Diversité tertiaire


 

Résumé

° La notion de secteur « tertiaire » est apparue voilà presque cent ans. À cette époque, traversée par la première grande crise économique du vingtième siècle et dans la foulée des révolutions industrielles, il paraissait utile de séparer l’économie en trois ensembles afin de mieux comprendre les évolutions de l’emploi.

° Une première définition, négative ou résiduelle qualifiait de tertiaire toute activité qui n’était ni agricole ni industrielle [1] (les nombres entre crochet renvoient à la bibliographie en bas de page). Cette formulation devait être par la suite complétée par une définition moins sommaire, dont l’objet était de suggérer des critères d’homogénéité du « tertiaire ». Parmi ces derniers, trois ont souvent été avancés : une part croissante de l’emploi, une relative insensibilité aux crises économiques, et surtout un progrès technique faible [2]. Cette dernière caractéristique n’était sans doute pas applicable à tout le tertiaire : les transports et certains commerces ont connu des gains de productivité importants. Jusqu’au milieu de la décennie 1980, on pouvait cependant admettre que la plupart des activités à faible progrès technique étaient des activités non industrielles et non agricoles. Mais le développement des services liés à l’information (logiciels, télécommunications) ou d’autres comme les transports, a fait éclater cette typologie

° Tertiaire insaisissable ? Le fait même de poser cette interrogation indique les problèmes conceptuels d’aujourd’hui : la classification en trois secteurs est contemporaine de l’époque où se dessinait une méthode homogène de représentation des évolutions économiques, la comptabilité nationale. Comparer les croissances sectorielles du volume de la production et de l’emploi obligeait de classer chaque activité dans l’un des trois ensembles [3]. Et, si l’on admettait que la notion de « volume » (quantité physique à qualité donnée pour les biens) n’était pas toujours conceptuellement bien définie pour quelques services, cela ne remettait pas en question les principales descriptions de l’économie [4]. Ces services restaient minoritaires au sein du tertiaire. De plus, le secteur tertiaire, certes déjà divers, était bien délimité par rapport à l’industrie, les métiers tertiaires ne s’exerçant la plupart du temps que dans les branches tertiaires et réciproquement pour l’industrie.

° On note au contraire une interpénétration croissante entre l’industrie et le tertiaire : les métiers tertiaires ne cessent d’augmenter dans l’industrie tandis que les emplois des ouvriers sont devenus plus importants dans les services que dans l’industrie ; la part de l’investissement immatériel, y compris celui qui n’est pas repris dans les comptes nationaux (formation professionnelle, publicité,..) ne cesse de croître au point de représenter 39 % de l’investissement. Mais en même temps, si les ménages consomment une part croissante de services c’est vrai en valeur mais beaucoup moins vrai en volume à tel point que la structure en volume est presque la même en 2017 qu’en 1975 (deux points de plus).

 

° L’objet de cette page sera aussi d’examiner si les trois critères d’homogénéité sont aujourd’hui respectés dans un ensemble qui comprend 80 % de la population active française en 2017. La question est intéressante à plusieurs titres : la croissance forte de l’emploi tertiaire durant ces dernières décennies n’est-elle pas source de diversité et de complexité ? La « tertiarisation » de l’économie ne pose-t-elle pas des problèmes statistiques, conceptuels et méthodologiques : les notions de volume et de productivité du travail ont-elles ainsi un sens dans le tertiaire « moderne » ?

° Qu’en est il surtout de la qualité de services ? A-t-elle vraiment progressé durant ces dernières années? La qualité s’est améliorée dans les hôpitaux même si des files d’attente se développent du fait  d’ailleurs des usagers eux mêmes qui se rendent parfois aux urgences sans raison valable. Cette qualité aurait aussi progressé dans l’éducation même si la France n’est pas en tête du classement PISA de l’OCDE qui évalue la connaissance des élèves. Pour autant la méthode « output » de partage volume-prix de ces services prend elle en compte cette amélioration de la qualité dans l’évolution du volume ? De même, elle se serait améliorée dans les services aux entreprises ou les transports face à une demande accrue.

° Mais s’est elle vraiment améliorée pour le consommateur, comme le montrent pourtant les indicateurs de comptabilité nationale, dans certains services privés (activités financières, assurances, téléphonie, …) ou dans les services administratifs ?  Le remplissage des dossiers par internet sans entretien direct répond il toujours aux attentes de l’usager ? Celui ci, quand il a un problème, ne se perd-il pas entre plusieurs services cloisonnés d’une même société ? La fermeture des services publics en zone urbaine et rurale ne les rend elle pas plus difficiles d’accès ? 

° Peut on se référer, sans se poser de question, aux évolutions des prix relatifs de certains services qui diminueraient comme en Europe (services de l’information et communication), voire parfois de manière significative en France (activités financières et d’assurances), contrairement à d’autres indices (administration, services aux entreprises) qui augmentent plus que dans les autres pays ? 

° Ces exemples montrent la difficulté d’apprécier cette qualité de service quand au résultat pour l’usager. Tantôt, elle est peut être minorée en évolution. Mais dans d’autres cas, ne serait elle pas surestimée? Dans les services de gestion de dossier, la productivité du travail augmenterait parfois plus vite en France qu’à l’étranger. Plusieurs économistes ont tenté d’expliquer le paradoxe de Solow « Vous pouvez voir l’ère informatique partout sauf dans les statistiques de productivité » en montrant par exemple que les gains de productivité du travail bénéficient à quelques entreprises, voire quelques individus, ou que les outils statistiques ne sont pas adaptés à l’économie numérique.

°  Faut il ainsi mettre en parallèle aux comptes nationaux des indicateurs de qualité des résultats « service » par « service » ? Mais d’abord ceux ci existent ils ? Ces questions sont importantes parce que les services « modernes » représentent la grande majorité du tertiaire, aussi bien du point de vue des effectifs que de la consommation.

 

 

 

 

I – CROISSANCE ININTERROMPUE MAIS TRÈS DIVERSE DEPUIS UN SIÈCLE

On considère comme tertiaires les activités du commerce, des transports et télécommunications, des organismes financiers et assurances, des services non marchands et des services marchands, reprenant la définition de Colin Clark. Ces derniers regroupent quatre sous-ensembles : la réparation et les activités immobilières, les hôtels, cafés, restaurants, les services rendus principalement aux entreprises et les services rendus principalement aux ménages dont la principale branche est la santé. Le détail de ces différentes composantes est repris dans le tableau suivant.

L’analyse de l’emploi peut être présentée sous la forme d’un triptyque : d’abord les facteurs de développement de l’emploi tertiaire, puis la diversité des évolutions, enfin l’intégration croissante des emplois tertiaires et industriels.

Après s’être développé jusqu’en 1960 selon un rythme annuel moyen de 1 %, l’emploi des branches tertiaires progresse très vivement de 1960 à 1980 (2 % par an), puis encore assez fortement de 1980 à 2000 (+1,7 %). Il ralentit ensuite entre 2000 et 2011 (+0,9 %), avec une quasi stagnation de 2008 à 2011, voire même une légère baisse dans certains services traditionnels aux ménages ou les télécommunications. Ceci est le résultat de deux tendances  : une accélération de la croissance de la demande intérieure tertiaire (+4,3 % par an en volume entre 1959 et 2012) ; des gains de productivité du travail plus faibles que dans le reste de l’économie (+2,5 % par an dans les services marchands contre +4,5 % dans l’industrie). Face à une demande croissante, un secteur dont la productivité progresse relativement plus lentement ne peut que se développer en terme d’emploi. Depuis le début du siècle dernier, le progrès technique a toujours été plus faible dans le tertiaire que dans les autres secteurs. Expliquer « l’explosion » récente de l’emploi tertiaire revient à analyser les raisons de l’accélération de la demande tertiaire.

L’emploi tertiaire représentait 30% de l’emploi en France au début du vingtième siècle. Il en représente aujourd’hui plus de 80%.

 

1/ Les principaux facteurs de la tertiarisation depuis un siècle

En premier lieu, en France, l’industrialisation apparaît comme une condition nécessaire à la progression du tertiaire. D’une part, la croissance matérielle provoque une élévation du niveau de vie ce qui permet à la demande de se diversifier. Les dépenses des ménages en services représentent 52 % de leur budget en 2016 contre 29 % en 1959. On a vu que cette hausse est presque imputable à une croissance plus rapide des prix des services. Il n’en demeure pas moins que, en volume, la consommation de services par les ménages a été multipliée par plus de 4 entre 1959 et 2012.

D’autre part, le développement d’une industrie impose souvent de nouvelles pratiques commerciales et fait apparaître des services en aval : en 2011, la branche de l’industrie automobile, par exemple, employait 131 000 personnes ; les effectifs des branches tertiaires liées à la production automobile (commerce et réparation de l’automobile, transports routiers, auto-écoles, locations de véhicules…) en représentaient environ dix fois plus.

En second lieu, la complexité des activités tertiaires et l’augmentation de la taille des unités de production industrielle ont entraîné une spécialisation : les entreprises industrielles ou même les ménages qui réalisaient auparavant certaines tâches ne sont plus en mesure d’en maîtriser les conditions techniques et commerciales. Les entreprises de gestion d’immeuble se développent, reprenant à leur compte une activité souvent réalisée par les ménages, et ce, parce que le parc immobilier devient de plus en plus complexe à gérer. De même, l’ingénierie technique puis informatique nécessite parfois de gros moyens d’investigation qui ne peuvent se faire que par des entreprises spécialisées dans ce type de travaux. Le gardiennage et le nettoyage industriel deviennent affaire de professionnels. Les obligations légales ou réglementaires nécessitent plus de temps de travail pour transférer un patrimoine immobilier, plus de conseils juridiques pour aider à en comprendre les mécanismes.

En volume, le total des emplois intermédiaires et finaux de services d’études et conseils par les entreprises a ainsi été multiplié par 6,1 entre 1959 et 2012 contre 5,1 pour l’ensemble de l’économie.

Enfin, troisième facteur du développement de la demande tertiaire, la politique économique des gouvernements peut infléchir le profil de croissance de nombreuses activités tertiaires. Les pouvoirs publics déterminent directement une 96 partie de l’emploi tertiaire, celui de la fonction publique. De plus, par ses choix dans de nombreux domaines tels la Sécurité sociale, les transports, l’éducation, l’État infléchit l’emploi dans la santé, la SNCF, l’enseignement public ou privé. Enfin, il intervient indirectement sur l’activité de nombreux secteurs tertiaires. Ce furent, autrefois, les réformes de 1966- 1967 du système bancaire qui, libéralisant le marché intérieur, facilitèrent l’expansion bancaire, les lois octroyant la possibilité aux membres des professions libérales de s’associer pour créer une société civile professionnelle qui met en commun des moyens techniques.

On peut citer aussi :

– Les différentes mesures de décentralisation adoptées depuis les lois Defferre de 1982 ont entraîné une augmentation significative des effectifs des collectivités territoriales dans leur ensemble.

– La cinquième semaine de congés payés accordée en 1982 et la réduction du temps de travail à 35 heures en 1999, couplées à l’augmentation du niveau de vie, ont augmenté la consommation de services de loisirs, en particulier ceux liés au tourisme.

– Les mesures d’ouverture des marchés des services à l’échelle internationale, promues par les différents gouvernements notamment au sein de l’OMC, ont impulsé les échanges extérieurs de services, qui se sont développés deux fois plus vite que les échanges de biens dans les deux dernières décennies.

– Dans le domaine de l’intérim, une loi basée sur l’accord national interprofessionnel du 24 mars 1990 limite à nouveau le recours aux contrats précaires et améliore la protection des salariés intérimaires. Depuis la loi de 1990, les effectifs d’intérimaires sont passés de 250 000 en 1990 à 650 000 à la veille de la crise de 2008-2009.

 

 

2/ Divers profils d’évolution de l’emploi tertiaire

Les branches tertiaires peuvent être classées selon trois types d’évolution : celles dans lesquelles l’emploi est en régression depuis plusieurs décennies, celles qui comprennent des activités dont le profil de croissance est relativement proche de celui de la plupart des branches industrielles, et enfin celles qui regroupent des services modernes, caractérisés par une croissance rapide, voire une « explosion » de l’emploi durant ces cinquante dernières années (graphique suivant).

 

Dans le premier ensemble, il convient de distinguer la SNCF dont la baisse des effectifs est liée à des gains concomitants de productivité et des transferts de trafic opérés entre le rail et la route, et les autres services (domestiques, réparations diverses, blanchisserie teinturerie) où la baisse de 99 l’emploi est liée à une diminution relative de la demande des ménages. Une croissance moindre des prix industriels, des comportements nouveaux de consommation et une obsolescence plus rapide de certains biens durables ont pu entraîner un effet de substitution des biens aux services.

 

Le second ensemble comprend deux groupes : la plupart des services traditionnels rendus principalement aux ménages et les activités tertiaires dont la fonction est de faciliter l’échange des biens industriels et agricoles. Le profil d’évolution de ces deux groupes se caractérise par une forte croissance au début du vingtième siècle, une quasi-stagnation de 1936 à 1954 et une reprise de la croissance durant les dernières décennies, mais à un rythme plus lent que lors de la première période.

Une première impulsion avait été donnée au début du siècle dernier, dans la foulée de la révolution industrielle. La multiplication des commerces, l’extension du réseau de chemin de fer sont deux exemples de la première grande phase de tertiarisation de l’économie française. Depuis la fin de la guerre, les fortes croissances industrielles et agricoles entraînent le développement de plusieurs services par un effet de complémentarité. La réparation automobile croît dans le sillage de la production des voitures particulières. La croissance industrielle entraîne celle du commerce de gros non alimentaire.

 

Un troisième groupe comprend des activités dont la croissance, encore relativement faible jusqu’au début des années soixante, a fortement progressé depuis. Les développements rapides durant ces quarante dernières années des services rendus principalement aux entreprises (tels les activités informatiques et les services d’information, l’ingénierie, l’expertise comptable, enfin l’intérim inclus dans les services), des transports routiers de marchandises, de la santé, de l’enseignement et des services de la fonction publique sont justifiés par la conjonction des trois facteurs : industrialisation au début, spécialisation, politique économique stimulatrice. L’activité de la plupart de ces services dépend de plus en plus des décisions et mutations des grandes organisations économiques (l’État, les entreprises, voire les pays étrangers 5) et de moins en moins du comportement des ménages [32].

 

Ces services s’intègrent dans un processus de production complexe, et contribuent souvent, comme l’ingénierie, à la croissance industrielle. Ce tertiaire, souvent concentré dans de grandes unités de production, paraît très éloigné du premier ensemble que représentait bien le domestique ou du second dont le coiffeur était un exemple. Il possède des liens étroits avec l’industrie et l’État.

