère obligatoire pour l’ensemble des états membres de l’Union. Après l’adoption du SEC 1995 le revenu national brut (RNB) remplaça le produit national brut pour le calcul de la répartition de quatrième ressource et le comité PNB devint le comité RNB.

Le processus de normalisation se poursuit de nos jours. Ainsi la révision du système des Nations Unies, entreprise sous la responsabilité conjointe d’Eurostat, du FMI, de l’OCDE, de la Banque Mondiale et des Nations Unies, s’est terminée avec la publication du Système de comptabilité nationale 2008 (SCN 2008) et la révision du système européen s’est achevée sous la responsabilité d’Eurostat avec le Système européen des comptes 2010 (SEC 2010) qui s’impose à tous les pays européens dès 2014.

Le tableau suivant reprend ces grandes dates.

 

 

 

3/ Définition et usage de la comptabilité nationale

Ainsi la comptabilité nationale est une une technique statistique utilisant toutes les sources disponibles pour construire une vue globale et équilibrée de l’économie d’un territoire sur une période donnée. C’est un modèle regroupant quelques catégories :  les unités élémentaires (Secteurs Institutionnels et branches ), les transactions élémentaires (Opérations), organisées en une séquence de comptes où se trouvent des Soldes et Agrégats

 

A quoi sert elle … ?

  • A décrire le fonctionnement économique global, comprendre les conditions dans lesquelles la richesse se crée et se répartit, qui est l’enjeu fondamental du débat public,
  • La comptabilité nationale fournit un cadre comptable unifié, un langage international commun, des ordres de grandeur, des évolutions.

… pour qui est-elle faite ?

  • Les macro-économistes,
  • Les conjoncturistes,
  • Les pouvoirs publics,
  • Les organismes internationaux (OCDE, FMI et surtout Eurostat) : RNB (revenu national brut), PDE (procédure de déficit excessif), PPA (parité de pouvoir d’achat),
  • Et aussi le grand public…

 

 

4/ La théorie keynésienne invente deux notions fondamentales : les agrégats, le circuit économique.

Des opérations sont définies :

  • Les opérations sont des flux économiques entre unités institutionnelles résultant d’un commun accord ou des flux internes à une unité institutionnelle qu’il est intéressant de traiter comme des opérations parce que l’unité agit en deux qualités différentes (exemple : autoconsommation).
  • On peut les classer en trois catégories principales :
    – les opérations sur biens et services décrivent l’origine et l’utilisation de biens et services (production, consommation intermédiaire et finale, formation brute de capital, exportations, importations),
    – les opérations de répartition décrivent la répartition de la valeur ajoutée ainsi que la redistribution des revenus,
    – Les opérations financières retracent le financement de l’économie et la circulation de la valeur économique sous la forme de variations d’actifs et de passifs financiers : elles traduisent les variations des dettes et créances des agents.

La comptabilité nationale est une description de l’économie sous forme de circuit et de flux économiques.

 

 

 

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III – LES NOUVEAUX DÉFIS MONDIAUX

Quand Keynes écrit son livre, la population mondiale vient de dépasser 2 milliards d’habitants. Le souci majeure est alors de répondre à la crise des pays industrialisés par la relance budgétaire. On s’occupe à peine des questions écologiques, encore moins des problèmes démographiques dans un monde encore « colonisé ». Entre 1700 et 1930, la population mondiale a commencé de croître, (comparée aux cinq siècles précédents du fait de la stabilité démographique entre 1250 et 1500), mais pas de manière significative.

Quels sont aujourd’hui les défis ? Sont ils les mêmes qu’en 1936 ? Quels sont les enjeux du développement économique dans les pays qualifiés encore il y a peu de « pays en voie de développement » ? Quelles sont les questions auxquelles sont confrontés les pays développés du fait de la stagnation démographique ? On s’appuie ici sur deux études faites sur ces sujets [8], [9].

 

 

1) économie et démographie française

En Europe, le fait marquant est un vieillissement de la population et son corollaire un retournement (une moindre croissance) de la croissance de la population active qui s’affirmera encore plus avec le temps.

La population française est appelée à vieillir au cours des prochaines années. Les nombreux rapports publiés sur la question des retraites prennent en compte ce phénomène majeur, qui demeure inéluctable. Après avoir longtemps stagné autour de 40 millions d’habitants, la population de la France connaît depuis 1950 une forte croissance. Les deux composantes de cette croissance – à savoir l’excédent des naissances sur les décès (« excédent naturel ») et l’excédent de l’immigration sur l’émigration (« solde migratoire » ou « migration nette ») – sont positives sur toute la période.

Qu’en sera-t-il à l’avenir de la position relativement privilégiée de la France ? Selon les projections de l’INSEE, la croissance sans précédent de la population française entre 1950 et 2020 se poursuivra encore jusqu’aux alentours de 2030-2040. Par la suite, le solde naturel deviendra légèrement négatif et il y a fort à parier que la croissance reposera essentiellement sur les migrations. Le vieillissement de la France sera deux fois plus intense dans le demi-siècle qui vient qu’il ne l’a été dans les 70 ans passés.

Au sens démographique du terme, le vieillissement est l’accroissement de la part des personnes âgées dans une population. Mais le vieillissement n’est pas aussi élevé que dans certains pays qui nous entourent. La part la plus élevée des personnes de 65 ans et plus dans la population se trouvait, en 2018, en Italie (22,6%), en Allemagne (21,4%) et en Grèce (21,9%). A l’inverse, les populations les plus jeunes d’Europe se trouvent en Irlande (13,8% de 65 ans et plus), en Slovaquie (14%). La France se situe dans la moyenne européenne (19,5%) . Par ailleurs, cette part est de 11,2% en Chine et 16,1 % aux États-Unis. La géographie du vieillissement de l’Europe a d’ailleurs changé, et va continuer à changer. Du lendemain de la seconde guerre mondiale jusque dans les années 1980, l’Europe de l’Ouest avait la population la plus âgée d’Europe. Aujourd’hui, elle a été rejointe par l’Europe du Sud. Dans trente ans, quasiment toutes les grandes régions européennes auront la même proportion de personnes âgées, de l’ordre de 26 %; seule l’Europe du Sud sera un peu plus vieillie (27 %).

Ce vieillissement a des conséquences potentielles sur l’équilibre des retraites. Cette focalisation sur les retraites est largement justifiée mais il faut aussi s’ interroger sur la retraite dans une analyse plus large des conséquences économiques des changements démographiques : la croissance démographique est-elle un frein ou un stimulant de la croissance économique, quelles conséquences attendre de son retournement, comment le vieillissement affecte-t-il l’épargne, la productivité, l’équilibre du marché du travail ? Ces effets varient-ils avec la nature de ce vieillissement, selon qu’il résulte du retournement de la croissance ou plutôt de l’allongement de la durée de vie ? Le vieillissement pour les années à venir se traduit en tout cas par un alourdissement très significatif de trois postes de la « dépense sociale » : la retraite, la santé et la prise en charge de la dépendance aux âges élevés.

Le fait que la croissance, qui s’est d’ailleurs sensiblement ralentie au début des années 2000, devrait comptablement permettre de financer ces nouveaux besoins ne signifie pas que ce financement est facile et sans conflits. Du fait de ces tensions, il n’est pas évident que le retournement prévu  de la population active (très faible  croissance projetée par l’Insee entre 2020 et 2070 +1,6 millions soit beaucoup moins qu’entre les seules années 2006 à 2020 +2,4 millions) facilite si nettement que cela le retour au plein emploi. D’autre part, selon la façon dont les systèmes de retraite répondront à ces contraintes, on doit s’attendre à des implications variables des évolutions démographiques pour l’épargne et donc pour l’accumulation et la croissance.

Dans ces conditions, les prélèvements obligatoires ont augmenté de 6,2 points entre 1992 et 2017 pour financer la « dépense sociale ». Depuis 1975, gérer la croissance des prélèvements obligatoires est clairement devenu bien plus complexe. Les pouvoirs publics se trouvent de facto contraints de faire évoluer ces prélèvements à un rythme très ralenti, que ce soit par résistance des acteurs sociaux à ces hausses de prélèvement, ou par souci de prudence quant aux effets de ces prélèvements sur le marché du travail.  Il reste que leur progression est impressionnante depuis la fin de la seconde guerre mondiale, soit d’abord du fait de la hausse des cotisations sociales, soit ensuite (à partir du milieu des années 80) du fait de la hausse des différents impôts, notamment la CSG et les impôts locaux.

 

 

2) économie et démographie mondiale

a) explosion démographiques et équilibres financiers

Après la Seconde Guerre mondiale, les sociétés salariales se sont implantées en Europe avec la participation active des États. Les aspects immatériels ont commencé à prendre de l’importance dans les échanges internationaux : assimilation des méthodes américaines de gestion des entreprises tournées vers la rationalisation systématique de la production, attractivité du mode vie américain dans les populations urbaines croissantes des pays européens. C’est à l’intérieur des pays que les mouvements migratoires ont eu une grande importance, la population rurale étant chassée par l’industrialisation de l’agriculture et assimilée dans le salariat urbain en pleine expansion. C’est sous l’impulsion de forces politiques que la question des rapports entre le capital et la population a recommencé à se poser au niveau mondial. Au début des années soixante, l’achèvement de la décolonisation a fait apparaître une réalité nouvelle : le tiers-monde. Les nouveaux États sont entrés dans les échanges internationaux en tant que pays périphériques face aux sociétés salariales en plein essor. Les termes de l’échange des produits primaires qu’ils exportaient baissaient continuellement. Leur croissance était induite par celle de la zone OCDE, sans qu’ils puissent exercer une influence économique en retour. Dans ces conditions les gouvernements autoritaires de ces pays choisirent de développer un capitalisme national. Les succès économiques furent très inégaux car, selon les structures sociales, les gouvernements furent très inégalement attentifs aux facteurs institutionnels et humains du développement. L’augmentation rapide de la population, alors que le revenu agricole était rogné par la baisse des termes de l’échange et par le recul de l’agriculture de subsistance, a créé une main d’œuvre flottante dans les métropoles du tiers-monde. L’émigration vers l’Europe d’un côté, vers les États-Unis de l’autre, a absorbé des tensions sociales. L’essoufflement de la croissance en Europe a été contemporain de l’amorce de la transition démographique dans une partie des pays en développement, sans qu’il y ait de relation décelable entre ces phénomènes.

Des deux dernières décennies chaotiques du XXe siècle, se dégage une configuration démographique mondiale profondément différente de celles des deux siècles écoulés. Après l’expansion européenne du XIXe siècle et l’explosion démographique du tiers-monde au XXe siècle, la généralisation de la transition démographique marque son empreinte sur le XXIe siècle. Se produisant de manière étalée dans le temps selon les régions du monde, ce phénomène entraîne une longue période de contrastes entre les structures par âge des populations. Le contraste entre les pays riches et vieillissant d’un côté, les pays qui vont bénéficier d’une forte croissance de la population en âge de travailler de l’autre, est maximal au cours du premier tiers du XXIe siècle.

Pour certains, la tendance va se poursuivre avec même un baisse de la population dans les pays riches et en Chine, et à l’inverse une explosion démographique comme en Afrique. Une baisse de la population dans les premiers serait positive pour l’environnement, soulignent cils, mais elle aurait des conséquences négatives sur plusieurs pays, surtout ceux dont la population chuterait de 50 % ou plus au cours des prochaines décennies. Dans les pays où la croissance économique est plus lente et où la proportion de la population à la retraite augmente par rapport à celle qui travaille encore, la viabilité budgétaire des programmes nationaux d’assurance. La baisse de la population active entravera la croissance économique mondiale et entraînerait des changements majeurs sur le plan géopolitique.

La Chine, par exemple, pourrait faire face à une diminution de 48 % de sa population. Il y aurait donc beaucoup de personnes âgées et moins de travailleurs pour cotiser aux fonds de pension. Le taux de natalité de la Chine a chuté en 2019 à son plus bas niveau depuis la fondation de la République populaire, en 1949. D’autres régions verraient des baisses marquées de leur population

C’est l’immigration qui permettra à certains pays, comme le Canada, les États-Unis et l’Australie, Une immigration bien planifiée serait la seule porte de sortie de plusieurs pays vieillissants. Il faudrait absolument faire face à la question des déplacements de la population. Cela peut être la solution au problème du vieillissement, mais il faut être conscient des implications du point de vue culturel. Une coordination internationale s’imposerait.

À l’autre extrême, si rien n’est fait, la population de certains pays africains explosera d’ici 2100.

Un autre facteur rentre en jeu dans ces derniers pays: l’urbanisation. L’exode rural est flagrant dans une mégapole comme Lagos au Nigéria. Ce peut être un facteur d’appauvrissement. Quand  on vit sur une ferme, c’est rationnel d’avoir beaucoup d’enfants. Quand on déménage en ville, cependant, ils ne représentent plus de la main-d’œuvre supplémentaire, mais plutôt des dépenses supplémentaires

 

 

Contrairement au XIXe siècle où l’Europe possédait à la fois le capital et les ressources en main-d’œuvre pour se lancer à la conquête du monde, les  pays industrialisés concentrent la plus grande part du capital mondial mais une faible part du potentiel humain. Les inégalités qui en découlent nourrissent des tensions dangereuses. Mais un nouveau régime de croissance mondiale a commencé depuis les années 2000 avec la mondialisation, où la complémentarité des ressources permet un rattrapage généralisé des régions en retard de développement. Le moteur n’en n’est pas la migration, mais l’assimilation du progrès technique. L’hypothèse est que le dynamisme et la taille des populations deviennent des facteurs prépondérants de développement organisés par des États dans des régions du monde qui captent l’épargne et la technologie des zones vieillissantes. Déjà se profile une situation où des pays comme la Chine détienne une partie de plus en plus importante de l’épargne mondiale.

La croissance mondiale est un puissant générateur d’avantages mutuels. Mais la répartition des richesses va être profondément modifiée à long terme. De plus la transition passe par des déséquilibres financiers considérables. Ils posent le problème des adaptations institutionnelles nécessaires à la réalisation de cette perspective. il y a à retenir un rattrapage technologique des zones en développement. Cette convergence est un double processus de rattrapage des rythmes annuels de croissance de la productivité et des niveaux vers la zone leader (Amérique du Nord-Océanie- Europe).

 

 

Au début du 21ème siècle les niveaux de productivité des zones en développement étaient à 20 % environ du niveau de la zone leader. À fin du siècle ces niveaux relatifs doubleraient grâce à une accélération du rythme de croissance du progrès technique dans ces zones pendant la première moitié du siècle, suivie d’une progression régulière et plus rapide que celle des zones développées.