 

Dernière évolution significative, les services principalement marchands et non marchands progressent au même rythme entre 1949 et 2012 (base 100 en 1949). L’évolution des services non marchands est plus rapide jusqu’en 1995, puis un rattrapage des services marchands suit entre 1995 et 2002.

 

 

3/ Les coefficients budgétaires des produits tertiaires

 

La part budgétaire rapporte le montant en valeur des dépenses d’un poste donné au budget global des ménages. L’évolution d’une part budgétaire dépend de deux paramètres : l’évolution relative des prix et celle des volumes. La hausse relative du coefficient budgétaire correspondant à la plupart des postes de services relève en fait souvent d’une plus forte hausse des prix de ces services, par rapport à l’inflation d’ensemble. Inversement, la baisse de la part des achats de biens manufacturés dans le budget des ménages résulte bien souvent d’une hausse moindre des prix par rapport à l’inflation d’ensemble.

 

Les coefficients budgétaires des services traditionnels aux ménages (restaurants, hôtellerie, réparations diverses) sont en recul depuis 2000. Ceux des activités financières connaissent une chute avec la crise de 2009. Les coefficients budgétaires de la santé, des transports et des activités immobilières augmentent mais pour ces derniers moins vite qu’avant 2000.

 

Sur longue période, la consommation finale effective de santé fait partie des postes de consommation les plus dynamiques, sa part dans la consommation finale effective passant de 3,7 % en 1959 à 9,7 % en 2017 (tableau suivant). Les volumes consommés ont considérablement augmenté, sous l’effet de multiples facteurs : l’accroissement de la médicalisation tout au long du cycle de vie ; une meilleure couverture de l’assurance maladie ; le vieillissement de la population, le nombre de visites chez le médecin s’élevant avec l’âge ; et le développement de l’offre de soins, avec notamment l’incorporation continuelle des innovations et du progrès technologique.

 

 

II – LES SERVICES MARCHANDS SONT LE MOTEUR DE LA TERTIARISATION

 

Les services marchands non financiers correspondent au champ défini dans la nomenclature NAF rév. 2 par les sections hébergement et restauration (I), information et communication (J), activités immobilières (L), activités spécialisées, scientifiques et techniques (M), activités de services administratifs et de soutien (N), arts, spectacles et activités récréatives (R) et autres activités de services (S). Ils excluent les services non marchands de la recherche-développement, des arts, spectacles et des activités récréatives, sauf pour les statistiques d’emploi. Ce champ ne comprend donc pas le commerce (G), les transports (H) et les services financiers (K). L’arborescence de la nomenclature figure sur le site Internet de l’Insee (www.insee.fr – Définitions et méthodes – Nomenclatures – Nomenclature d’activités française – NAF rév. 2, 2008).

 

 

1/ La croissance relative de la valeur ajoutée et de l’emploi des services marchands

 

En 2017, la valeur ajoutée des services marchands (au sens strict) s’élève à 786 milliards d’euros. Elle représente 39 % de celle de l’ensemble des branches de l’économie, soit nettement plus que l’ensemble industrie construction y compris l’énergie (20 %) ou que l’ensemble commerce-transports-hébergement (18 %) (Graphique suivant). Cette part des services dans la valeur ajoutée totale a progressé continûment depuis 1978 (27%) jusqu’à la crise de 2008-2009.

Deux facteurs principaux ont contribué au développement des services depuis trente ans. En premier lieu, avec l’amélioration de leur niveau de vie, les ménages consomment une part toujours plus grande de services. Ainsi, la part des services marchands dans leur consommation est passée de 23 % en 1980 à 30 % en 2012 au détriment des produits manufacturés. De même, les entreprises achètent de plus en plus de services pour produire : ils représentent 31 % de leurs achats en 2012 contre 20 % en 1980. Ces achats correspondent soit à des fonctions externalisées (nettoyage, sécurité, location de matériel ou de main-d’oeuvre), soit à des fonctions dont l’importance croît (informatique, communication, recherche, publicité, contrôle de gestion, etc.).

 

En 2017, les services marchands emploient presque 7,8 millions de personnes (salariés et non-salariés) en équivalent temps plein (ETP), soit 27,9 % de l’emploi total (Graphique suivant). Sur près de quarante ans, leurs effectifs ont été multiplé par 2,25 (+4,3 millions), soit un accroissement de près de 80% de celui de l’emploi total. C’est dans les activités informatiques, classées dans l’ensemble information et communication, que le taux de croissance a été le plus élevé (+310 % entre 1978 et 2016, soit +390 000 ETP).

 

La croissance est aussi très forte dans les activités scientifiques et techniques ; services administratifs et de soutien (+180%). de fait, en termes de nombre d’emplois supplémentaires, ce sont ces services qui ont connu la plus forte augmentation avec 2,65 millions d’emplois nets créés, notamment dans les activités de services administratifs et de soutien, qui comprennent l’intérim (2 107 000 ETP en 2016 contre environ 695 000 en 1978). Dans une moindre mesure, on enregistre plus 900 milliers de créations nettes dans les activités scientifiques, juridiques et comptables et 650 milliers d’emplois dans les hôtels, cafés, restaurants sur la période.

Une étude de l’INSEE confirme que la part des activités de services administratifs et de soutien, dont l’intérim, et des activités scientifiques et techniques dans l’emploi des services marchands est passée d’un peu plus de 40 % en 1960 à 52 % en 2016 (Graphique suivant) . Mais en terme de valeur ajoutée la part des activités immobilières est très importante du fait des « loyers fictifs » (loyers que se versent les propriétaires de leur logement à eux-mêmes)

 

2/ Le commerce extérieur de services marchands en excédent

Entre 1980 et 2012, le commerce extérieur (hors tourisme, prise en compte dans la correction territoriale) des services marchands s’est développé au rythme de l’internationalisation de l’économie française. En effet, les activités de services peuvent s’échanger soit sur le marché mondial, comme l’ingénierie ou l’informatique, soit entre filiales du même groupe localisées dans des pays différents, comme la recherche et développement ou l’administration d’entreprises. De la seconde moitié des années quatre vingt- dix à la première moitié des années deux mille, l’excédent a été la règle. Sur trente ans, la structure par grands types de produits des exportations s’est sensiblement modifiée avec un accroissement de la part des services d’information et communication au détriment de celle des autres activités scientifiques. Celle des importations s’est un peu moins modifiée. Entre 2015 et 2017, les exportations et les importations de services ne progressent au même rythme (respectivement +2,5 % et +6 %).

 

Le solde du commerce extérieur reste stable. Le solde s’améliore de nouveau assez sensiblement à près de 14 milliards d’euros en 2016 et 13 milliards en 2017, retrouvant presque son niveau maximum des années 2011 et 2012. Il s’améliore nettement pour les activités spécialisées, scientifiques et techniques (+5,4 milliards d’euros), et dans une moindre mesure pour les activités informatiques et services d’information (+1,3 milliards d’euros) (Graphique suivant).

 

Notons toutefois qu’en 2017, les exportations de services représentaient de l’ordre de 7 % de la production de services et près de 16,6 % des exportations des biens manufacturés. De plus, le solde extérieur des échanges de services, bien que largement positif, ne compense absolument pas le solde déficitaire des échanges extérieurs de biens manufacturés.

 

 

III – UNE ADAPTATION DIFFICILE DEPUIS LA CRISE MALGRÉ UNE REPRISE EN 2016 

La relative autonomie de l’activité des services en période de récession économique a souvent été expliquée par le fait que la demande de services était en grande partie liée aux décisions des ménages dont les dépenses jouaient un rôle de stabilisateur en période de crise. Pour vérifier la validité de cette explication, on comparera avant et après 2007, début de la crise économique actuelle, les évolutions de la valeur ajoutée en volume des services et des deux principaux indicateurs de la demande relative qui leur est adressée : la part de la consommation intermédiaire de services dans la production effective des branches marchandes (coefficients techniques) ; la part de la consommation de services dans le total de la consommation des ménages (coefficients budgétaires).

 

 

1/  Les services liés à l’information et les services de santé échappent à la crise 

 

Durant la décennie qui précède l’année 2007, l’évolution de la production des services se fait selon des schémas analogues à ceux de l’emploi : on peut distinguer des services à développement rapide, liés à l’économie (les services rendus aux entreprises, la réparation et le commerce de l’automobile), les services à développement lent, souvent destinés aux ménages (les hôtels, cafés, restaurants), et des services en régression (réparations diverses : services des cordonniers, d’horlogers…) [5] . La reprise de l’activité économique en France en 2010, à un rythme certes plus lent qu’avant la crise, incite à ne pas trop s’attarder sur la conjoncture des services marchands en 2009, année qui fut essentiellement défavorable aux services rendus aux entreprises. Les trois évolutions suivantes sur la période 2007-2017 paraissent plus significatives :

° le bon comportement, jusqu’en 2007, de nombreux services, la plupart destinés aux ménages ;

° la sensibilité à la crise d’une partie des services destinés aux entreprises ;

° la décélération progressive du rythme de croissance globale des services marchands depuis 2007 (Graphique suivant).

Ainsi, au fil des décennies, et au-delà de l’évolution globale, on est passé à travers plusieurs phases de spécialisation d’un tertiaire traditionnel principalement destiné aux ménages à des tertiaires dont l’un, moderne, s’intègre à l’industrie .

 

 

 

 

2/ Mais la sensibilité à la crise est plus forte que lors des précédents chocs pétroliers

 

Entre 2007 et 2018, la valeur ajoutée des services principalement marchands ralentit fortement : +1,4 % par an en volume, après +3 % entre 1995 et 2007. Mais celle des services principalement non marchand n’est pas du tout affectée : respectivement +1% contre +0,8%. La branche des services principalement marchands s’en sort certes mieux que l’industrie (-0,2% par an entre 2007 et 2018 contre +2,6% avant). C’est néanmoins sa plus faible performance depuis le début des années 2000. Au total, la VA des branches tertiaires passe d’un rythme de 2,3% à +1,3% après la crise.

On verra plus loin que ce ralentissement en comparaison de celui de l’industrie, est moindre que dans la plupart des autres pays. La crise a affecté les services mais moins que l’industrie alors que dans plusieurs pays la crise a presque autant affecté les services  que l’industrie, voire plus (Allemagne).

Les services d’information et de communication connaissent un net ralentissement de leur croissance même si les télécommunications restent l’activité la plus dynamique. Les services principalement orientés vers les ménages sont aussi affectés sauf les services de santé qui eux progressent plus fortement entre 2007 et 2018 (+2,2% par an) que de 1995 à 2007 (+1,2%). Dans les autres services principalement orientés vers les ménages (activités culturelles, autres services personnels, hébergement et restauration, activités immobilières), la valeur ajoutée stagne ou progresse faiblement sous l’effet d’une moindre croissance de la consommation, elle-même liée à la moindre progression du pouvoir d’achat.

Il convient donc de distinguer la santé, dont les facteurs de la demande sont assez particuliers, les services traditionnels et ceux qui sont en aval d’une filière industrielle, telle la réparation automobile. Que la crise ait peu affecté les services de santé ne paraît pas très surprenant : la demande, toujours très élevée, est relativement inélastique au prix et dépend plutôt des conditions de remboursement de la sécurité sociale et de la politique des pouvoirs publics en matière de santé. Jusqu’en 2011, ces deux éléments n’ont vraiment pas freiné la progression de la consommation de soins médicaux par les ménages, renforcée particulièrement par le vieillissement de la population

Plus surprenant a été le comportement moyen des services  de l’hôtellerie, de la restauration, les activités immobilières ou récréatives, les réparations diverses. De 1995 à 2017, la VA en volume des services d’Hébergement et restauration progresse de +1,4%, même progression que de 2007 à 2018. Cette évolution ne peut pas vraiment s’expliquer par la croissance annuelle moyenne du revenu disponible des ménages qui s’infléchit à peine à partir de 2000. On peut donc avancer plusieurs hypothèses : du côté de la demande, la hausse de la parité de l’euro par rapport aux autres monnaies mondiales a probablement incité les touristes à consommer modérément les services de vacances sur le territoire français.

 

 

 

 

 

Donc ce sont les services aux entreprises et les activités du commerce et des transports qui sont affectés par la crise de 2007, mais aussi les services immobiliers et financiers et surtout les autres activités de services (-0,2% depuis 2007 contre ++2,1% entre 1995 et 2007).

 

La période 2007-2017 marque le repli des activités liées à l’emploi après plusieurs années de progression assez soutenues. La valeur ajoutée des activités de services administratifs et de soutien stagne à +0,4% en volume entre 2007 et 2017 (+3,2% entre 1995 et 2007), même si on observe une nette reprise à partir de 2013. Dans une conjoncture dégradée, les entreprises et les administrations compriment leurs dépenses, en particulier de fonctionnement. Ces restrictions pèsent sur les services administratifs et de soutien : leur valeur ajoutée représente 41 % de celle des services principalement orientés vers les entreprises (activités scientifiques et techniques ; services administratifs et de soutien). Le travail intérimaire constitue l’essentiel de cette activité. L’atonie de l’économie française observée entre 2007 et 2010 pèse sur l’emploi marchand et en premier lieu sur l’emploi intérimaire, qui est la première variable d’ajustement des entreprises. Ainsi, un retournement à la baisse des missions d’intérim s’opère depuis entre 2007 et 2014. À noter que l’emploi intérimaire est comptabilisé en totalité dans les services, indépendamment du secteur d’exercice des missions. En fait après une forte hausse avant 2000, le ratio « intérimaire / emplois des secteurs marchands » tend à se stabiliser depuis autour de 4% jusqu’en 2007 pour tomber à 2,9% en 2009 et se situer à 3,4% en 2014.

 

Par ailleurs, la croissance de la valeur ajoutée des activités juridiques, comptables, de gestion, d’architecture, d’ingénierie, de contrôle et d’analyses techniques, ralentit sensiblement (+2,2 % entre 2007 et 2018 contre +4% entre 1995 et 2007), bien que ceux-ci semblent relativement mieux supporter le choc que l’industrie. Comme pour les services rendus aux ménages, les conditions de la demande ou les éléments de substitution qui avaient joué favorablement jusqu’en 2007, se retournent depuis.

Enfin l’activité commerciale est affectée : la VA du commerce augmente de +1,2% contre +2,5% avant 2007. On retrouve cette baisse de la croissance de moitié dans les activités  immobilières. Mais le choc est beaucoup plus fort pour les transports : +0,3% contre +3,9%.