L’hypothèse cruciale est l’assimilation du progrès technique dans les régions du monde dotées d’un fort développement du potentiel humain. Seul un rythme élevé de rattrapage technologique a permis depuis la fin du 20 ème siècle de soutenir une croissance mondiale vigoureuse dans les trois dernières décennies. Dans ce cas un cycle long de l’épargne se produit. Les régions en développement sont lourdement débitrices au début du processus de rattrapage parce qu’elles doivent faire un gros effort d’investissement pour équiper la population d’âge actif et élever l’intensité capitalistique de la production. Les épargnants des zones développées ont anticipé l’augmentation des revenus des zones en développement et donc la solvabilité de leurs placements dont les rendements augmentent avec l’accélération de la croissance mondiale. Mais ce régime de croissance vertueux a reposé sur des conditions exigeantes. Les pays à potentiel humain (Chine, Inde, Brésil,…) élevé devaient être capables d’assimiler le progrès technique. Les apports de capitaux doivent transférer le progrès technique aux pays importateurs. Le système financier international devait être stable et évaluer les promesses de richesse à vue longue. Mais l’a-t-il été ? D’autre part, certains pays en développement n’ont pas réussi à vraiment décoller (Afrique, partie de l’Amérique latine, plusieurs pays d’Asie). Ces pays ont d’ailleurs connu une forte baisse de leur PIB depuis 2014.

Dans le dernier demi-siècle, la croissance forte et soutenue n’a été ainsi l’apanage que d’un petit nombre de pays essentiellement en Asie de l’Est. L’assimilation du progrès technique ne s’est pas faite par transferts de capitaux mais par élargissement progressif de leur participation à la division du travail dans l’industrie manufacturière. La Chine et dans une moindre mesure l’Inde sont devenues les usines ou les ateliers du monde. Cependant le progrès technique a changé de nature avec l’essor des technologies de l’information. Il a pu être transféré à coûts décroissants par des entreprises reliées dans des réseaux mondiaux d’information. Son coût d’utilisation dépend surtout du capital humain et d’organisations réceptives à des apprentissages collectifs rapides. Il dépend aussi d’une répartition des richesses dans les pays d’accueil qui incite à y implanter des modes de vie modernes pour soutenir le dynamisme de la demande interne, compatible avec l’augmentation de la population.

Favoriser les investissements directs des entreprises mondiales est recommandable. Cependant, même si c’est le vecteur privilégié des transferts de la technologie, ce n’est pas celui de l’apport d’épargne étrangère pour financer la croissance de l’investissement en s’affranchissant de la contrainte contemporaine de l’épargne interne. Le développement des marchés de capitaux locaux et leur intégration internationale sont toujours les plus importants canaux des transferts d’épargne. Or l’instabilité des systèmes financiers et le pouvoir de contagion qu’on leur a connus depuis 40 ans sont des obstacles dirimants à la réalisation de l’échange mondial. C’est pourquoi un chantier de la nouvelle architecture financière internationale devrait être conçu comme une contribution prioritaire à l’établissement d’un régime de croissance mondiale.

 

b) Le rattrapage des pays en voie de développement en matière de PIB est de bien être

Avant la crise du Covid 19, l’OCDE avait  commencé à étudier le basculement de la richesse mondiale et son incidence sur le développement : les pays en développement devenaient non seulement de nouveaux acteurs majeurs de l’économie mondiale, mais ce basculement était structurel et amené à perdurer. L’ouverture des économies de la Chine, de l’Inde et de l’ex-Union soviétique (EUS) s’est accompagnée de retombées et de nouveaux liens pour les marchés mondiaux du travail et des exportations de produits de base. De nombreux pays ont pu en tirer profit et semblaient engagés sur la voie d’une convergence économique avec les plus riches.

Les répercussions de la crise financière de 2008 et de celle des réfugiés ont toutefois créé ou exacerbé les tensions sociales dans de nombreux pays du monde entier. La solidité des nouveaux moteurs de croissance mondiaux était ainsi mise à l’épreuve, tout comme le soutien au multilatéralisme et à la mondialisation. Pour exploiter pleinement le potentiel du basculement de la richesse, les pays en développement devaient renforcer leurs systèmes d’emploi et de protection sociale, investir dans les infrastructures, œuvrer à la création et à la diversification des liens avec d’autres secteurs de leur économie, développer les compétences et intégrer les migrations dans leurs stratégies de développement.

La Chine a vu sa croissance ralentir considérablement. Elle reconnaît devoir adapter son modèle économique à la nouvelle conjoncture, en adoptant une approche plus sociale et participative. Le ralentissement des échanges internationaux depuis la crise financière mondiale (CFM) de 2008-09 et la montée du protectionnisme commercial ont changé la donne de la mondialisation. Qu’en sera-t-il après 2020 avec la pandémie ? Celle ci va-t-elle se poursuivre et si oui, sous quelle forme ? Par ailleurs, l’émergence de technologies telles que la digitalisation et l’automatisation, ainsi que des tendances comme l’hostilité contre les migrations, ont fait apparaître de nouveaux défis et opportunités à l’échelle mondiale. Quelles en sont les conséquences pour le reste du monde, en particulier pour les pays les plus pauvres en difficulté et pas nécessairement sur la voie de la convergence avec les économies plus prospères ?

 

– Nouvelles dynamiques du basculement de la richesse

Depuis les années 1990, la Chine et l’Inde ont enregistré une croissance considérable par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE. Aux côtés de plusieurs autres grandes économies émergentes, elles ont commencé à redessiner le paysage macroéconomique mondial. Conjugués au facteur démographique, ces écarts de croissance ont fait émerger une nouvelle économie mondiale. Les pays les plus importants de par leur poids économique ne sont plus aussi les plus riches en termes de PIB par habitant. La Chine est devenue la première économie mondiale si son PIB est mesuré en parités de pouvoir d’achat (PPA), et la deuxième après les États-Unis si la mesure se fait en valeur nominale. En 2008, la part des économies émergentes et en développement dans l’économie mondiale (en PPA) passait pour la première fois la barre des 50 %.

Au fil du temps, on a assisté à une redéfinition du basculement de la richesse, à la fois sous l’effet de la CFM et du repositionnement des économies émergentes, en particulier de la Chine et de l’Inde. Pour mieux comprendre l’émergence de cette nouvelle géographie économique mondiale, on peut identifier trois grandes phases de croissance.

  • 1990-2000 : Une phase initiale d’« ouverture », initiée par les réformes prudentes de la Chine dans les secteurs de l’agriculture et des investissements étrangers en 1978, la libéralisation économique progressive de l’Inde en 1991 et la dissolution de l’EUS cette même année. Avec l’adoption par la Chine de réformes de privatisation encore plus énergiques à la fin des années 1980, l’ouverture initiale de la Chine, de l’Inde et de l’EUS aux marchés mondiaux s’est vraiment fait sentir à partir des années 1990.
  • 2001-08 : Une deuxième phase, qui a vu la convergence généralisée des pays pauvres, en grande partie sous l’effet d’une croissance de plus en plus forte en Chine centrée sur les exportations. L’urbanisation et l’industrialisation rapides de l’Asie, en particulier, ont entraîné une hausse de la demande et des prix des combustibles fossiles et des métaux industriels.
  • 2009-présent : Une phase plus récente, dans les années 2010, durant laquelle le basculement de la richesse a donné des signes de ralentissement temporaire, sous l’effet conjugué de la récession mondiale au lendemain de la CFM et de la transformation économique de la Chine, passée d’une économie manufacturière centrée sur les exportations à une économie axée sur les services et la consommation intérieure. Toutefois, comme l’illustre le Graphique 3, on observe toujours dans les années 2010 la convergence de nombreux pays plus pauvres vers la moyenne des pays du G7.

La CFM et la transition chinoise ont toutes deux entraîné une chute des prix du pétrole et des métaux, certes au détriment des exportateurs de matières premières, mais aussi au profit de la croissance des pays importateurs de ce type de produits. Toutefois, cette période est aussi marquée par la persistance d’un différentiel de productivité entre les pays développés et ceux en développement, et ce malgré la croissance économique. Les différentiels de revenu entre ces deux groupes de pays restent par conséquent importants. Les flux migratoires internationaux continuent, par exemple, de se diriger vers les pays les plus riches du monde. L’élévation du niveau de vie qui a accompagné la mondialisation est venue néanmoins corroborer l’idée du commerce comme moteur clé de la croissance économique, tant pour le Nord que pour le Sud.

Le basculement de la richesse devrait continuer à redessiner et stimuler le développement des pays plus pauvres dans un avenir proche, porté par l’essor de l’Inde et d’autres pôles manufacturiers à bas coût, ainsi que par le renforcement des liens Sud-Sud. Le dynamisme des liens économiques Sud-Sud a en effet joué un rôle essentiel dans le basculement de la richesse. En 2010, les pays en développement représentaient environ 42 % du commerce mondial de marchandises, les échanges Sud-Sud comptant pour environ la moitié de ce total. Les pays les plus pauvres en ont également tiré profit, les échanges entre les pays les moins avancés et le Sud ayant doublé dans la part des exportations totales en provenance du Sud depuis 1995. Parallèlement, les grands pays émergents sont devenus d’importants acteurs du financement du développement.

 

– La croissance économique n’a pas résolu tous les problèmes de développement

Par rapport aux premiers pays qui se sont industrialisés, les nations en développement d’aujourd’hui connaissent un rythme de croissance plus soutenu, mais les indicateurs du bien-être y progressent bien plus lentement à taux de croissance économique équivalent. La croissance économique doit donc s’accompagner d’investissements et d’efforts politiques pour améliorer le bien-être dans ses différentes dimensions et garantir la durabilité.

Une vision plus globale du développement, tenant compte des conditions matérielles et de la qualité de vie, révèle ainsi  une situation plus complexe. La pauvreté absolue poursuit par exemple son avancée dans certains pays, malgré la croissance économique. Les inégalités se creusent aussi dans certains pays. Le développement est, par nature, complexe et la combinaison du basculement de la richesse, de la convergence économique et du mouvement dynamique des facteurs du bien-être complique encore la donne en estompant la démarcation auparavant plus nette entre pays « développés » et pays « en développement ».

Les indicateurs du bien-être sont historiquement en corrélation étroite avec le PIB par habitant. Depuis la Révolution industrielle, les pays dont le PIB par habitant est plus élevé présentent ainsi de meilleurs résultats en termes de niveau d’éducation, de salaires réels, de taille moyenne, d’espérance de vie et d’institutions plus démocratiques.

La forte corrélation entre le bien-être et le PIB par habitant n’a toutefois pas toujours été de mise.  Durant les premières décennies du XIXe siècle, les pays dont le PIB par habitant était plus élevé n’affichaient pas nécessairement de meilleurs résultats sur le plan du bien-être. Puis, à compter de la fin de ce même siècle, la corrélation entre le PIB par habitant et les indicateurs du bien-être s’est renforcée, jusqu’à ce que le bien être commence même à progresser davantage que la croissance du PIB par habitant. Le facteur politique a bien sûr compté, notamment avec l’accès à des denrées alimentaires américaines moins coûteuses en Europe, l’essor des régimes démocratiques, les percées de la connaissance médicale et l’adoption de nouvelles mesures de politique sociale.

Dans le contexte actuel, la relation entre le PIB par habitant et le bien-être a de nouveau changé. Depuis les années 1950, les pays qui se sont développés plus tardivement et les économies émergentes se sont démarqués de ceux qui se sont développés pus tôt par le rythme de leur croissance économique et le phénomène de « rattrapage » ou de convergence du PIB par habitant. Tandis que les premiers pays qui se sont industrialisés enregistraient un taux de croissance de 1-1.5 % durant les périodes où les indicateurs du bien-être prenaient un essor considérable, les économies émergentes affichaient un taux de croissance supérieur à 5 %. Le Graphique suivant illustre les évolutions du bien-être non imputables au PIB par habitant afin d’analyser la relation entre ces deux variables . En général, une dissociation s’opère dans le temps entre les indicateurs du bien-être et le PIB par habitant, mais contrairement à la convergence de la croissance économique, les économies émergentes ne devancent pas les pays les plus riches du monde. En d’autres termes, rien ne semble indiquer l’existence d’un phénomène de « rattrapage ». Leur croissance rapide s’est traduite par des résultats différents selon les régions, et pas nécessairement par des améliorations du bien-être de la même ampleur que dans les premiers pays qui se sont industrialisés :

  • La tendance à long terme à l’amélioration du bien-être est assez nette en Amérique latine et en Asie. Depuis les années 1940 et 1950, la progression du bien-être a par exemple été globalement plus forte que celle du PIB par habitant pour certains indicateurs comme l’espérance de vie et le nombre d’années de scolarisation, mais pas pour tous. Les pays à faible revenu d’Amérique latine ont quant à eux rencontré des difficultés pour faire davantage de progrès sur le plan du bien-être, par rapport à la croissance de leur PIB par habitant.
  • En Afrique subsaharienne, les progrès réalisés sur le plan du bien-être depuis les années 1950 ont été relativement plus importants que la progression du PIB par habitant, mais se caractérisent aussi par un écart constant et parfois grandissant avec le reste du monde. L’Afrique pourrait, en comparaison des progrès réalisés dans le reste du monde, s’améliorer davantage sur le plan du bien-être par rapport à la croissance de son PIB par habitant.

Cette analyse révèle plusieurs différences frappantes entre le monde des premiers pays qui se sont industrialisés et celui que connaissent aujourd’hui les économies émergentes. Bien que plus lente, la croissance économique était de meilleure qualité pour les premiers pays qui se sont industrialisés qu’elle ne l’a été pour nombre de pays émergents ces dernières années. Dans les pays en développement, la qualité de la croissance économique a en effet été insuffisante et pas assez priorisée. En revanche, les pays en développement qui ont pris des mesures afin d’apporter une réponse adéquate aux questions de bien-être ont atteint des niveaux élevés dans ce domaine plus rapidement que les premiers pays qui se sont industrialisés (graphique suivant).

L’écart persistant entre les pays développés et ceux en développement en termes de productivité, de prévalence de l’extrême pauvreté et d’indicateurs du bien-être semble indiquer que la croissance économique n’a pas suffi pour résoudre tous les problèmes. Les stratégies de développement devraient adopter une vision plus large du développement, au lieu de se focaliser uniquement sur les objectifs de croissance économique.

 

– Les stratégies de développement doivent s’adapter à chaque contexte, tout en respectant un ensemble de principes communs.

L’économie – et plus globalement la théorie – du développement ont considérablement évolué depuis leur apparition au début de la Seconde Guerre mondiale. Le développement ne s’est en effet pas déroulé tel qu’il avait été historiquement envisagé et, par le passé et aujourd’hui encore, des paradoxes remettent en question la conception traditionnelle du développement. Ainsi, malgré l’essor de la classe moyenne dans certaines économies, l’extrême pauvreté demeure un problème majeur, et en dépit de l’adoption rapide de certaines technologies dans certains pays en développement, d’importants écarts de productivité subsistent entre plusieurs économies en développement et économies développées. Enfin, la croissance économique n’a réduit ni l’emploi informel, ni les migrations internationales, celles-ci étant même au contraire en augmentation.