 

En 2018, la valeur ajoutée des services marchands non financiers augmente quasiment au même rythme qu’en 2017 (+ 3,4 % après + 3,3 %) [6]. La production des services accélère (+ 4,0 % après + 3,4 %), tirée par les activités scientifiques et techniques et les activités immobilières. La demande en services marchands non financiers reste très allante en 2018, en dépit du ralentissement de l’économie. Les consommations intermédiaires en services sont dynamiques (+ 3,9 % après + 3,7 %) et les dépenses de consommation des ménages demeurent bien orientées (+ 2,3 % après + 2,2 %). Les exportations de services repartent à la hausse et le solde des échanges extérieurs augmente nettement. Seul l’investissement marque le pas après avoir bondi en 2017.

Les services aux entreprises sont ainsi le principal moteur de la croissance. La vitalité des activités spécialisées scientifiques et techniques s’accentue : leur valeur ajoutée progresse de 5,2 %, après + 4,5 % en 2017. La croissance des activités spécialisées, scientifiques et techniques s’accentue particulièrement dans le conseil, la recherche marchande, l’ingénierie et les activités juridiques et comptables. La production ralentit légèrement, tout en restant soutenue, dans l’information-communication (+ 5,1 % après + 5,5 %), les activités administratives et de soutien (+ 4,2 % après + 4,4 %)

 

En conclusion, le principal intérêt de cette analyse est de montrer que les mutations de l’environnement économique, notamment de l’industrie, affectent l’évolution des services marchands, en particulier des services aux entreprises. Certes, la croissance des services se poursuit, voire s’accélère comme en 2017 et 2018, quand la valeur ajoutée industrielle stagne entre 2007 et 2017. ce qui traduit le fait que les fluctuations de l’activité ont une amplitude moins forte dans les services que dans l’industrie et surtout le fait que certains services échappent en partie à la crise tels la santé et les services d’information (mais mêmes ces derniers sont affectés en 2013 et encore plus en 2009). De ce point de vue, le tertiaire joue bien encore son rôle d’amortisseur. Dire qu’il est abrité des crises n’est cependant pas justifié. La décélération importante de la croissance des services marchands depuis 2007, mais aussi la sensibilité marquée de plusieurs services modernes liés à l’industrie en 2013, le montrent.

 

Ainsi, on ne retrouve pas tout à fait durant la crise de 2007-2012 les évolutions qu’on avait connues lors du premier choc pétrolier entre 1974 et 1980. À l’époque, la réduction de la durée du travail permettait aux ménages de consacrer un temps plus long à leurs loisirs. Des comportements nouveaux se développaient au milieu de la décennie 1970, telle la fréquentation accrue des restaurants par les ménages, la forte progression du nombre de divorces. De surcroît, la crise de 1974-1980 avait relancé l’activité de plusieurs professions : la croissance du nombre d’affaires civiles ou pénales stimulait l’activité des avocats ; l’activité des réparateurs se portait mieux dès lors qu’est accordée une préférence à la réparation d’un bien durable plutôt qu’à l’achat.

 

À ces déterminants de la demande, était venue s’adapter une politique de l’offre des entreprises, caractérisée par des innovations techniques ou des pratiques commerciales originales. La création des cafétérias dans les centres commerciaux, la modulation des tarifs de vacances en fonction de la saison, le développement de structures permettant de plaider des affaires pour un prix relativement faible, sont autant d’exemples de cet effort d’adaptation. Celui-ci était d’ailleurs d’autant mieux reconnu que la plupart de ces services sont difficilement substituables. À l’inverse, la croissance relative des services modernes rendus aux ménages avait été infléchie avec la crise : les coefficients budgétaires de la réparation et du commerce de l’automobile, par exemple, stagnent depuis 1974, leur activité s’effectuant en complément ou en réparation d’une production industrielle.

 

 

 

3) Le tertiaire est plus affecté à l’étranger du fait des services principalement non marchands et de la chute des activités financières dans plusieurs pays

On retrouve cette relative sensibilité à la crise dans les autres pays d’Europe mais plus prononcée dans certaines branches et de la décélération de la croissance des services non marchands. Quand on compare la croissance de la VA tertiaire en France et en Europe après et avant la crise de 2007, la première observation est celle d’une sensibilité plus affirmée dans de nombreux pays. Le cas le plus exemplaire est celui de l’Allemagne où la VA tertiaire a baissé de 1% (+1,1% par an en volume après contre +2,1% avant 2007) alors que la croissance de la VA de l’industrie ne perd que 0,7 point. De même au Royaume Uni : la croissance de la VA tertiaire perd plus de 2 points soit deux fois plus que la croissance de la VA de l’industrie, qui, il est vrai ,baisse entre 2007 et 2017.

 

 

Il faut d’abord tenir compte des services principalement non marchands : leur croissance de la VA en volume n’est pas affectée en France : +0,9% par an avant 2007 et +1% après. Alors que dans l’UE, leur rythme de croissance passe de +1,5% avant 2007 à +0,9% après. Dans la santé, la croissance reste très forte au Royaume Uni après 2007. Mais elle est freinée en Espagne depuis 2010 ainsi qu’au Pays Bas, voire en Belgique et en Italie. Du coup, la croissance s’infléchit dans l’UE de +2,3% par an avant 2007 à +1,7% après. C’est le contraire en France où il y a accélération après 2007 : +1,3%  avant et +2,3% après. De plus cet ensemble représente 27,4% de la VA tertiaire en France contre 24,5% dans l’UE. Par un effet de structure, ceci influence le moindre ralentissement du tertiaire global en France.

 

 

Un second bloc en Europe explique la meilleure résistance en France du tertiaire. C’est celui des services financiers et d’assurance dont la croissance dans l’UE est quasi-nulle après 2007 : +0,1% par an contre +3,6% avant 2007. Avec des pays où ce choc est très fort :Royaume Uni : -0,8% depuis la crise contre +6,8% avant 2007, Pays Bas : -0,3% contre +4,3% et surtout Espagne : -2,5% après 2007 contre +8,5% avant. Alors qu’en France, le ralentissement est beaucoup plus faible : +2,2% par an contre +2,8%.

 

 

Le ralentissement est un peu plus prononcé dans les autres pays pour les commerces, transports et services d’hébergement : +1% par an en France après 2007 contre +2,7% entre 1995 et 2007. Ces évolutions sont respectivement de +0,9% et +2,8% dans l’UE.

À partir de 2007, la croissance s’infléchit voire se retourne dans les activités d’hébergements mais pas de manière très prononcée ; elle retrouve sa hausse lente dans plusieurs pays comme au Royaume Uni, en France, et en Espagne et dans une moindre mesure en Italie. En Allemagne et aux Pays Bas, le niveau de 2017 est proche de celui de 2007 après une légère baisse entre 2000 et 2007. On retrouve ces évolutions dans de nombreux services aux particuliers.

Les transports sont particulièrement affectés par la crise de 2007 autant en France que dans l’UE. On transporte ce qu’on produit : la crise touche d’abord l’industrie sauf en Allemagne. Les échanges intra-européens représentent l’essentiel du commerce extérieur de la zone euro. D’autres pays sont encore plus touchés comme l’Allemagne ou surtout l’Italie. Les Pays Bas tirent un peu mieux leur épingle du jeu.

 

 

Dans les activités spécialisées, scientifiques et techniques; activités de services administratifs et de soutien, la crise de 2007-2008 a provoqué aussi un ralentissement un peu plus prononcé dans l’UE qu’en France. Mais la croissance reste très forte au Royaume Uni  (+3,1% par an entre 2007 et 2017) et dans une moindre mesure en Espagne.

 

 

Dans les services d’information et de communication, c’est à peu près la même amplitude dans l’UE (+3,5% après 2007 contre +7,1% avant) qu’en France (respectivement : +3,2%, +6,4%), soit une croissance diminuée de moitié dans les deux cas.

En revanche, le rythme de croissance s’est à peine infléchie au moment de la crise en France dans les télécommunications :  +43% en France  entre 2007 et 2017 (mais la progression se situe surtout avant 2012) contre +28% dans l’UE du fait d’une stabilité de la VA notamment aux Pays Bas et au Royaume Uni , après une hausse très rapide jusqu’en 2007. Même si en Espagne, la valeur ajoutée de ces services a progressé de 90% entre 2007 et 2017;

 

 

 

 

 

IV – LE PROGRÈS TECHNIQUE DANS LE TERTIAIRE

Activités où la productivité du travail croît plus lentement que dans les autres secteurs, c’est ainsi que, souvent, l’on caractérise les activités tertiaires. Ce phénomène semble de fait confirmé durant ces trois dernières décennies : la productivité apparente du travail dans l’ensemble des services marchands progresse au rythme de +2,3 % par an entre 1959 et 2000, contre +4,3 % pour l’industrie [7]. Une telle constatation appelle néanmoins deux remarques, l’une d’ordre conceptuel, l’autre d’ordre chronologique. Chacune traduit les mutations de l’offre tertiaire entre 1950 et 1980.

 

1/ Ralentissement des gains de productivité horaire du travail depuis 2000

 

 

a) l’évolution de la productivité des services en France

 

° Entre 1960 et 2018, on peut distinguer un premier groupe de services (information et communication) où les gains sont impressionnants (+7,4% par an).

° Un second groupe comprend les services liés à la commercialisation et aux transports (autour de +3% par an) mais avec une nette décélération depuis 2000.

° Puis viennent les services modernes (services aux entreprises, santé) où les gains sont compris entre +1% et +2% par an.

° Les gains des services traditionnels sont de +1% par an mais parfois nulles voire légèrement négatifs (Hébergement et restauration) depuis 2000.

° Les services de soutien administratif (qui comprennent les services liés à l’emploi, l’intérim,) ont des gains quasi nuls.

 

Autre évolution significative, la croissance de la productivité dans les services, déjà plus faible, s’infléchit comme dans l’industrie après 2000. Mais ce fléchissement diverge selon les activités tertiaires. Ce sont les activités de commerce de gros et de détail, transports, hébergement et restauration, ainsi que la santé, qui expliquent surtout la moindre croissance des gains après 2000. Leurs gains sont passés de +4% avant 2000 (+2,7% pour la santé) à de +1% après 2000 (+0,6% par an pour la santé avec un fléchissement très marqué de 2000 à 2010, et une petite reprise après). Dans cette branche, la décélération est progressive depuis 1960. En revanche, les gains de productivité des télécommunications (déjà très élevés) s’accroissent dans entre 2000 et 2017, ainsi que dans certains services aux entreprises comme les autres activités spécialisées, scientifiques et techniques (+1,9% entre 200 et 2018) contre +0,2% entre 1974 et 2000.

 

 

 

Le développement des entreprises des services « modernes » s’est fait selon le même schéma : une croissance rapide de l’emploi salarié depuis 1960, puis à la fin des années 1970, des investissements importants en matériels (ordinateurs, bureautique, matériels de chirurgie,…) suite à une conjoncture très favorable de la demande et à l’émergence de techniques nouvelles.

 

Dès lors, la productivité apparente du travail dans ces services, touchés par l’informatisation, progresse au début de la décennie 1970 : services d’information +4,9% par an entre 1974 et 2000, autres activités spécialisées, scientifiques et techniques, 5,7%, Santé +4%. Mais après 2000, on a vu que ces évolutions divergent fortement.

 

A l’intérieur des services « modernes », il convient en effet de distinguer ceux de basse et moyenne technologie des services de haute technologie (voir ci dessous). Ces derniers peuvent avoir des gains de productivité élevés comme les services d’information (+3,2% par an entre 2000 et 2017).

Les « activités scientifiques et techniques ; services administratifs et de soutien« , qui sont principalement des services aux entreprises, peuvent se retrouver dans ces deux catégories. D’un coté, les services administratifs et de soutien, très disparates (intérim, location, aménagement paysager,….), auraient des gains de productivité très faibles (mais comment mesurer la productivité dans l’intérim ?). Tandis que les activités scientifiques et techniques, eux aussi  disparates, auraient des gains de l’ordre de 1,9% par an.

Outre qu’ils sont destinés aux entreprises, ces services possèdent plusieurs caractéristiques communes. D’une part, leurs structures de production et de travail sont semblables : l’activité y est relativement concentrée : 60 % des salariés de l’ingénierie travaillent par exemple dans les entreprises de plus de 100 salariés.

 

 

Les services traditionnels aux ménages (hôtels, cafés, restaurants, services cinématographiques, loisirs),  font partie des services de basse et moyenne technologie; ils  ont des gains de productivité un peu moins importants, entre 0,5 % et 1 % l’an, voire négatifs. Autre point commun à ces activités, la proportion des personnels de service (serveurs, coiffeurs) est importante : deux tiers dans l’hygiène corporelle, 55 % dans les cafés. On y observait une amélioration plus élevée de la productivité du travail avant 1974. Ceci était à mettre en rapport avec les efforts de modernisation (restructuration des salles de cinéma, développement des chaînes hôtelières, utilisation de l’informatique par certains restaurants pour gérer leur approvisionnement). Dans ces services, les gains de productivité sont aussi dus à des restructurations et des concentrations (disparition de petits établissements).

La santé est un cas à part avec des gains de l’ordre de +2% par an sur longue période mais un net ralentissement entre 2000 et 2010.

 

Il convient aussi de noter la grande hétérogénéité des entreprises selon la taille. Dans la santé notamment, il est discutable de rendre compte des évolutions de la productivité en agrégeant les médecins libéraux et les hôpitaux dont les investissements sont très importants (équipements médico-chirurgicaux).

 

D’autres services s’apparentent à l’industrie par leur structure de métier. Qu’ils soient traditionnels (réparations diverses, blanchisserie) ou modernes (réparation automobile, nettoyage), ces services ont en commun une structure des métiers analogue à celle de l’industrie (deux tiers d’ouvriers, moins de 10 % de cadres).

 

Certains services enfin, de par leur nature même, ne peuvent connaître que des gains de productivité très faibles : la durée de l’étude d’une cause par un avocat peut difficilement être réduite. De même en est-il d’une leçon particulière, d’une activité de recherche ou d’une pièce de théâtre.

 

Une étude récente de l’INSEE distingue deux types de services en cherchant à expliquer les causes du ralentissement des gains de productivité [7] : les services de basse et moyenne technologies (commerces, transports, hébergements, activités de servies administratifs et de soutien,..) et ceux de haute technologie  (information, télécommunication, logiciels,…). Elle étudie les variations de la productivité du travail selon l’efficacité productive des entreprises : celles très productives (la « frontière »), celles peu productives (le « décile ») et les autres entreprises dites « intermédiaires ». La dispersion des productivités s’analyse, de son coté, en comparant la dynamique de productivité entre la frontière et le premier décile ou la productivité intermédiaire.