Le développement est aujourd’hui souvent associé au PIB, mais cette idée est relativement récente. Bien que le PIB ait été défini en 1934 par Simon Kuznets, il n’est devenu le principal outil de mesure de l’économie d’un pays que dix ans plus tard, à la Conférence de Bretton Woods. L’utilisation du PIB comme indicateur de développement répondait à une certaine logique, mais présentait des limites comme mesure du bien-être humain. Il s’agissait d’un indicateur pertinent si l’objectif du développement économique se limitait à fournir les moyens d’améliorer le niveau de vie. Jusqu’aux années 1970, on a considéré la croissance du PIB comme une bonne variable indicative du développement plus global d’un pays.

À l’époque de ses travaux, Kuznets lui-même avait pourtant mis en garde contre l’utilisation du PIB comme indicateur du bien-être. Durant les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, la richesse matérielle ne se traduisait pas systématiquement par l’amélioration des soins de santé, de l’éducation et du logement pour les habitants d’un pays. En résumé, le PIB ne rendait pas compte du bien-être des individus. La théorie du développement s’est en effet progressivement affranchie d’une approche uniquement centrée sur la croissance du PIB.

Malgré l’élargissement de l’approche du développement, une hypothèse s’est maintenue au fil du temps : le développement commencerait par l’apport de capitaux financiers. Si le capital financier est envisagé comme point de départ, la croissance économique apparaît nécessaire, souvent suffisante, et devient l’objectif de chaque stratégie ; en découle alors l’idée que tous les pays suivraient une même trajectoire de développement, dont le mètre étalon serait le PIB par habitant.

L’expérience du développement est aujourd’hui tout à fait différente, les pays devant faire face à des défis jamais rencontrés auparavant. Ce nouveau contexte voit l’émergence de nouvelle règles, de nouvelles contraintes environnementales, de nouvelles technologies et d’une concurrence accrue. Les stratégies de développement doivent s’adapter à ces changements et refléter le contexte, la dotation et les institutions de chaque pays. Au lieu de suivre un modèle unique, les stratégies de développement doivent s’adapter à chaque contexte et respecter les principes de coopération internationale plus globale au service du partage des connaissances au lieu d’une vision dichotomique de la coopération internationale, opposant donneurs d’un côté et bénéficiaires de l’autre.

La complexité des défis actuels induirait ainsi une multiplicité de trajectoires de développement. Les modèles de développement se seraient considérablement élargis au fil du temps pour inclure de nombreux éléments nouveaux allant bien au-delà du simple objectif de croissance économique. Ils continuent toutefois de promouvoir une approche prévoyant une trajectoire unique de développement pour tous les pays, fondée sur l’idée que le développement commence avec le capital financier.

 

– Dans la conjoncture mondiale actuelle, les pays doivent faire face à des défis sans précédent

Au lieu de tenter de reproduire les solutions de développement du passé, les pays doivent adopter des stratégies reflétant leurs propres dotations, cultures et institutions. Ils doivent aussi faire face à de nombreux nouveaux défis et à une complexité du paysage international auxquels les pays industrialisés auparavant n’avaient pas été confrontés. Enfin, ils doivent s’inscrire dans une démarche conciliant dimensions économique, sociale et environnementale.

Certains défis sont restés relativement similaires, notamment le ralentissement potentiel de la croissance mondiale, le renforcement du protectionnisme commercial, le creusement des inégalités, la croissance démographique et l’affaiblissement de la gouvernance mondiale. Pour nombre de ces défis, les théoriciens et praticiens du développement comprennent les solutions et risques potentiels sur la base des enseignements du passé, dont nombre ont été intégrés dans les stratégies nationales de développement et celles des donneurs.

De nouveaux défis ont toutefois fait leur apparition, pour lesquels les expériences du passé n’offrent pas d’enseignements clairs. On peut citer notamment les nouvelles règles et interdépendances mondiales entre les pays, les booms démographiques sans précédent combinés à une forte mobilité, les risques de pandémies (le Covid 19 modifie la donne mondiale), le changement climatique et la dégradation de l’environnement. Sans oublier les nouvelles technologies, notamment la digitalisation, l’automatisation, l’intelligence artificielle et la biotechnologie, qui auront une incidence sur le potentiel de création d’emplois de la croissance, le rythme et l’ampleur de la transition vers une économie sobre en carbone, et la capacité de limiter le changement climatique et de s’y adapter. Les réponses que les pays apporteront à ces défis diversifieront encore davantage les trajectoires de développement. La transition vers un modèle économique sobre en carbone est devenue cruciale.

Il n’existe ainsi pas de définition standard du développement, et aucun modèle unique ne peut résumer la meilleure façon de concilier les objectifs de développement, le rôle de l’État et du marché, et le poids relatif des dimensions internationale et nationale. Chaque phase de la théorie du développement a permis de tirer des enseignements sur ce qui fonctionne ou non. L’aide et les capitaux étrangers sont certes importants, mais pas suffisants : réflexion et stratégie sont nécessaires pour déterminer la meilleure façon de les utiliser. Une croissance déséquilibrée peut fonctionner, mais le fait d’accorder trop d’importance à un secteur peut avoir l’effet inverse de celui escompté en cas d’insuffisance des liens entre les différents secteurs. La stabilité macroéconomique est fondamentale, mais là encore, ne suffit pas à elle seule : les incitations à l’intention du secteur privé, la garantie de meilleurs résultats finaux pour les plus pauvres, et le renforcement des rôles dans les chaînes de valeur mondiales sont également essentiels.

S’il n’est peut-être pas possible de généraliser un modèle de développement mondial unique, on peut néanmoins dégager différents principes sur lesquels fonder une trajectoire positive pour les pays. Les bonnes pratiques semblent indiquer que les stratégies doivent être multisectorielles, participatives, adaptées aux lieux et multilatérales. Leur conception et leur mise en œuvre doit s’inscrire dans une démarche globale, tenant compte de la complexité croissante des défis actuels. Elles doivent impliquer un large éventail d’acteurs, et se fonder sur un éventail tout aussi large de connaissances et de points de vue. Elles doivent être adaptées aux lieux, afin de tenir compte des différences entre zones rurales et urbaines, ainsi que des spécificités de l’ensemble du territoire d’un pays. Enfin, elles doivent être débattues et partagées au sein d’un cadre multilatéral, reflétant la nécessité de nouvelles formes de coopération, de partage des connaissances et de protection des biens publics mondiaux.

 

 

IV – VERS UNE DIVERSITÉ DES APPROCHES COMPTABLES ET STATISTIQUES

Alors que le monde est de plus en plus conscient des limites du Produit intérieur brut (PIB) et du PIB par habitant comme outil de mesure du bien-être des populations (le PIB n’étant qu’une mesure de la somme de la production), économistes et théoriciens en sciences sociales ont tenté de développer des outils plus fins et justes.

Le fort ralentissement de certaines activités humaines durant la période de confinement a eu des effets très positifs. Entre janvier et avril 2020, la planète a enregistré une chute de 886 millions de tonnes de CO₂, soit une baisse de 7,3% en regard de la même période de 2019, révèle une équipe internationale de chercheurs. En France, 154 personnes ont été tuées sur les routes en mars, 103 en avril. C’est deux fois moins qu’en 2019. Par ailleurs, le coronavirus Covid-19 a suscité une multitude d’actions bénévoles d’entraide aux personnes fragiles, sensiblement amélioré la qualité de l’air, diminué les nuisances sonores, etc. Ces informations, parmi bien d’autres, sont superbement ignorées par les experts qui nous annoncent pour cette année un effondrement du produit intérieur brut (- 11% en France). Comme si ce PIB était la référence unique et incontestable!