Il semblerait que le ralentissement de la productivité soit d’abord lié à une inefficacité de l’allocation des facteurs de production entre entreprises, phénomène qu’on retrouve dans l’industrie. Défectueuse, elle conduit à allouer des facteurs de production à des unités qui n’en ont pas besoin, ceci conduisant à diminuer la productivité globale, tout en accroissant sa dispersion entre les entreprises. Par exemple, des entreprises peu productives peuvent continuer à fonctionner grâce à des facilites de crédit, tandis que des barrières réglementaires peuvent dissuader de potentielles entreprises productives d’entrer sur le marché. D’autre part, l’extension de l’innovation aux entreprises moins productives pourrait avoir ralenti depuis 2010. Enfin, les gains de productivité issues des technologies de l’information et de la communication seraient d’ores et déjà récoltés.

  • Dans les services de basse et moyenne technologies, la divergence de la productivité des entreprises est manifeste entre 2002 et 2007 et se caractérise par une stagnation de la productivité des entreprises les moins productives, notamment commerciales, pour lesquelles l’emploi a augmenté légèrement plus vite que l’activité. Cette période serait caractérisée par des gains de productivité très faibles (moins de 1 % en moyenne par an pour le commerce, les transports, les services aux ménages ou les services de soutien aux entreprises), voire négatifs pour l’hébergement-restauration (-0,4% par an entre 2000 et 2017). L’augmentation presque continue de la dispersion des productivités entre 2002 et 2007 serait liée, d’une part, à l’accélération de la productivité à la frontière et, d’autre part, au décrochage du premier décile par rapport à la productivité intermédiaire. De 2008 à 2015, l’écart entre la frontière et le premier décile est resté relativement stable. Ainsi, au sein des services de basse et moyenne technologies, les entreprises à la frontière sont 5,0 fois plus productives que celles du premier décile en 2000, et le sont 5,6 fois plus en 2015. Ce constat moyen masque pourtant une hétérogénéité sectorielle. Dans le commerce par exemple, la productivité de la frontière a été particulièrement dynamique tandis que celle du premier décile a reculé légèrement. Dans le secteur des transports, alors que la productivité avait progressé de façon homogène avant la crise, la productivité de la frontière aurait nettement rebondi dès 2010 (+ 3,5 % par rapport à 2009). À l’inverse la productivité intermédiaire et celle du premier décile sont globalement restées à leur niveau de 2009. L’augmentation de la dispersion des productivités de 2000 à 2008 dans les services de basse et moyenne technologies serait compatible avec les politiques d’allègements de charges pour les bas salaires, amorcées dès 1995. En effet, la productivité d’une entreprise peut baisser si elle décide d’employer plus de main-d’œuvre moins qualifiée, à l’aide de ces dispositifs.
  • Le secteur des services de haute technologie échapperait à ce phénomène de divergence. Le capital humain, et en particulier le recrutement et l’emploi d’ingénieurs et de techniciens semble être un moteur important de la diffusion. Deux périodes se distinguent. De 2000 à 2007, les gains de productivité sont similaires entre la frontière, le premier décile et la productivité intermédiaire. Entre 2008 et 2015, la productivité à la frontière baisse tendanciellement malgré une légère reprise en toute fin de période, tandis que la productivité intermédiaire se maintient globalement et que celle du premier décile est dynamique jusqu’en 2012 et stagne ensuite. Les évolutions relatives des productivités de la frontière et du premier décile depuis la crise sont ici toutefois hétérogènes entre les secteurs d’activité. La dispersion des productivités est particulièrement marquée dans les services de l’édition, où la productivité du premier décile continue de croître alors que celle de la frontière diminue fortement (– 7 %), ainsi que pour les activités juridiques, comptables, etc. Cette évolution se poursuit après la crise où, dans ces secteurs d’activité, la croissance de la productivité du premier décile serait supérieure de 0,5 point à 1 point en moyenne par an à la productivité intermédiaire ou de la frontière.

 

 

 

 

b) La productivité du travail en Europe

Les comparaisons européennes relativisent quelque peu les évolutions françaises. Les données sont disponibles sur une période plus courte. Il convient de reprendre les différents groupes de services de la nomenclature.

Par exemple, les gains très élevés dans les télécommunications se retrouvent dans la plupart des pays mais parfois de manière moins prononcée. Leur ralentissement depuis la crise de 2007 est aussi plus ou moins marqué. De même, le second groupe en terme des gains, les commerces et transports, n’est pas homogène suivant les pays même si on observe un net ralentissement de ces gains dans les transports d’abord à partir de 2000, puis ensuite avec la crise. Mais la France se singularise surtout , avec le Royaume Uni, par un rebond des gains dans la santé après 2010 alors que ceux ci baissent dans la plupart des pays ainsi que par une croissance non négligeable des gains des autres activités spécialisées, scientifiques et techniques, publicité entre 1995 et 2017.

 

° Le premier groupe comprend le commerce, transports et hébergements. Les gains de productivité du commerce évoluent en France (+1,4% entre 1995 et 2017) un peu moins vite que dans l’UE. Ces gains évoluent plus rapidement en Allemagne, Pays Bas, Suède (+ 2% à +3% par an) et progressent peu dans les pays du Sud (+0,9% en Italie et en Espagne). Depuis la reprise de 2010, les gains évoluent en France (+2,4% entre 2010 et 2017) comme en Allemagne, au Royaume Uni et aux Pays Bas et un peu plus que dans l’UE (+2,1%).

Dans les transports, les gains sont désormais très faibles aussi bien en France qu’en Allemagne qu’au Royaume Uni(- 0,6% par an après 2010). Ces gains restent toutefois assez élevés en Suède et s’accroissent sensiblement en Espagne.

 

 

° Le second groupe comprend les services d’information : la croissance forte des gains (+3,1% en France entre 1995 et 2017) provient uniquement des télécommunications (+9,5% comme en Allemagne). cette croissance reste soutenue après la crise de 2007-2010. Mais elle est moins forte qu’avant 2007 dans plusieurs pays, notamment en Allemagne, Italie, mais surtout aux Pays Bas et au Royaume Uni.

Les gains sont très faibles en France dans les services CPA 62-63 (logiciels spécifiques et bases de données). Mais ils sont bien plus élevés dans d’autres pays, notamment en Allemagne et aux Pays Bas. On note aussi que ces gains sont repartis à la hausse après la crise ce qui explique la progression assez forte dans ces pays. En Espagne et en Italie, ils sont du même  ordre de grandeur qu’en France (+0,8% par an entre 1995 et 2017).

 

 

 

° Le troisième groupe comprend des services divers : santé, soutien administratif et activités financières. On observe que le ralentissement de la productivité du travail dans la santé depuis 2000 en France se situe uniquement entre 2000 et 2010. Les gains sont de +1,5% entre 2010 et 2017.

Les gains des activités financières restent élevés dans la plupart des pays sauf en Allemagne où ils diminuent de manière singulière de -0,2% par an sur 22 ans. Ils augmentent en France comme dans la moyenne de l’UE entre 2000 et 2017. Ils augmentent plus qu’en France dans plusieurs pays : Espagne, Pays Bas, Royaume Uni, Suède.

Restent les activités de soutien administratif. Les gains diminuent dans la plupart des pays comme en France sauf en Suède et au Royaume Uni, et dans une moindre mesure aux Pays Bas.

 

 

 

 

° Enfin, les gains divergent sensiblement dans les activités scientifiques techniques qui comprennent aussi les services juridiques comptables, la publicité, etc,.. . Le Royaume Uni se singularise par des gains de productivité assez élevés dans ces activités (+2,2% par an entre 1995 et 2018 alors qu’on enregistre une baisse dans plusieurs pays). Les gains en France sont de l’ordre de 0,7% par an entre  1995 et 2017 du fait de la publicité et autres activité scientifiques et techniques (+2,2%) quand la productivité du travail baisse partout sauf au Royaume Uni.

 

 

 

 

2/ Les salariés tertiaires puis les ordinateurs

II apparaît que les entreprises des services modernes ont dans la première étape de leur développement engagé et utilisé une main-d’œuvre importante, puis ont trouvé dans la croissance du capital un complément à celle du facteur travail. La productivité du travail s’y améliore du fait d’une combinaison plus efficace entre le capital et le travail, de la salarisation (même si on ne peut pleinement la saisir à partir des comptes nationaux), de l’impulsion donnée par les pouvoirs publics, ou par une demande interne et externe soutenue ; autant d’éléments qui soulignent les points de convergence entre l’industrieet cette partie du secteur tertiaire.

Les données d’Eurostat montreraient d’ailleurs que les gains de productivité (calculés ci dessus) sont d’autant plus importants que les actifs en TIC en volume ont augmenté. En Italie, le stock de capital en TIC a progressé assez faiblement dans un pays où les gains de productivité tertiaire n’ont guère augmenté. En Suède, aux Pays Bas, ou au Royaume Uni, les gains plus élevés de productivité vont de pair avec une forte hausse des actifs en TIC.

 

 

3/ la mesure et la qualité de services

Cependant, le sens des concepts économiques traditionnels dans les services et l’application des méthodes de comptabilité nationale méritent une attention particulière. La tertiarisation du système productif et le développement de services modernes, complexes, posent en effet des problèmes non négligeables de mesure statistique. D’abord, de quelle productivité du travail s’agit-il ? Celle de l’ensemble de l’industrie qui peut être améliorée par les services qui lui sont rendus ou celle des services eux-mêmes ? Mesurer un tel concept par branche dans une économie où le travail est de plus en plus déconnecté du produit direct a-t-il toujours un sens ? Apprécier la productivité apparente du travail suppose de plus qu’on puisse bien mesurer le rapport qui la représente.

Or, ni le numérateur, la valeur ajoutée en volume, ni le dénominateur, le temps de travail nécessaire à la production, ne peuvent être parfaitement saisis dans les services. En ce qui concerne la valeur ajoutée, la démarche la plus fréquente dans les comptes nationaux est de calculer la valeur de la production, de la déflater par un indice des prix et d’en déduire un indice de volume. Or, les services sont des produits immatériels. La notion de « volume » (quantité physique à qualité donnée pour chaque bien) n’y est pas toujours conceptuellement bien définie, par exemple dans les services non marchands de l’éducation ou de la santé. L’observation des prix des services aux entreprises et des services des télécommunications s’est toutefois améliorée durant la décennie 2000 avec la mise en place des indices de prix dans ces activités (voir page Partage Volume-Prix).

Mais certains telle la recherche développement y échappent. La notion de « volume » peut être assez bien appréhendée pour des activités traditionnelles, telle une « coupe » de cheveux où l’acte élémentaire peut être aisément quantifiable. Il est autrement difficile de mesurer le volume (et son évolution) de services modernes. On est dès lors amené à se demander si l’autre caractéristique d’une activité tertiaire, celle qui a trait aux conditions de l’offre, précisément à la nature du progrès technique, est encore acceptable ?

 

 

 

a) la mesure de l’effet qualité

Le service a un caractère instantané car il est produit et consommé au même moment et au même endroit. La qualité d’un service est d’autant plus difficile à gérer quand la participation d’un client est active. Ce dernier juge autant le processus et la relation que le résultat de la prestation. La qualité perçue du service reçu dépend en réalité de la qualité du contrat entre le client et l’ensemble de l’organisme prestataire (supports matériels, personnel en contact…..).

Le client est l’arbitre final de la qualité ; ainsi un produit de qualité du point de vue du client, ne signifie pas nécessairement un produit de luxe ou de haute gamme mais plus simplement un produit qui plait, c’est-à-dire, un produit qui répond à la demande et aux attentes d’un groupe d’acheteurs-cibles.

Certains économistes suggèrent que la qualité soit associée aux éléments physiques du service ce que font en général les offices statistiques, alors que d’autres l’associent aux résultats de l’interaction entre le consommateur et le personnel en contact. Certains expriment la qualité en terme plus globale et, pour eux, elle est fortement liée à la satisfaction que retire le client de cette prestation de service.

L’association française de normalisation (afnor) définie la qualité de service comme étant «la capacité d’un service à répondre par ses caractéristiques aux différents besoins de ses utilisateurs ou consommateurs».

 

La mesure de la qualité des services reste ainsi complexe : efficacité et qualité vont elles  toujours de pair ? Il reste à démontrer que la qualité de certains services s’améliore nettement pour les usagers avec le développement des ordinateurs dans les entreprises et les administrations. Le résultat, et donc la qualité, ne cesse de s’améliorer dans de nombreux services (hôpitaux, services aux entreprises, transports, éducation,…) malgré les tensions du personnel.

Mais qu’en est il dans d’autres activités privées ou publics plus administratives où la gestion de dossiers est la tâche principale ? L’usager des zones rurales s’y retrouve-t-il quand des services publics disparaissent ? Celui des villes est confronté au problème d’une demande très forte alors que l’offre ne suit parfois pas toujours. Les services sont ils de meilleur qualité parce qu’ils sont privatisés ?  A l’inverse, l’usager est il satisfait des services administratifs ? Toute étude portant sur l’évaluation des politiques publiques ou des sondages de satisfaction devient utile.  Ne s’agit il pas de penser au client autant qu’au produit ? Les statistiques officielles ne s’intéressent elles pas à ce dernier aspect en laissant de coté le résultat ?

 

 

b) les indicateurs sociaux mais répondent ils aux questions sur la qualité ?

Le courant des indicateurs sociaux (ou indicateurs de développement durable) se développe à la fin des années 60 et dans la première moitié des années 70. Ces travaux, qui s’inscrivent dans une période assez courte, cherche à faire contrepoids à l’utilisation privilégiée de la comptabilité nationale dans le débat politique ou social par la référence à un ensemble d’indicateurs recouvrant les grands domaines des préoccupations sociales. Une percée emblématique de cette nouvelle tendance a été la création de l’indice de développement des Nations Unies (IDH) en 1990, qui combine le PIB par habitant avec la mesure de la santé (espérance de vie) et des résultats scolaires (alphabétisation et scolarisation).

Durant ces 20 dernières années, on s’est orienté vers les indicateurs composites. La méthode consiste à ne pas chercher une traduction monétaire de ces items mais plutôt à les agréger les uns et les autres, directement, après avoir choisi des poids pour les différentes composantes et fait des opérations de standardisation minimales. Par exemple, cela n’aurait pas de sens de sommer un PIB qui s’exprime en milliers d’euros et une espérance de vie qui s’exprime en années. Un premier travail consiste à ramener chaque composante à une échelle de variation commune, par exemple entre 0 et 1, avant de procéder à une agrégation (éventuellement en pondérant). C’est ainsi que procède l’indice de développement humain introduit en 1990, qui rajoute au Logarithme du PIB par tête en parité de pouvoir d’achat, l’espérance de vie recentrée sur [0,1] et un taux d’éducation moyenne de la population. Le poids donné aux différentes composantes de l’indicateur est toutefois arbitraire et a des conséquences fortes sur son évolution.

Mais ces travaux sur ces questions ne sont ils pas trop globaux, en cherchant à estimer des indicateurs de bien être ?  Ne faudrait il pas mieux s’intéresser à chaque service, pris séparément, où les indicateurs de qualité peuvent être d’ailleurs multiples ? De plus, ces indicateurs de bien être ne disent pas grand chose sur la qualité des services (le « résultat »). Pour mesurer la qualité des soins de santé, il ne faut pas prendre des indicateurs sur la santé mais des indicateurs sur les soins de santé. Un indicateur de qualité et de sécurité des soins est un outil de mesure d’un état de santé, d’une pratique ou de la survenue d’un événement, qui permet d’évaluer de manière valide et fiable la qualité des soins et ses variations dans le temps et l’espace. Il doit mesurer une ou plusieurs dimensions de la qualité des soins. Par exemple, les indicateurs de résultats mesurent directement, à l’issue de la mise en œuvre d’un processus de soins, les bénéfices ou les risques générés pour le patient en termes d’efficacité, de satisfaction et de sécurité.

 

De nombreux indicateurs sont disponibles sur les bases de données d’Eurostat et des Nations Unies. En voici quelques uns, mais qui ne rendent pas vraiment compte de la qualité des services.

Prenons le cas de la santé. L’espérance de vie a la naissance en France est la plus élevée parmi les pays d’Europe de L’Ouest et du Nord (82,7 ans en 2017) et figure parmi les plus élevées des pays de. La France se classe ainsi au 3e rang européen derrière deux pays du Sud, l’Espagne et l’Italie (respectivement 83,4 ans et 83,1 ans). L’espérance de vie donne une évaluation de la durée de vie, mais elle n’indique pas si les personnes sont en bonne sante. Ainsi, des indicateurs sur la sante perçue, complètent les informations sur l’espérance de vie. De ce point de vue, la France se distingue des pays d’Europe de l’Ouest et du Nord puisqu’elle est un des deux pays, avec l’Allemagne, dont la part de la population se percevant en bonne ou très bonne sante (67,4 %) est inférieure a la moyenne européenne (69,2 %).

 

 

 

 

 

Dans le domaine de l’éducation, il n’est pas non plus facile d’y voir très clair. Certaines données sont publiées par la Banque Mondiale. Mais c’est l’enquête Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves)  de l’OCDE qui offre la meilleure appréciation. Les acquis des élèves de 15 ans en lecture, en mathématiques et en sciences sont ainsi évalués tous les trois ans depuis 2000 par cette enquête.

Certes, la France se situe au niveau des pays d’Europe de l’Ouest et du Nord et au-dessus de la moyenne de l’UE, sauf en ce qui concerne la réduction des faibles compétences chez les jeunes de 15 ans ou les résultats français sont moins bons. De même, la participation a l’enseignement pré-élémentaire atteint 100 % en 2016. La France se place ainsi au 1er rang européen en ce qui concerne la scolarisation des jeunes enfants entre 4 ans et l’âge de la scolarité obligatoire.

En sciences, Singapour devance tous les autres pays et économies participants. Le Japon, l’Estonie, la Finlande et le Canada sont les quatre pays les plus performants de la zone OCDE. La France avec un score de 495 points se situe, avec l’Autriche, les États-Unis et la Suède, dans la moyenne des pays de l’OCDE (493 points), derrière l’Allemagne ou la Belgique, toutes deux -dessus des 500 points, et devant l’Italie (481 points). La Turquie (425 points) et le Mexique (416 points) ferment la marche pour les pays de l’OCDE. Cette performance est stable depuis 2006. Le recul important en mathématiques qui avait été constaté en 2012 n’a pas été rattrapé. Par rapport aux résultats de 2006, la proportion d’élèves en difficulté est en très légère augmentation en 2015 (21% en 2006 contre 22% en 2015).

 

Mais en 2015, comme lors des trois enquêtes PISA précédentes, la France affiche une proportion d’élèves en difficulté supérieure à la moyenne des pays de l’OCDE. Les inégalités dans le niveau de performance des élèves en sciences sont toujours aussi fortes en 2015 qu’en 2006, alors même que l’insertion professionnelle des jeunes les moins qualifiés est difficile. En 2015, en France, la proportion d’adolescents ayant de faibles compétences en lecture est de 21,5 %, en mathématiques de 23,5 % et en sciences de 22,1 %. Ces résultats placent la France dans une situation moins favorable que celle de la moyenne de l’UE.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’une des leçons d’OCDE – Pisa2015 est le lien étroit entre l’équité et la performance générale du système d’éducation. Autrement dit, la capacité d’un système à faire progresser les élèves en difficulté améliore la qualité générale du système et donc sa performance globale. Or, plus on vient d’un milieu défavorisé en France, moins on a de chances de réussir selon l’évaluation PISA 2015. La différence de résultats entre les deux groupes d’élèves extrêmes est particulièrement marquée en France, où la relation entre performance et milieu socio-économique des élèves est l’une des plus fortes parmi les pays et économies participant à l’enquête PISA 2015.

Enfin, l’accès à la marché du travail des jeunes semble plus difficile en France que dans la plupart des autres pays européens. Le taux d’emploi des 20‑34 ans récemment diplôme (au moins Du second cycle de l’enseignement secondaire) y atteint 74,4 % en 2017 : c’est l’un des taux les plus faibles des pays de l’UE, loin de l’objectif européen de 82 % en 2020 et du taux Européen (80,7 % en 2017). L’écart est encore plus marqué avec les autres pays d’Europe De l’Ouest et du Nord. Par exemple, ce taux dépasse 90 % en Allemagne et aux Pays-Bas. De plus, la France se démarque des autres pays de d’Europe de l’Ouest et du Nord par la proportion la plus élevée de jeunes ne travaillant pas et ne suivant ni études ni formation : 13,9 % des jeunes de 15‑29 ans en 2017. La situation de la France est ainsi plus proche de La situation observée dans certains pays d’Europe de l’Est et du Sud, sans toutefois atteindre Celle de la Grèce et de l’Italie ou la part de jeunes qui ne sont ni en emploi ni en formation est supérieure à 20 %.

 

 

 

V – LA FRONTIÈRE INDUSTRIE SERVICES PLUS COMPLEXE QUE PAR LE PASSÉ

L’économie française se désindustrialise à un rythme rapide,  souvent jugé préoccupant. Cette évolution du tissu productif est plus profonde qu’il n’y paraît. Au-delà d’un basculement de la production et des emplois depuis les secteur industriels vers les secteurs de services, les activités des entreprises deviennent plus complexes et plus diversifiées, au point que la frontière entre services et industrie est aujourd’hui difficile à cerner. En effet, un des aspects les plus étonnants de cette désindustrialisation c’est qu’elle s’accompagne de multiples phénomènes qu’on peut ici énoncer en quelques points :

– Tout d’abord la désindustrialisation résulte aussi d’un  « effet de nomenclature », avec l’externalisation de nombreuses activités de services, du nettoyage à la R&D en passant par les cantines et surtout l’intérim. Ce phénomène d’externalisation est particulièrement curieux à étudier d’autant qu’il est plus marqué en France que dans les autres pays d’Europe jusqu’en 2000. Il est toutefois sensiblement freiné durant la dernière décennie : le coefficient technique des services par l’industrie ne progresse quasiment plus.

À cela on peut ajouter que :

  • l’industrie est de moins en moins industrielle : d’une part les entreprises du secteur d’activité de l’Industrie diversifient leurs activités vers les branches des services.
  • D’autre part les métiers tertiaires ne cessent d’augmenter dans l’industrie tandis qu’a contrario les emplois des ouvriers sont devenus plus importants dans les services que dans l’industrie.
  • l’investissement devient de plus en plus immatériel : 35% de la FBCF des secteurs productifs, sans compter ceux que la comptabilité nationale ne mesure pas.

 

1/ L’externalisation des services aux entreprises s’est complètement estompé 

Le tableau excel ci dessous présente les calculs faits pour la France.

Tableau 10 – Externalisation des services

 

Afin d’apprécier l’importance réelle de la désindustrialisation,  on vise à estimer la somme de la valeur ajoutée (ou l’emploi) de l’industrie et de la valeur ajoutée (ou l’emploi)  des services aux entreprises utilisés par l’industrie. Ainsi corrige- t-on le niveau et l’évolution apparents du poids de l’industrie des phénomènes liés à l’externalisation de fonctions tertiaires. Les services à l’Industrie comprennent tous les « services aux entreprises » : « télécommunications »,  « services informatiques », « activités juridiques et comptables,  services d’ingénierie, architectes », « Recherche – Développement » (en base 2005), « autres activités spécialisées,  scientifiques et techniques », « activités de services administratifs et de soutien » qui comprend les services liés à l’emploi (intérim). Les services à l’industrie ne comprennent pas les services financiers qui ne peuvent pas être vraiment externalisés.

Ce chiffrage repose sur le Tableau des Entrées Intermédiaires  (TEI). La méthode consiste à répartir dans un premier temps, les importations entre les consommations intermédiaires  (CI) de services aux entreprises par l’industrie, les CI de services aux entreprises par le reste de l’économie et les emplois finals de services (hors exportations).

Dans un second temps, on calcule les CI de services produits en France par l’industrie (hors celles correspondant à des importations), les CI de services par le reste de l’économie (hors celles correspondant à des importations), et les emplois finals de services (y compris les exportations)  correspondant à la production hors importations. On multiplie alors la valeur ajoutée (VA) des branches de services aux entreprises par le ratio des CI de services par l’industrie (hors celles correspondant à des importations) divisées par la somme des CI totales (hors celles correspondant à des importations)  et des emplois finals.

On obtient une « Valeur Ajoutée (VA) des services aux entreprises utilisés par l’industrie » qu’on peut ajouter à la Valeur Ajoutée de l’industrie.

« VA SERV par IND » = X * (« CI SERV par IND »/(CI TOT + EF TOT)) * VA SERV

(le tout hors import)

 Le ratio X représente la part des services aux entreprises produits intérieurement. Il est supposé fixe sur toute la période  (1980-2012).

Le pourcentage de la « VA de services utilisés par l’industrie + VA de l’industrie/VA totale de l’économie »  passe de 21,9 % en 1980 à 12,9 % en 2012. La part de l’industrie (VA de l’industrie/VA totale de l’économie) varie de 20,3 % à 11,6 %. On observe une hausse de l’écart (VA externalisée se services par l’industrie) entre 1985 et 2000 et une baisse avec la crise de 2007, puis une moindre baisse entre 2010 et 2016. Ainsi, même si le poids de l’industrie est relevé en niveau de l’ordre de 1,5 points à cause de cette correction  (prise en compte des services utilisés par l’industrie), son recul sur 30 ans n’est guère affecté pour la valeur ajoutée.

En terme d’emplois, ces pourcentages sont de 22,2 % en 1980 et 10,9 % en 2016, contre 21,1 % et 9,4 % pour la seule industrie.  Le niveau relevé pour l’emploi l’est à cause des effectifs intérimaires en dépit de leur baisse au moment de la crise. Les emplois de services utilisés par l’industrie représentent 16,5 % des emplois industriels en 2016 contre 5,6 % en 1980.

 

 

 

 

Parmi les différents emplois externalisés, ceux dont la croissance est la plus forte entre 1980 et 2010 sont ceux des activités juridiques, comptables, et d’ingénierie.  Par contre, les activités de services administratifs et de gestion qui comprennent les services liés à l’emploi  (intérimaires) ont baissé entre 2000 et 2010 du fait d’une quasi stagnation des consommations intermédiaires en ces services par l’industrie alors que celles-ci augmentent globalement.

Il faut aussi souligner que comme les logiciels et la R&D sont traitées en FBCF, et que ce sont eux qui connaissent la plus forte croissance, le ralentissement est d’autant plus net que ces services ne sont plus considérés comme une CI.

 

 

 

 

a) L’externalisation a été presque stoppée depuis 2000 malgré un regain en 2017 et 2018

Entre 1985 et 2000, période où la croissance en volume a été forte en moyenne, on observe un recours accru aux services : la valeur ajoutée de l’industrie et des services à l’industrie augmente presque aussi vite que le PIB. L’emploi de l’industrie et des services à l’industrie a ainsi augmenté de près de 140 000 personnes entre 1995 et 2000. Cette forte poussée est surtout due aux à l’ingénierie et à l’intérim. Entre 1980 et 2000, l’externalisation a un effet de l’ordre de 23 % sur la baisse de l’emploi industriel ce qui n’est pas négligeable.

Toutefois, entre 2000 et 2016, surtout après la crise de 2007, ce mouvement est freiné même si la part des effectifs des services à l’industrie dans les effectifs de l’industrie ne baisse pas et même si le coefficient technique des services par les branches industrielles augmente encore mais beaucoup plus faiblement qu’avant 2000 Ainsi, la prise en compte du mouvement d’externalisation ne conduit pas à infirmer de façon très significative l’habituel diagnostic de désindustrialisation. Mais elle suggère que ce mouvement a un caractère cyclique marqué comme le montrent les données entre 1980 et 2016. On peu presque parler d’un nouveau cycle depuis 2007, en rappelant encore une fois que les entreprises dépensent (externalisent) en priorité des achats de logiciels et de R&D.

En valeur, de 1970 à 2013, l’industrie manufacturière a externalisé de plus en plus ses activités vers les services. Les consommations intermédiaires de services principalement marchands augmentent fortement : elles ont progressé deux fois plus vite que l’ensemble des consommations intermédiaires de la branche. Globalement, elles se sont accrues plus rapidement que la production, pesant sur la valeur ajoutée. Le recours croissant de l’industrie manufacturière aux services a essentiellement eu lieu au cours des années 1990, puis aurait nettement ralenti jusqu’à s’estomper : la part des consommations intermédiaires de services principalement marchands de la branche manufacturière dans l’ensemble des consommations intermédiaires de la branche a augmenté jusqu’en 2000 ; puis, de 2000 à 2007, elle  nettement ralenti, avant de stagner de 2007 à 2013. Au total, elle a doublé pour atteindre 19 % en 2013.

Sur l’ensemble de la période 1970-2013, la croissance de la part des consommations intermédiaires de services principalement marchands en valeur est due pour les trois quarts à un « effet prix » De 2000 à 2007, la hausse est faible et s’explique pour les deux tiers par un « effet volume ». Et, de 2007 à 2013, la stabilité de leur part résulte d’une légère hausse des volumes relatifs compensée par des prix relatifs en baisse.