En mesurant des richesses qui n’en sont pas, comme par exemple le trafic de drogue ou la prostitution, et en écartant des activités non monétaires qui contribuent au bien-être des citoyens, le PIB est en réalité un PIR, un pauvre indicateur de richesse. Il existe pourtant bien d’autres repères comme le PIB vert qui privilégie plutôt l’environnement, l’Indice de développement humain (IDH) qui se focalise sur le bien-être social, le Happy Planet Index qui fait une synthèse entre l’empreinte écologique, l’espérance de vie et le degré du bien-être des populations ou encore le Bonheur national brut mis en place par le Bhoutan en 1972. Pourquoi ces marqueurs sont-ils à ce point ignorés?

En France, par exemple, le gouvernement a cherché, depuis la parution du (« Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social« ), des façons alternatives de mesurer le progrès social, susceptibles d’évaluer le bien-être de manière plus adéquate que le PIB.

L’indice de progrès social (IPS) est probablement l’indice le plus évolué et le plus complet qui existe, en raison de la grande variété des indicateurs qui le constituent. L’IPS évalue le bien-être humain et le progrès social en fonction d’une multiplicité d’indicateurs qui mesurent d’une part, le degré de réalisation des besoins humains fondamentaux (nourriture, logement, sécurité des personnes, etc.) et d’autre part, les fondements du bien-être (accès à l’information et aux communications, santé, qualité de l’environnement, etc.); enfin, un troisième volet d’indicateurs évalue les opportunités de développement personnel et d’intégration dans une société donnée.

Les indicateurs utilisés pour mesurer cette dernière dimension du bien être humain et du progrès peuvent apparaître plus polémiques (liberté d’expression, liberté de réunion, précocité du mariage, droits des personnes homosexuelles, tolérance religieuse, etc.) mais l’on ne peut nier, qu’en principe, le degré de liberté qu’une société accorde à ses citoyens concernant leurs choix de vie est une composante clé de leur épanouissement personnel et que le degré de tolérance et d’intégration sociale a un impact profond sur l’harmonie et la bienveillance des membres d’une même communauté. C’est pourquoi, l’IPS ne renie aucune de ces mesures, tout en insistant sur le fait que sur un total de 53 indicateurs, l’impact d’un seul indicateur perçu comme controversé ou inacceptable est minime sur le calcul de l’IPS et ne doit donc pas être exagéré.

Le PIB par habitant n’est pas inclus dans le calcul de l’IPS, d’une part parce que la production matérielle en soi ne peut être assimilée à du bien-être et, d’autre part parce que cela permet des comparaisons intéressantes entre les performances des pays et des communautés en matière de progrès social tel qu’il est mesuré par l’IPS. Dans les premières phases du développement, la croissance du PIB par habitant est corrélée à celle du progrès social mais cette relation tend à s’affaiblir au fur et à mesure que les pays se développent et entre les pays détenant le PIB par habitant le plus élevé, la corrélation avec le progrès social est presque inexistante.

Le classement de l’IPS publié en juin 22016, est révélateur. Une fois de plus, les pays nordiques font partie des dix premiers du classement : la Finlande (1ère), le Danemark (2e), la Suède (6e), la Norvège (7e, mais 1ère en 2015) et l’Islande (10e), même si leur score en valeur absolue sont globalement très proches. L’IPS évalue chaque pays sur une échelle de 1 à 100 : la Finlande (1ère) atteint le score de 90,09, alors que l’Islande (10e) a un score de 88,45. Ces résultats plaident en faveur du modèle social nordique avec son Etat providence très développé, qui, au moins dans ces pays, contribue clairement au progrès social.

Mais les dix premières places du classement incluent également des pays qui ont adopté ces derniers temps une approche politico-économique très différente de celle des Etats providence nordiques. Le Canada (2e), l’Australie (4e) et le Royaume-Uni (9e), bien qu’affichant certains points communs avec les Etats providence nordiques (par exemple, le service britannique de santé publique) ont renoncé récemment, dans le cadre de politique publiques assumées, à une configuration qui s’appuie sur des taxes et des dépenses publiques élevées, qui caractérise les modèles du Nord. Les autres pays qui occupent les dix premières places du classement sont la Suisse (5e) et les Pays-Bas (8e). Etant donné la prédominance des Etats européens en tête du classement de l’IPS, il n’est guère étonnant que tant de migrants ont l’Europe en vue dès lors qu’ils se mettent en quête d’une vie meilleure.

L’un des points communs marquant des dix premiers Etats du classement est qu’il s’agit principalement de petits pays ; et, alors que l’Australie et le Canada sont constitués d’immenses territoires, leur densité de population est faible.

Si l’on regarde du côté des grandes puissances et des États les plus importants, cette impression se renforce. Prenons l’exemple des Etats-Unis qui sont classés 8e en matière de PIB par habitant mais seulement 19e en termes d’IPS, avec une note de 84,62. La Russie est 75e dans l’IPS (résultat absolu de 64,19), alors qu’elle occupe le 39e rang dans le classement du PIB par habitant, la Chine est 84e dans l’IPS (score absolu de 62,1), alors qu’elle est 64e en matière de PIB par habitant, l’Inde est 98e (score absolu de 53,92), alors qu’elle est 91e en termes de PIB par habitant. Le Brésil échappe cependant à cette tendance en étant le 46e de l’IPS (score absolu de 71,7) alors qu’il est en 56e position en matière de PIB par habitant. Cette performance atteinte par le Brésil dans l’IPS est observable dans de nombreux pays d’Amérique du Sud. Ainsi le Costa Rica, le Chili, le Pérou et l’Uruguay obtiennent de biens meilleurs résultats dans le classement de l’IPS par rapport à celui du PIB par habitant. Cela confirme les résultats d’autres indices psychologiques mesurant le bonheur et qui placent régulièrement les Sud-Américains au rang des peuples les plus heureux de la planète.

Le fait le plus marquant de ces résultats 2016 est le degré de cohérence avec les résultats des années précédentes (2014 et 2015), pour chacun des 133 pays évalués. Bien que la méthodologie de construction de l’indice ait été affinée, le classement des Etats reste stable ; et dans les pays où de grandes différences d’une année à l’autre sont apparues, elles ont pu s’expliquer par des catastrophes naturelles et des soulèvements sociaux. Par ailleurs, les scores absolus de l’IPS ont très peu varié. Cela suggère que la conceptualisation et la construction de l’indice en 53 indicateurs font de l’IPS un indice fiable et précis.

Les gouvernements, les entreprises et d’autres acteurs publiques peuvent avoir confiance en cet indice et l’utiliser en pratique. De plus, en utilisant une telle variété de sources, l’indice est difficile à manipuler par des acteurs politiques. Il peut donc même susciter de la crainte chez certains hommes politiques. Mais si un pays obtient un bon score et un bon classement dans l’IPS par rapport à son niveau de développement ou, mieux encore, s’il progresse de façon significative dans le classement, cela deviendra une source de fierté et la preuve d’un véritable progrès social.