 

 

b) Le mouvement d’externalisation des services par l’industrie est ralentie en France comme dans la plupart des pays d’Europe mais celui des services par les services a pris le relais

Pour faire des comparaisons internationales, il faut encore être prudent. Comme les marges de transports ne sont pas traitées de la même façon dans tous les pays et que le partage des logiciels en CI et FBCF n’est pas le même, on préfère exclure ces produits des comparaisons. On inclut en revanche dans les produits tertiaires les services financiers et immobiliers.

Ces calculs sont aussi faits en valeur. Voici les principales évolutions dans différents pays.

  • En 2015, le coefficient technique des services par l’industrie manufacturière en valeur est le plus élevé aux Pays Bas aussi bien pour tous les produits tertiaires  (hors logiciels et transports sauf logistique) que pour les seuls « services aux entreprises ».  La France vient au second rang pour les produits tertiaires. Son coefficient technique par l’industrie est de 13,7 % en 2015, à peine plus élevé qu’en Italie et en Belgique. Le coefficient du Royaume Uni et en Espagne est le plus bas.
  • Le coefficient technique des services aux entreprises par l’industrie est plus élevé en France dans les industries agroalimentaires (IAA) et les biens intermédiaires. Pour l’automobile ou les matériels de transport, il est dans la moyenne des autres pays.
  • Confirmant en partie les résultats observés ci dessus, le coefficient technique des services aux entreprises augmente légèrement en France entre 2010 et 2015, comme en Allemagne ou au Royaume Uni. Il est stable en Espagne alors qu’il est déjà bas. Il progresse en revanche sensiblement en Belgique.
  • Ces évolutions et niveaux sont très différents pour l’ensemble des branches : d’une part le Royaume Uni externalise beaucoup de services dans l’ensemble de l’économie (que dans l’industrie), donc dans les branches tertiaires : le rapport « CI en produits tertiaires / production de l’ensemble des branches » est de 21%, soit plus qu’en Allemagne et en Italie.

 

 

 

  • D’autre part, le mouvement d’externalisation des services par l’ensemble des branches n’est pas moins faible en France qu’aux Pays Bas et en Belgique (contrairement à la seule industrie) : entre 2010 et 2015, le coefficient technique de l’ensemble des produits tertiaires par le total des branches de l’économie gagne 1,2 point, plus qu’au Pays Bas et presque autant qu’en Belgique.

  • Ce sont ainsi des branches tertiaires qui externalisent (sous-traitent) de plus en plus des services en France. Dans d’autres pays (Allemagne, Belgique, Pays Bas), le mouvement d’externalisation est parallèle dans l’industrie et le tertiaire entre 2010 et 2015. Tandis qu’au Royaume Uni, Italie, Espagne, le coefficient technique des services par les branches tertiaires ne n’augmente pas. Faut il rappeler que les consommations de services par ces branches sont presque 7 fois plus élevées que celles par l’industrie en France !

Toutefois, un regain des CI des coefficients techniques des  services par l’industrie est possible en France depuis 2017. On a vu que que les achats intermédiaires des entreprises et des administrations  accélèrent depuis 2017 en 2018 (+ 3,8% par an en volume en 2017 et 2018). Cette expansion est notamment imputable à la forte croissance des activités scientifiques et techniques.

 

 

2) Emplois par branche et par fonction : il y a plus d’ouvriers dans le tertiaire que dans l’industrie.  La part des cadres ne cesse de croître dans l’industrie.

Il convient de préciser un autre aspect important de la tertiarisation de l’économie durant ces vingt dernières années.  Certes, l’analyse comparative des sources « salariés » des DADS (déclarations annuelles de données sociales) de 1994 et 2011 montre une relative stabilité de l’écart entre la part de l’emploi tertiaire par branche dans la population active (72 % en 1994, 78,5 % en 2011) et la part des catégories socioprofessionnelles tertiaires hors fonction publique (cadres,  professions intermédiaires employés) (58 %, 66 %)

 

 

Mais ceci masque certaines évolutions significatives de bouleversements dans l’organisation du travail des entreprises.  Tout d’abord, du fait de la spécialisation, l’emploi des branches tertiaire se situe à un niveau nettement supérieur à celui des métiers tertiaires comme l’indiquent les pourcentages ci dessus et les chiffres en niveau absolu.

Cette évolution est équilibrée par un mouvement inverse :  la part de l’emploi tertiaire dans les branches industrielles progresse sensiblement entre 1994 et 2011 : de 37 % de l’emploi industriel en 1995 (1,2 million de personnes), cette part passe à 45 % en 2011. Cette progression relative n’est pas nouvelle : de 20 % de l’emploi industriel en 1962 (1,1 million de personnes), cette part passe à 23 % en 1968 (1,2 million) et 27 % en 1975 (1,7 million).

Cette croissance, parallèle au mouvement de spécialisation des activités tertiaires, résulte du développement de plusieurs fonctions dans les entreprises industrielles : l’administration, la gestion, la distribution et l’informatique. Précisément, c’est l’effectif des cadres supérieurs qui a le plus progressé à l’intérieur de ces différentes fonctions.

Dernier exemple, la forte poussée des ouvriers dans les branches tertiaires confirme l’interpénétration croissante entre l’industrie et les services. Certes, leur part dans l’emploi tertiaire global diminue légèrement (de 25 % en 1994 à 23 % en 2011) mais leur nombre (1,8 million en 1994, 2,5 millions en 2011) progresse plus rapidement que le nombre total des ouvriers à tel point qu’il dépasse le nombre d’ouvriers dans l’industrie de 1 million en 2011, qui lui ne cesse de décroître surtout à partir de 2002. Cette poussée provient notamment d’une transformation du mode de production des services. Ainsi le développement de nouvelles formules de restauration (« fast-food » restaurants, cantines) a entraîné une industrialisation de ces branches. Des spécialités ouvrières (réparateurs, salariés de la restauration rapide) apparaissent dans les entreprises tertiaires nouvellement créées.  Enfin, le développement du travail intérimaire explique aussi cette forte poussée. Les entreprises de l’intérim sont classées comme tertiaires alors que près des trois quarts de leurs effectifs travaillent dans l’industrie.

C’est pourquoi les métiers ouvriers progressent entre 1994 et 2011 dans l’ensemble de l’économie même si ce mouvement  se retourne en 2007, alors que l’emploi des branches industrielles diminue.

 

 

 

VI – LES MUTATIONS DE LA CONSOMMATION DES MÉNAGES EN FRANCE ET A L’ÉTRANGER

 

Depuis 1960, la croissance économique en France se décompose en deux grandes périodes. Dans un premier temps, après la période de pénurie de l’après-guerre et jusqu’au milieu des années 1970, les Trente Glorieuses sont caractérisées par un cercle « vertueux » alliant forte croissance des revenus distribués et avènement d’une consommation de masse [9]. De 1960 à 1974, le revenu disponible des ménages (RDB) a progressé de façon continue, de 11,2% en moyenne par an. Les prix de la consommation ont augmenté de 5,2% en moyenne, le pouvoir d’achat du revenu disponible de l’ensemble des ménages a donc progressé sur la période de + 5,8%par an. Compte tenu de l’évolution du nombre de ménages et de leur composition, cette croissance correspond à une progression moyenne du pouvoir d’achat au niveau individuel de 4,6 %. La consommation de masse s’est traduite dans le même temps par une augmentation annuelle au niveau individuel des dépenses en volume de 4,1% par an.

Le premier choc pétrolier en 1974 a marqué une rupture dans le rythme de croissance tendanciel de l’économie française. Le pouvoir d’achat des ménages a depuis lors progressé moins vite : + 2,1 % par an en moyenne entre 1975 et 2008, soit, compte tenu de la hausse tendancielle de la population, + 1,3 % au niveau individuel. La consommation est demeurée un peu plus dynamique (+ 2,2% par an, soit + 1,5% au niveau individuel) car les ménages ont diminué sur la même période leur taux d’épargne (de 21 % à 15 %). Dans un premier temps, entre 1975 et 1987, le pouvoir d’achat a nettement décéléré (+ 0,9%par an au niveau individuel), avec le ralentissement du PIB. Malgré cela, les ménages ont maintenu un rythme de consommation ferme (+ 1,7%au niveau individuel), en puisant dans leur épargne dont le taux a perdu 10 points, passant de 21 % en 1975 à 11 % en 1987. Revenu au début des années 1990 à 15 %, le taux d’épargne s’est ensuite stabilisé, la croissance des dépenses de consommation suivant celle des revenus. Sur la période récente, de 2000 à 2007, les dépenses de consommation ont progressé à un rythme assez régulier, de 1,8 % par an au niveau individuel, quasi indépendant des fluctuations du pouvoir d’achat. Toutefois, en 2008, sous le coup du fort ralentissement de ce dernier (0,0% après + 2,4%en 2007), elles ont nettement marqué le pas (+ 0,3 % après +1,8 %). Entre 2008 et 2017, le pouvoir d’achat du RDB augmente de 0,8% et la consommation en volume de 0,9%.

 

1) Dématérialisation de la consommation des ménages en France : pas d’évolution marquée entre 1975 et 2017

 

a) coefficients budgétaires des services dans la dépense de consommation 

Deux approches sont possibles pour étudier la part des dépenses des ménages dans leur budget : soit la dépense de consommation finale, soit la consommation finale effective qui mesure ce que les ménages consomment réellement. En effet, les ménages ne paient pas directement tout ce qu’ils consomment.

Les évolutions de la consommation des ménages sont plus complexes qu’il n’y paraît. D’un côté, les ménages consacrent une part croissante de leur consommation en valeur à l’achat de services. Les dépenses des ménages en services principalement marchands, y compris celle de la construction, représentent 51,5% de leur budget en 2017 contre 36,7 % en 1975. Cette hausse est en fait largement imputable à une croissance plus rapide des prix des services. En volume, l’évolution du partage entre biens et services est nettement moins forte : le coefficient budgétaire des services passe de 46,5% en 1975 à 49,5% en 2017. La consommation relative de biens en volume, y compris l’énergie et la construction, ne perd donc que 3 points entre 1975 et 2017.

Le diagnostic d’une tendance à la « dématérialisation » de la consommation des ménages s’en trouve pour le moins nuancé. Ce d’autant qu’au-delà de ces considérations sur les évolutions de parts relatives en volume, il faut rappeler la progression spectaculaire du volume global de consommation au niveau individuel : celui-ci a été multiplié par 5 entre 1960 et 2017, aussi bien les services principalement marchands que les services principalement non marchands.

Les nouveaux besoins se traduisent également par l’achat de biens : biens directement liés aux loisirs et renouvellement de biens durables qui, grâce aux progrès techniques, permettent toujours plus de gains de temps et de performance. En outre, la baisse du coût d’acquisition de nombreux biens durables rend préférable le renouvellement à la réparation. Cette baisse se traduit alors par une progression des dépenses en volume de biens et une diminution de certains services. Enfin, biens et services connaissent souvent un développement complémentaire : le taux d’équipement en téléphones mobiles à la fin des années 1990 a, par exemple, fortement augmenté avec les dépenses en services de téléphonie. L’analyse de la consommation par fonction permet de compléter celle par produit.

 

 

 

 

b) coefficients budgétaires des services dans la consommation finale effective 

On observe d’abord que la part des services gagne 11 points en 2017 du fait de la prise en compte des services individualisables des administrations publiques (santé, éducation, action sociale) par rapport au coefficient budgétaire des services dans la dépense de consommation finale.

Concernant les évolutions en valeur des coefficients budgétaires, il est à noter que le coefficient budgétaire des services gagne 40% en valeur au regard de la dépense de consommation contre 30% pour la consommation effective. L’essentiel de cette divergence vient du fait que le second a un niveau supérieur. Mais cette moindre croissance provient aussi de la faible progression des dépenses d’enseignement : le coefficient budgétaire de l’enseignement perd 0,8 points entre 1975 et 2017.

Mais c’est surtout en volume que le coefficient budgétaire de l’enseignement diminue, passant de 12,6% en 1975 à 7,9% en 2017. Au total, le coefficient budgétaire des services dans la consommation effective des ménages ne gagne que 2 points en volume entre 1975 et 2017. La progression était un peu plus plus élevée au regard de la dépense de consommation finale effective (+3 points)

 

 

 

 

b) Les structures de la consommation des services en France dans l’ensemble des services

 

° la dépense de consommation finale 

Les coefficients budgétaires des services traditionnels aux ménages (restaurants, hôtellerie, réparations diverses) sont en recul depuis 1960 (autour de 45% contre 20% en 2017). Ceux des activités financières connaissent une chute avec la crise de 2009. Les coefficients budgétaires de la santé, des transports et surtout des activités immobilières augmentent (autour de 30% en 1960 et 40% en 2017). Ce sont eux les grands gagnants avec les services de communication (autour de 2% en 1960 et 7% en 2017).

Sur longue période, la dépense de consommation finale de santé fait partie des postes de consommation les plus dynamiques, sa part passant de 2,9 % en 1959 à 4,9 % en 2012.

 

 

 

° La consommation finale effective 

Les effets prix sont très importants : la part des services traditionnels diminue beaucoup plus fortement en volume qu’en valeur. A l’inverse les services d’informations et de communications, connaissent une très forte croissance de leur part en volume alors que leur part en valeur ne cesse de diminuer du fait d’une très forte baisse des prix.

 

  • Le logement

Le logement est le premier poste de dépenses. Les Trente Glorieuses ont été marquées à la fois par la hausse du nombre de logements, de leur qualité, et par la diffusion intensive de leur équipement en meubles et appareils électroménagers. La part budgétaire consacrée à ce poste a ainsi crû sensiblement entre 1960 (20% en volume) et 1997 (28,8 %). Elle a depuis légèrement baissé (26,7 % en 2017), mais cet infléchissement traduit en réalité la croissance du nombre de ménages propriétaires : leur part dans le nombre total de ménages a augmenté tout particulièrement entre 1973 (45%) et 1988 (54%). En effet, les nouveaux propriétaires, ne payant plus de loyers, ne font plus face aux mêmes dépenses de consommation de services de logement, mais à des dépenses d’autres natures (dépenses d’investissement-logement, remboursement d’emprunts). Au cours des années 1990, la part des propriétaires a continué de croître, mais la hausse est de moindre ampleur (60%en 2017, 56 % en 2002).

Pour neutraliser cet effet trompeur de l’accession à la propriété sur la mesure de la consommation des ménages, la comptabilité nationale considère que les ménages propriétaires occupant leur logement bénéficient de facto d’une consommation de logement, c’est-à-dire se payent des loyers à eux-mêmes (loyers dits « imputés »). Ce choix est motivé par le souhait de faire figurer les achats de logements en FBCF (un actif entraîne la production d’un service) et par un souci de comparabilité temporelle et internationale des agrégats entre des pays où les proportions de propriétaires occupants diffèrent fortement.

En élargissant ainsi le champ, c’est-à-dire en passant du budget de consommation des ménages (notion microéconomique) au champ des dépenses de consommation des ménages (notion de comptabilité nationale qui inclut les dépenses « imputées »), le poids des dépenses liées au logement augmente alors continûment sur l’ensemble de la période, passant de 20% en 1960 à 27% en 2017. Les loyers imputés sont les principaux contributeurs de cette hausse, celle des loyers réels l’expliquant dans une moindre mesure. Cette hausse de la part budgétaire consacrée aux loyers résulte à la fois d’un effet-prix, le prix des loyers ayant augmenté plus fortement que l’inflation globale, et d’un effet-volume, la quantité et la qualité des logements ayant augmenté globalement plus vite que la consommation d’ensemble. Cela a notamment été le cas dans les années 1960 et 1970, marquées par des efforts massifs de construction pour résorber la crise du logement de l’après-guerre et absorber la forte hausse du nombre de ménages.

Notons que les services immobiliers n’incluent pas ici dans une approche par produit  les charges (eau, gaz, électricité…) qui ont aussi augmenté. Les dépenses liées au logement sont bien souvent ressenties par les ménages comme contraintes car pré-engagées dans leur budget : c’est le cas pour les dépenses de loyers, de  chauffage ou d’éclairage. En 2007, la part des dépenses que les ménages consacrent au logement, à son chauffage et à son éclairage, atteint 25 % de leur consommation. Ces dépenses représentent 75% des dépenses « pré-engagées », sur lesquelles les ménages peuvent difficilement arbitrer à court terme. La part de ces dépenses « pré-engagées » dans le revenu disponible brut des ménages n’a cessé de progresser, atteignant 28% en 2007 contre 13% en 1960. Une forte augmentation de cette part au cours des années récentes, imputable notamment aux prix des loyers, pourrait avoir contribué à faire naître et se creuser un écart entre la mesure du pouvoir d’achat et la perception que s’en font les ménages.

 

  • la santé

Les dépenses de santé croissent avec le niveau de vie. Les ménages ne paient pas directement tout ce qu’ils consomment. Certaines dépenses sont prises en charge en totalité ou en partie par les administrations publiques. C’est tout particulièrement le cas pour les dépenses d’éducation (enseignement primaire, secondaire et universitaire public), de santé (remboursements de la Sécurité sociale) et de logement (allocations logement). En comptabilité nationale, en additionnant à la dépense prise en charge par le ménages, celle prise en charge par la collectivité, on passe d’une logique de dépense de consommation des ménages à une logique de consommation finale effective. Par exemple, du fait de l’importance de l’assurance-maladie en France, les dépenses de santé directement payées par les ménages ne représentent que 3 % de leur budget en 2017 en valeur, mais leur consommation finale effective de santé représente près de 10% de leur consommation finale effective totale.

La hausse de la part des dépenses de santé prises en charge par la collectivité a été forte entre 1960 (65%) et 1980 (85%). Depuis, cette part est relativement stable : elle a légèrement reculé depuis 2002 (80 % en 2017) sous l’effet de mesures visant à maîtriser les dépenses d’assurance-maladie : augmentations des tickets modérateurs et du forfait hospitalier, franchises sur les actes médicaux et sur les boîtes de médicaments, déremboursements de certaines classes de médicaments, développement des dépassements d’honoraires non remboursés.

Sur longue période, la consommation finale effective de santé fait partie des postes de consommation les plus dynamiques, sa part dans la consommation finale effective passant de 4% en 1960 à 10% en 2017. Les volumes consommés ont considérablement augmenté, sous l’effet de multiples facteurs : l’accroissement de la médicalisation tout au long du cycle de vie ; une meilleure couverture de l’assurance maladie ; le vieillissement de la population, le nombre de visites chez le médecin s’élevant avec l’âge ; le développement de l’offre de soins, avec notamment l’incorporation continuelle des innovations et du progrès technologique.

 

  • l’ensemble des services « individualisables » et administratifs

Il reste que si on additionne les consommations effectives de santé, d’enseignement et de services administratifs (les services « individualisables » plus ces derniers), on observe que leur part dans la consommation totale des services, n’a pas augmenté entre 1960 et 2017, malgré une très forte hausse jusqu’en 1978, mais ensuite une relative stabilité avant une chute depuis 1993. Entre 1960 et 2017, la hausse relative de la consommation effective de santé est compensée par la baisse relative de la consommation effective de l’enseignement. Ces données sont elles exactes ? Cette baisse entre 1993 et 2008 est pour l’essentiel due à l’enseignement . Le partage volume prix y était il correct durant cette période? Depuis 2008, il y a de fait légère hausse relative de ces dépenses.

La part de la consommation effective de services d’enseignement, action sociale, santé et services administratifs ne progresse néanmoins pas beaucoup en valeur passant de 36,5% en 1960 à 36,8% en 2017 contre une légère baisse en volume (37,6% en 1960; 37,1% en 2017). Ceci conduit à nuancer l’explication de la courbe en « cloche » du graphique suivant en volume par les évolutions de prix de l’enseignement. Il reste que la méthode « output » conduisant à s’appuyer sur le nombre d’heures élèves par catégories d’enseignement reste fragile. Comme ceux ci diminuent, à moins d’un effet qualité important, le volume n’augmente pas au détriment d’une forte hausse des prix.

 

 

 

 

  • les services d’information de communication

Entre 1960 et 2017, le poids des services de d’information de communication a plus que triplé dans la consommation effective des ménages mais celui des télécommunications a été multiplié par 37. La consommation en volume de ces services a augmenté nettement plus vite (+9,6% par an) que l’ensemble des autres postes de consommation effective des ménages (+ 2,9 %), principalement dans les années 1970 avec la diffusion de la téléphonie fixe et depuis le milieu de la décennie 1990 avec la téléphonie mobile et l’internet. Ces produits apparus comme des produits de luxe se sont rapidement révélés de plus en plus accessibles, et indispensables. En outre, le caractère souvent contractuel de ces dépenses, qui lient les ménages aux opérateurs sur des périodes longues, en a fait, avec le logement, l’un des principaux facteurs du développement des dépenses « pré-engagées » depuis une décennie.

 

 

 

2) Les mutations du budget de consommation en Europe

Les données d’Eurostat sont plus agrégées et donc elles ne sont pas tout à fait comparables en volume à celles plus désagrégées des comptes français. Toutefois si on agrège des séries chaînés françaises en prenant l’ensemble des services sans faire la somme de chacun, on retrouve les évolutions d’Eurostat. Le coefficient budgétaire de l’ensemble des services (dépense de consommation de services en volume en France rapportée à la dépense de consommation totale) gagne 3,5 points entre 1995 et 2017 selon les données d’Eurostat (évolution un à peine plus forte que dans les données de l’Insee quand on fait le même calcul).  On note aussi que la croissance de la consommation en volume n’est pas la même en Europe : elle est forte en Suède et au Royaume Uni, faible en Italie, voire en Allemagne, et assez élevée en France, plus que dans l’UE (+1,5% par an entre 1995 et 2017).

 

 

 

 

a) le coefficient budgétaire des services est à peu près au même niveau en 2017 dans les pays

Qu’en est il du coefficient budgétaire des services ? les données d’Eurostat permettent de l’estimer approximativement dans une approche fonctionnelle, en incluant le logement, y compris le chauffage, et en ne prenant qu’une petite partie des biens et services divers. Sa croissance en volume est de 10% en France comme en Italie et en Allemagne, atteignant 52% en 2017 contre 48% en 1995 contre +8% dans l’UE. le plus étonnant est que dans les pays où ce coefficient était le plus élevé en 1995 (Royaume Uni et Suède), il y a baisse de 5 à 10%. La croissance est la plus forte en Espagne du fait du tourisme.

Que ce soit sur les données temporelles françaises ou sur les données de comparaisons internationales pour une année donnée, la part budgétaire consacrée aux dépenses de consommation alimentaire diminue avec le niveau de vie. En revanche, pour d’autres postes de consommation, le coefficient budgétaire des ménages apparaît positivement corrélé avec le revenu. C’est le cas par exemple pour les dépenses effectives (i.e. quelles que soient leurs prises en charge) de santé et d’action sociale (crèches, maisons de retraite…) et pour celles de services d’assurance.

Dans cette logique, l’analyse des évolutions propres à chaque pays de l’Union européenne s’interpréterait dans un mouvement de convergence des structures de consommation, liée à celle du niveau de vie : une fois leurs besoins « nécessaires » satisfaits (alimentation), les ménages chercheraient à satisfaire des besoins moins indispensables (habillement, équipement du logement, transports…), avant d’acheter des produits « supérieurs » (santé, culture, communication, loisirs…). De fait en 2017, la part des services est presque la même dans tous les pays d’Europe occidentale, voisinant autour de 52% dans l’UE.

 

b) La part des consommations des services en volume n’augmente pas dans tous les pays

La part budgétaire affectée aux services augmente entre 1995 et 2017 dans la plupart des pays. En revanche, celle en volume connaît des évolutions divergentes selon les pays.

Dans de nombreux pays, si ce coefficient augmente en valeur, ce n’est pas la cas en volume (pays nordiques, pays de l’est de l’Europe, surtout le Royaume Uni). Les pays (courbes en bleu et noir) où le coefficient budgétaire en volume des services baisse, sont presque aussi nombreux que ceux où il augmente. Excepté le Royaume Uni, il augmente dans les grands pays : Italie, Allemagne, France, Espagne,… .

 

 

c) la fonction télécommunication

Mais ce qui caractérise la France, c’est la croissance relative époustouflante des services de communication (les TIC) bien plus en volume qu’en valeur, et dans une moindre mesure des services de loisirs..

Le coefficient budgétaire en volume des services de communication passe de 0,9% en 1995 à 4,9% en 2017 contre une variation de 1% à 3,5% dans l’UE. A ce stade les évolutions en valeur ne sont mêmes plus vraiment significatives. Pour mémoire, le coefficient budgétaire en valeur passe de 2,2% à 2,5% (3,2% en 2010).

La croissance relative des services est plus importante en volume qu’en valeur, ce qui constitue en soi une véritable révolution. Il n’y a qu’en Suède que le phénomène est encore plus marqué.

Partout, les prix relatifs des services baissent, mais encore plus en France. Plus précisément, le coefficient budgétaire des services (télécommunications, loisirs, enseignement, restaurants et hôtels) passe de 17,4% en 1995 à 18,3% en 2017 alors qu’en volume, il passe de 14,1% à 20,2%, soit une baisse du prix relatif de ces services de -27% qu’on retrouve en partie en Suède : -24%. En sachant que le prix relatif des hôtels restaurants, lui, ne baisse pas et que le coefficient budgétaire de ces services baisse partout en volume tandis qu’il stagne pour l’enseignement. (+0,1 point en France). A coté des communications la progression est donc aussi sensible pour les loisirs

 

 

d) la fonction « logement »

La fonction logement inclut ici les dépenses en eau, électricité, gaz et autres combustibles. Au sein de l’Union européenne à 27, on n’observe pas de corrélation positive marquée entre le niveau de revenu par habitant et l’importance accordée aux dépenses de logement. Comme en France où il est le premier poste de dépenses, il s’agit dans tous les pays d’un poste de dépense essentiel.

Le coefficient budgétaire augmente dans de nombreux pays en valeur, sauf en Suède et au Royaume Uni. En revanche, il baisse presque partout en volume sauf en Espagne. la baisse de ce coefficient en volume en France (-9%) est quasiment dans la moyenne des pays de l’UE (-7%) (-8% en Allemagne).

 

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Jusqu’au milieu des années 1980, les logements, de plus en plus nombreux, ont de plus en plus été équipés en meubles et gros équipements électroniques, contribuant à la hausse de la consommation d’ensemble. Depuis, la demande semble avoir atteint un niveau de saturation et les achats correspondent désormais plutôt au renouvellement de mobilier. Pour les meubles, la sensibilité des achats aux variations du revenu et des prix est forte, attestant du caractère arbitrable de ces biens. Une grande sensibilité aux aléas conjoncturels caractérise aussi le gros équipement électrique du logement, marqué en outre par des phases cycliques, liées aux cycles de vie de ce type de produit. Peu de ménages peuvent acheter un nouveau produit à son apparition, compte tenu de son coût ; puis les progrès technologiques et les rendements d’échelle permettent des baisses de prix, donc sa plus large diffusion. Le taux d’équipement des ménages augmente jusqu’à sa saturation, dont le niveau dépend du caractère plus ou moins indispensable du produit. La quasi-totalité des ménages possède aujourd’hui un lave-linge et un réfrigérateur ou combiné réfrigérateur-congélateur (apparu au début des années 1970), 80 % un four à micro-ondes (sur le marché depuis le milieu des années 1980), mais moins de 50 % un lave-vaisselle (apparu au début des années 1970).

 

 

 

e) la fonction loisirs

Pour les dépenses de loisirs, le dynamisme depuis 1995 n’est pas continu dans le temps ni uniforme selon les produits. Les achats de biens pour les loisirs et les dépenses en jeux de hasard ont été plus dynamiques que la progression de l’ensemble du budget de consommation. La part budgétaire consacrée aux services de loisirs est plus stable, les volumes consommés, notamment les services d’hébergement touristique, ayant pâti d’une évolution relativement défavorable de leurs prix.

Au sein de l’Union européenne, en 2017, les comparaisons internationales ne font pas apparaître de lien entre coefficient budgétaire lié à la communication et aux loisirs (hors services d’hébergement) et niveau de richesse par habitant Alors qu’on observe un lien de ce type en France au cours du temps (la hausse du pouvoir d’achat ayant coïncidé sur longue période avec le développement de ce poste), les données internationales font par exemple apparaître des coefficients budgétaires du même ordre en Allemagne et dans nombre des pays de l’est de l’Europe. En outre, le poids de ce poste dans le budget des ménages dans les pays de niveau de PIB comparable à celui de la France il y a trente ou quarante ans est nettement plus important qu’il ne l’était à l’époque dans l’Hexagone.