Le PIB a hélas le grand mérite d’être pratique car il ramène à une seule unité de compte – le prix auquel s’échangent les biens et services – toutes sortes de grandeurs disparates. Mais il ne reflète pas la réalité complexe de notre monde dont la transition écologique et solidaire est désormais une question de survie. Il est grand temps de lui retirer son monopole destructeur et de valoriser des indicateurs plus riches

 

1/ Le bien être en France

Que peut-on dire alors de la France et de ses voisins proches de l’Union européenne? La France s’est positionnée à la 18e place mondiale avec un score absolu de 84,79, ce qui lui permet de devancer les Etats-Unis d’une place dans l’IPS. Toutes ces vacances que prennent les Français, et qui suscitent le mépris des hommes d’affaires américains, pourraient s’avérer payantes en matière de progrès social ! La France a progressé de trois places dans le classement par rapport à l’année 2015 mais, vu le score absolu élevé qu’elle a obtenu et le fait que celui-ci soit quasiment équivalent à celui d’un grand nombre d’états européens, ces résultats sont davantage la preuve d’une stabilité qui perdure en termes de progrès social que la marque d’une évolution notoire. Ainsi, le Royaume-Uni (encore membre de l’UE lors du calcul de l’indice) est placé au 9e rang avec un score total de 88,58, l’Allemagne est 15e avec un score de 86,42 et l’Italie 24e avec une note de 82,49. Par conséquent, la France, tout comme un grand nombre d’économies d’Europe de l’Ouest, est caractérisée par un niveau élevé stable et soutenu de progrès social.

 

a) l’étude de l’OCDE [9]

Par rapport aux autres pays de l’OCDE, la France affiche un bilan mitigé au regard de ses résultats moyens dans les différentes dimensions du bien-être. Alors que le revenu disponible ajusté net des ménages s’établit juste au-dessus de la moyenne de l’OCDE, la France présente plusieurs points faibles dans la dimension « Emplois et salaires » : ainsi, à 65 %, le taux d’emploi est inférieur de 2 points de pourcentage à la moyenne de l’OCDE, et le taux de chômage de longue durée est plus de deux fois supérieur à la moyenne de l’OCDE. Néanmoins, l’équilibre vie professionnelle-vie privée est relativement bon en France : 8 % des salariés ont une durée de travail très longue, soit une proportion inférieure à la moyenne de l’OCDE, proche de 13 %, et le temps de loisir dont les Français qui travaillent à plein temps déclarent disposer (temps consacré aux loisirs et aux occupations personnelles) est, en moyenne, supérieur à celui dont disposent leurs homologues dans tous les autres pays de l’OCDE. En 2015, l’espérance de vie moyenne à la naissance s’établissait à 82 ans, ce qui plaçait la France dans le peloton de tête de la zone OCDE, mais elle se situait juste en deçà de la moyenne de l’OCDE s’agissant de l’état de santé autodéclaré. Si la France affiche un taux de participation électorale (de l’ordre de 75 % en 2017) supérieur à la moyenne de l’OCDE, en 2012, 10 % seulement des adultes français indiquaient avoir le sentiment qu’ils avaient leur mot à dire concernant l’action des pouvoirs publics, soit le pourcentage le plus faible de la zone OCDE.

Ce graphique met en évidence les domaines qui constituent en matière de bien-être les forces ou les faiblesses de la France par rapport aux autres pays de l’OCDE. Tant pour les indicateurs positifs que négatifs (comme les homicides, signalés par un astérisque « * »), une barre plus longue indique toujours un meilleur résultat (autrement dit, un niveau de bien-être plus élevé), tandis qu’une barre plus courte correspond toujours à un résultat plus mauvais (autrement dit, à un niveau de bien-être moins élevé).

 

– Évolution du niveau moyen de bien-être en France au cours des dix dernières années

Le tableau suivant indique l’évolution du niveau moyen de bien-être en France au cours des dix dernières années. Pour chaque indicateur de chaque dimension, le signe  ⁄  indique une amélioration, le signe ≈ , peu ou pas de changement, et le signe ∇ une dégradation. Ces signes caractérisent l’évolution observée entre l’année initiale (2005 dans la plupart des cas) et la dernière année connue (généralement 2015 ou 2016). L’ordre des flèches dans la troisième colonne correspond à l’ordre des indicateurs mentionnés dans la deuxième colonne.

 

– Quelle est l’ampleur des inégalités en France ?

En France, les inégalités verticales sont proches de la moyenne de l’OCDE pour la plupart des dimensions du bien-être,  notamment pour le revenu et le patrimoine, la santé et la satisfaction à l’égard de la vie. S’agissant des salaires, l’écart entre les parties inférieures et supérieures de la distribution est plus modeste que dans la majorité des autres pays de l’OCDE, tandis que les inégalités observées sont plus fortes en matière de durée de travail très longue et de compétences cognitives des élèves de 15 ans.

Par rapport aux autres pays de l’OCDE, la France affiche des résultats mitigés en termes d’inégalités entre hommes et femmes. Ainsi, l’écart de taux d’emploi (positif en faveur des hommes) est plus faible que dans la zone OCDE en moyenne, mais le risque de percevoir une faible rémunération est presque deux fois plus élevé pour les femmes que pour les hommes en France – ce qui représente un écart plus important que dans de nombreux autres pays de l’OCDE. En outre, les filles obtiennent des résultats légèrement inférieurs à ceux des garçons aux tests de compétences cognitives réalisés à l’âge de 15 ans, mais l’écart de compétences des adultes entre hommes et femmes est inférieur à la moyenne de l’OCDE.

Lorsqu’on examine le bien-être des jeunes et des personnes d’âge moyen en France, on constate que les premiers sont fortement désavantagés en termes de patrimoine des ménages, d’emploi, de chômage et de sentiment de sécurité par rapport à la situation observée dans les autres pays de l’OCDE. Néanmoins, la situation des jeunes est légèrement meilleure en termes d’équilibre vie professionnelle-vie privée, de compétences et de temps consacré à la vie sociale.

Généralement, les personnes ayant fait des études supérieures tendent à obtenir de meilleurs résultats que celles qui ont uniquement un niveau d’études secondaire dans différents domaines du bien-être. En France, ces écarts liés au niveau d’études sont inférieurs à la moyenne en matière de salaires et de taux de participation électorale – et les individus caractérisés par un niveau d’études supérieur sont plus susceptibles d’avoir une durée de travail très longue en France. Néanmoins, les écarts constatés sont relativement importants pour ce qui est du sentiment d’avoir son mot à dire concernant l’action publique, des compétences, de la qualité de l’eau, du sentiment de sécurité et de la satisfaction à l’égard de la vie.

Bien que les niveaux de pauvreté monétaire, de pauvreté patrimoniale et de risque de faible rémunération soient inférieurs à la moyenne de l’OCDE, près de la moitié des indicateurs mettent en évidence des niveaux élevés de privation en France. On peut citer à cet égard le taux de chômage (9.8 %), les proportions d’élèves et d’adultes ayant un faible niveau de compétences (14.8 % et 18.1 % respectivement), la proportion de personnes qui estiment qu’elles n’ont pas leur mot à dire concernant l’action publique (67.4 %) et la proportion d’individus insatisfaits de leur existence (7.6 %).

 

– La Gouvernance et le bien être en France

Les institutions publiques jouent un rôle important en matière de bien-être, en garantissant à la fois la protection des droits fondamentaux des personnes et la fourniture des biens et services nécessaires pour que les individus puissent s’épanouir et prospérer. Les relations et la collaboration des individus avec les institutions publiques comptent également : les possibilités offertes à chacun en termes d’expression politique, d’intervention et de représentation constituent en soi des éléments importants.

En France, 10 % de la population ont le sentiment d’avoir leur mot à dire concernant l’action des pouvoirs publics, ce qui est nettement inférieur à la moyenne de l’OCDE de 33 %. Ces dernières années, le taux de participation électorale a baissé, puisque la proportion de personnes inscrites sur les listes électorales ayant voté est passée de 84 % en 2007 à près de 75 % en 2017. À la question de savoir si la corruption était répandue dans l’ensemble de l’administration publique, 65 % des citoyens français ont répondu « oui », soit une proportion légèrement supérieure à la moyenne de l’OCDE de 56 %. Depuis 2006 environ, à l’échelle de la zone OCDE, la proportion de personnes qui déclarent avoir confiance dans leur administration nationale a reculé de 42 % à 38 %.

Les Français sont globalement moins satisfaits de la façon dont la démocratie fonctionne dans leur pays que les citoyens des pays européens de l’OCDE en moyenne. Si les Français sont raisonnablement satisfaits du caractère libre et équitable des élections (7.4 sur une échelle de 0 à 10), ils le sont moins s’agissant des mesures destinées à réduire les inégalités (4.4) ou de l’existence de mécanismes de participation directe au niveau local (4.5). Par ailleurs, la satisfaction à l’égard des services publics varie selon que les personnes ont eu recours ou non à ces services au cours de l’année écoulée. En France, la satisfaction à l’égard des services de santé, comme à l’égard des services d’éducation, est légèrement supérieure à la moyenne des pays européens de l’OCDE, sachant que les personnes ayant eu une expérience directe de l’utilisation de ces services récemment sont plus susceptibles d’être satisfaites que les autres.

 

– A quoi attache-t-on le plus d’importance en France ?

L’Indicateur du vivre mieux est un outil en ligne interactif qui permet aux utilisateurs de comparer le bien-être entre pays dans la zone OCDE et au-delà à partir des indicateurs du bien-être utilisés dans le rapport Comment va la vie ?. Les utilisateurs choisissent l’importance qu’ils accordent à chacune des onze dimensions ci-dessous et peuvent ensuite prendre connaissance des résultats de chaque pays s’agissant de leurs propres priorités.

Depuis son lancement, en mai 2011, l’Indicateur du vivre mieux a attiré plus de dix millions de visiteurs de presque tous les pays du monde et sa page a été consultée plus de 22 millions de fois. En France, plus de 595 000 internautes ont visité le site à ce jour, ce qui place le pays en 3e position en termes de trafic sur le site. Les villes qui arrivent en tête sont Paris (32 % des visites), Lyon, Toulouse, Nantes et Rennes.

Les résultats ci-après ont été établis à partir des notes partagées volontairement avec l’OCDE par 13 400 habitants de la France qui ont utilisé le site. Ils n’ont qu’une valeur indicative et ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la population. La santé, la satisfaction à l’égard de la vie et l’éducation sont les trois aspects les plus importants pour les Français qui ont utilisé l’Indicateur du vivre mieux.

2/ Les indicateurs de synthèse : la trilogie de l’OCDE (état -pression-réponse) [10]

Le modèle état – pressions – réponses repose sur la notion de causalité (figure suivante) : les activités humaines exercent des pressions sur l’environnement et modifient la qualité et la quantité des ressources naturelles (« état« ). La société répond à ces changements en adoptant des mesures de politique de l’environnement (« réponses de la société« ).

– Les pressions sur l’environnement résultent des activités humaines. Il s’agit d’une part des émissions de polluants liées à la production ou à la consommation, de la production de déchets, et d’autre part des pressions résultant de l’utilisation des ressources naturelles et de l’espace. Les pressions s’apprécient en termes physiques, mais l’évaluation du coût des dommages infligés à l’environnement en est aussi une mesure.

– L’état que l’on veut décrire est celui des milieux physiques (pollution), de l’homme (santé) et des milieux naturels (ou écosystèmes, telles les forêts). En général, ces indicateurs sont jugés prioritaires. Il convient de noter qu’on mesure pour partie la qualité de l’air, de l’eau, du sous-sol par des indicateurs de santé (disparitions d’espèces).

– Les réponses à l’environnement sont les efforts des acteurs publics ou privés. Les indicateurs qui en rendent compte relèvent des dépenses des agents économiques.

 

Les pays s’efforcent de définir les priorités (choix des indicateurs) et de renforcer les réseaux techniques de surveillance en fonction des besoins des utilisateurs. L’information liée à l’environnement est présentée désormais en France par grands sous-thèmes : les milieux (eau, air, nature, occupation des sols…), la gestion des ressources et les déchets, les pressions et impacts des activités humaines sur l’environnement, les risques naturels et technologiques, l’économie de l’environnement (comptes, emplois, formations…), les opinions et pratiques, ainsi que les opérations internationales.

 

On note qu’il n’est pas toujours simple d’évaluer l’état de l’environnement. Ainsi, il apparaît complexe de définir un indicateur de la qualité de l’air. Cette difficulté est d’abord liée à une diversité de mesure possible selon le temps et l’espace : on définit ainsi des indicateurs aux niveaux local, régional, global qui évaluent des effets différents de pollution (pollution de proximité qui ont des effets sur la santé humaine, les végétaux et les matériaux; pollution de longue distance qui peuvent avoir des conséquences sur le dépérissement forestier; pollution planétaire tel l’effet de serre).

Une autre difficulté tient à la multiplicité des sources polluantes et des polluants eux-mêmes : ainsi les transports sont une source polluante parmi d’autres de l’oxyde d’azote mais parallèlement ils émettent d’autres catégories de polluants (poussières, CO2…). Il n’existe pas de polluants caractéristiques de tel type de source. Tout au plus, peut-on évaluer comme en France, la contribution de chaque source pour un polluant donné. Autre difficulté, certains polluants ont des effets dits secondaires, telle l’ozone qui est une pollution « secondaire » produite par dégradation de l’oxyde d’azote. Au total, il n’apparaît pas simple de corréler la qualité de l’air ambiant et les effets des polluants. De plus, comment corréler les émissions de polluants et leurs effets sur la santé de l’homme : en particulier, se mêlent d’autres facteurs, tel le tabagisme ou le climat. Dès lors, il est très difficile de fixer des normes de la qualité de l’air.

L’OCDE a mis un jour ses indicateurs pour une croissance verte.

Voici quelques indicateurs issus de la Banque Mondiale.

 

 

Michel Braibant

BIBLIOGRAPHIE

[1] https://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/l-arnaque-du-probleme-225520

[2] The Environmental Implications of Population Dynamics », Population et Environnement, Un Rapport Complexe, https://www.rand.org/pubs/research_briefs/RB5045z1.html

[3] La population, Nations Unies, https://www.un.org/fr/sections/issues-depth/population/index.html

[4] Population mondiale, https://fr.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale

[5] La démographie et le bilan écologique, T. Lefèvre, https://planeteviable.org/demographie-bilan-ecologique/

[6] Une histoire de la Comptabilité Nationale, A. Vanoli, Collection Repères, La Découverte, 2002, voir aussi La pensée des physiocratres, JP Potier, http://ses.ens-lyon.fr/articles/les-grands-themes-25510 

[7] Démographie et économie, M Aglietta, D Blanchet, F Héran – 2002 – podevin.org

[8] Perspectives du développement mondial 2019 : Quelles stratégies de développement pour le XXI ème siècle ? OCDE, https://www.oecd.org/fr/dev/Overview_FR_web.pdf

[9] https://onpes.gouv.fr/ocde-bien-etre-france-2017.html

[10] Corps central d’indicateurs de l’OCDE pour l’examen des performances environnementales, OCDE, 1993, http://www.oecd.org/officialdocuments/publicdisplaydocumentpdf/?cote=OCDE/GD(93)179&docLanguage=Fr

 

 

Tableau entrées-sorties mondial (T.E.S.)