 

 

3) Vers un nouveau modèle de consommation : l’économie collaborative

Depuis quelques années est apparue l’économie collaborative. Il s’agit de relation entre ménages notamment (AirBnb, covoiturage, location de matériel,..). L’économie collaborative est un modèle socio-économique qui repose sur le partage ou l’échange de biens, de services ou de connaissances entre particuliers. Elle se traduit par un échange monétaire tel que la vente, la location ou la prestation de services, ou un échange non monétaire comme le troc, le don ou le volontariat. Dans ce système économique, les particuliers sont généralement mis en relation via des plateformes numériques.

L’économie collaborative tend dans certains domaines à concurrencer l’économie traditionnelle (d’où la  nécessité de « mesurer pour comprendre » les grandes tendances de consommation des ménages). des notions : producteur-consommateur / consommateur-producteur / co-producteurs, deviennent de plus en plus complexes. Cette économie concerne quasiment les services  [10].

Mais l’économie collaborative se construit aussi sur la base d’associations d’individus sans forcément passer par les nouvelles technologies. Toutefois l’essor d’Internet, des applications mobiles, bref, des nouvelles technologies, permettent l’émergence de l’économie collaborative qui est en plein développement, et même à la pointe, en France. Selon le ministère de l’Economie, neuf Français sur dix déclarent avoir déjà réalisé au moins une fois une pratique de consommation collaborative. Selon certains sondages,  plus de sept Français sur dix trouvent davantage de plaisir dans l’usage d’un bien d’équipement que dans sa possession, essentiellement pour des raisons économiques. et 19 % estiment qu’il est moins important qu’il y a dix ans d’être propriétaire.

L’économie collaborative diffère ainsi des modèles économiques traditionnels dans le sens où elle met en avant l’usage des biens plutôt que leur possession, le lien entre les personnes comme dimension sociale et les préoccupations environnementales. De ce point de vue, cette forme de modèle économique pointe du doigt la sous-utilisation et le gaspillage des sociétés de consommation. Les particularités de l’économie collaborative sont aussi de proposer, d’une part, des prix attractifs liés à la mutualisation des moyens et, d’autre part, de favoriser les retours d’avis des consommateurs via Internet ou les applications mobiles.

Le développement de l’économie collaborative remet en question un certain nombre de piliers de l’économie traditionnelle. Elle contribue en effet à l’émergence de nouvelles formes d’emploi telles que l’auto-entreprenariat, le portage salarial. Les revenus de l’économie collaborative sont aussi difficiles à intégrer dans le système fiscal actuel qui devra certainement être revu en conséquence. De même, la comptabilité nationale prend assez mal en compte cette nouvelle forme .

  • Le potentiel de développement de l’économie collaborative et dématérialisée est important, il est notamment liée à la part des biens dit « partageables » qui selon l’Iddri (Rapport « Économie du partage : enjeux et opportunités pour la transition écologique », N°03/14 juillet 2014) représentent près d’un quart des dépenses annuelles moyennes des ménages.
  • Le développement des pratiques de réemploi permet d’identifier la « seconde vie » d’un certain nombre de produits, qui est favorisée par l’économie collaborative, du partage, et de pair à pair.
  • L’essor de l’économie collaborative interroge sur la potentielle déformation des indicateurs classiques de suivi économique qu’elle est susceptible d’engendrer sur la consommation des ménages telle qu’elle est enregistrée dans les comptes nationaux.
  • Certaines activité peuvent par exemple se substituer tout ou partie à une activité marchande classique (par exemple AirBnB / hôtellerie classique). Ce phénomène étant émergeant et se développant rapidement, on peut de plus supposer qu’il ne joue pas que sur les niveau de consommation mais aussi sur les évolutions.

C’est le cas dans l’hôtellerie. L’Insee a publié en février 2017 de toutes premières évaluations des nuitées en hébergements touristiques proposés par des particuliers via des plateformes Internet. Au-delà d’une meilleure connaissance quantitative du phénomène des locations entre particuliers via Internet (ce mode de fréquentation représente ainsi 16 % du total des nuitées passées par des touristes), cette démarche a permis de nuancer substantiellement le diagnostic sur l’évolution conjoncturelle de la fréquentation d’hébergements touristiques en France. La seule prise en compte des logements professionnels indiquait un repli de la fréquentation entre 2015 et 2016 (- 1,3 %). Mais les logements particuliers loués via des plateformes sont en hausse (+ 2,6 %).

 

a) quelques exemples d’économie collaborative

Beaucoup d’emplois liés à l’« économie collaborative » (chauffeurs Uber, loueurs Airbnb, femmes de ménage sur TaskRabbit, etc.) sont finalement d’une nature assez classique même si le contexte économique et social, dans lequel ils se développent, est relativement nouveau.

L’économie collaborative a toujours existé, le covoiturage n’est pas nouveau, mais le développement d’internet et la capacité des réseaux à échanger beaucoup d’information à grande échelle a toutefois créé une rupture technologique en réduisant les coûts de transaction et en accroissant l’échelle des échanges.

On peut dire que  l’économie collaborative est symptomatique d’une quadruple transition selon un Rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) « Les plateformes collaboratives, l’emploi et la protection sociale », mai 2016.

 

– passage d’une économie de la propriété, dans laquelle les individus possèdent des actifs, à une économie de l’usage (partage des actifs, notamment les plus coûteux).

– passage d’une économie de la consommation à une économie de la coproduction (c’est déjà le cas des clients d’Ikéa qui montent leurs meubles).

– passage d’une économie de l’offre et de la demande à une économie à la demande où les besoins et demandes des consommateurs sont immédiatement satisfaits.

– passage d’une économie de l’entreprise à une économie sans entreprise (au sens de travail intégré et hiérarchisé) où l’entreprise n’est plus nécessairement indispensable, même pour la production à vaste échelle.

 

L’IGAS recense en France entre 250 et 300 plateformes collaboratives. Leur chiffre d’affaires total (recettes nettes) en 2015 serait de l’ordre de 380 millions d’euros.  Les volumes d’affaires opérés sur ces plateformes (recettes brutes) – soit le montant des transactions entre contributeurs et consommateurs – serait de l’ordre de 7 milliards d’euros en 2015 (+ 79 % depuis 2012). Elles seraient à l’origine de 2 500 emplois directs.

  • Bien que le phénomène des plateformes ait été fulgurant depuis le tournant des années 2010, ce phénomène reste sommes toutes émergent en termes d’ampleur.
  • Les perspectives d’avenir sont fleurissantes en raison d’un mouvement de “plateformisation” de l’économie qui concerne plus particulièrement les secteurs à forte rente ou ceux ayant recours à des formes de travail « flexibles ».
  • Selon plusieurs études, le volume des transactions en Europe pourrait atteindre 570 milliards d’euros en 2025 (soit 20 fois plus qu’en 2015).

 

b) location et leasing

Aujourd’hui, presque tout peut se louer : par exemple l’automobile (soit en location de longue durée soit en leasing où le ménage devient propriétaire à la fin du contrat), la téléphonie mobile et les meubles. La frontière entre leasing (crédit-bail) et location longue durée est ainsi de moins en moins précise.

 

° l’automobile

D’après l’Insee,  la production de la branche de location de biens est passée de 21 à 38 milliards d’euros entre 1995 et 2008, soit + 5 % en moyenne annuelle. C’est le cas du leasing automobile : Pour le consommateur, le leasing est une option ‘clé en main’ assez incitative (Les services de type Autolib ont d’ailleurs tendance à démocratiser ce type d’usage) :

– Le leasing permet notamment au conducteur de rouler dans une voiture neuve et entretenue en moyenne tous les 4 ou 5 ans.

– Les mensualités engagées sont réparties pour une durée souvent plus longue que sur un prêt à la consommation classique ce qui réduit le montant mensuel engagé.

– Le contrat peut inclure un accord de maintenance dans lequel l’entretien courant du véhicule est inclus dans le coût du loyer.

– Le consommateur peut aussi bénéficier d’une garantie réparation en cas de panne, qui court tout au long de la durée de location (donc plus longtemps que les 2 ans classiques pour l’achat d’un bien).

 

° la téléphonie

Un autre exemple est celui de la  location de téléphone mobile : Location longue durée, Téléphone portable Samsung (offre up2you). Il s’agit d’une offre de location longue durée de smartphones avec une option d’upgrade (changement du téléphone pour acquérir la dernière génération, à partir de 4 mois), garantie casse et vol incluse. La location des produits Samsung éligibles à l’offre Up2you s’effectue par un contrat signé directement auprès d’une société prestataire de services indépendante de Samsung Electronics France. Le produit loué ainsi que les accessoires inclus demeurent la propriété du loueur. Le produit loué ne peut donc en aucun cas être prêté, loué ou cédé à un tiers sous quelques formes que ce soient. Par ailleurs, les conditions générales de vente prévoient  implicitement un cas où le téléphone ne serait pas restitué au terme de la location (de l’ordre de 230€), ce qui peut s’apparenter à une valeur résiduelle implicite.

En comptabilité nationale, cette offre présente toutes les  caractéristiques d’une location de longue durée; la propriété juridique est clairement identifiée chez l’organisme prêteur. Il y a un paiement principal en début de contrat mais pour un montant faible relativement au total du contrat. Toutefois ce contrat présente aussi toutes les caractéristiques d’un contrat de crédit-bail, avec notamment une option d’achat implicite.

 

 

c) le covoiturage

En comptabilité nationale, tant que le chauffeur qui propose son véhicule ne génère pas un excédent net d’exploitation (les paiements des covoitureurs ne dépassent pas les coûts engendrés par le trajet), il y a lieu d’enregistrer une production mais aussi une consommation intermédiaire équivalente qui permet in fine d’annuler toute valeur ajoutée.

Il n’y a donc pas de consommation des ménages ni contribution au PIB. Le renforcement du taux d’utilisation des biens que permet souvent l’économie collaborative ne conduit donc pas nécessairement à créer de la valeur ajoutée en comptabilité nationale

Un barème fiscal prenant en compte le coût de l’essence, des assurances, des dépenses d’entretien et de dépréciation du véhicule permet d’évaluer la contribution maximum de chaque covoitureur.

  • Le ménage propriétaire de la voiture fait payer une partie des frais (essence, péage…) au ménage covoitureur par exemple 70€ sur un coût de 100€. Mais il est tenu de ne pas dépasser le montant de ces frais sinon il y a taxation. Sur ce loyer, la plateforme d’intermédiation prélève une commission (10€).
  • Le ménage covoitureur a une production de services égale à ses frais hors commission : 70-10=60€.
  • La plateforme a une production de commerce égale à sa commission soit 10€.
  • Le ménage covoitureur paie au ménage propriétaire et à la plateforme le total 70€
  • Le ménage propriétaire paie 100€ d’essence, péages etc..

 

 

d) la location d’appartement : AirBnb

Le logement est un cas particulier de service ou l’on enregistre un service (loyers réels) lorsqu’il y a location et un loyer imputé pour les propriétaires. Les loyers imputés sont évalués à l’aide d’un modèle hédonique qui permet de valoriser l’équivalent en loyer des logements des ménages propriétaires (voir page compte des services). Donc l’ensemble des services de logement qui concerne les ménages est pris en compte. Par contre, lorsque ce service fait intervenir un professionnel, par exemple le service de chambre hôtel, l’enregistrement est répertorié en comptabilité nationale en produit hébergement (55z).

Prenons un exemple :

  • Un ménage loueur du logement AirBnb fait payer un loyer au ménage locataire par exemple 70€.
  • La plateforme d’intermédiation prélève une commission, par exemple 10€.
  • Le ménage loueur a donc une production de services égale à la partie des frais hors commission, soit 70-10 = 60€.
  • La plateforme d’intermédiation a une production de commerce égale à la commission soit 10€
  • Le ménage locataire paie au ménage loueur et à la plateforme le total 70€

 

 

° L’enregistrement des étrangers :

Selon la Balance des Paiements, les dépenses Airbnb font partie du champ des enquêtes « voyage » car il y une modalité « Location d’une maison ou d’un appartement à un particulier » dans la question sur l’hébergement. A ce titre les dépenses Airbnb sont donc incluses dans la correction territoriale (PCHTR) et intégrées aux comptes.

En pratique, il y a plusieurs cas de figure. La location AirBnb d’un logement toute l’année ou la location occasionnelle de sa résidence principale (ou secondaire).

  • Dans le premier cas c’est une activité d’hébergement qui devrait être classée en hébergement (55z), et qui d’ailleurs n’a pas vocation à ce titre à être intégrée au compte du logement.
  • Dans le second cas, d’un point de vue théorique la mise en location par AirBnb devrait diminuer les loyers imputés au profit d’une activité d’hébergement, considérant que le temps de la location le propriétaire décide de ne plus consommer de service de logement (et donc de le produire) au profit d’une activité d’hébergement touristique.

De plus, il paraît très probable que pour un logement donné, les revenus tirés de l’activité d’hébergement (Airbnb) soient supérieurs au loyer imputé de la période, ce qui implique un impact sur le PIB au delà de la commission facturée par la plateforme.

Aux Pays-Bas, cette production est déjà enregistrée dans les comptes nationaux. Au delà du nombre de nuitées, les comptables hollandais décomposent :

  • les consommations intermédiaires (chauffage, eau, nourriture pour le petit déjeuner, ainsi que la commission d’AirBnb)
  • la consommation finale des ménages (lorsque le locataire est résident du pays), et les exportations de service de logement (lorsque le locataire est étranger, soit 83% des cas observés aux Pays-Bas).
  • les ménages propriétaires sont consommateurs de loyers imputés : une correction doit être effectuée pour éviter un double-compte lorsqu’ils offrent à la location une part de leur logement. Dans l’exemple des Pays Bas, cette correction est de -51 sur la production (tableau ci dessous).
  • De même, les CI afférentes (40 dans le cas des Pays Bas), qui sont actuellement comptabilisées en consommation des ménages, devraient être réatrribuées en consommation intermédiaire de la production du service de logement. Ceci  peut entraîner un biais entre CI et CFM.
  • La commission d’AirBnb (de l’ordre de 10%) est enregistrée, pour les ménages résidents, en consommation des ménages. Pour les ménages non-résidents, elle n’est pas enregistrée dans les comptes néerlandais car il s’agit d’une transaction entre non-résidents. Côté ressources, la commission de AirBnb est enregistrée en importation de services (comme AirBnb est une entreprise étrangère pour les Pays-Bas).

On peut établir l’ERE du services d’AirBnB aux Pays Bas. Ainsi, la production de services de location d’Air BnB est de 215 millions d’euros. les CI correspondantes sont de 50 millions d’euros, dont 6 de versements par le loueur à Air BnB, le reste (44 millions)  en alimentation et chauffage. La valeur ajoutée est donc de 155 dont 10 de taxes de tourisme. Les importations (commissions versées à AirBnb, entreprise étrangère) sont de 10 dont 6 versés par les loueurs et 4 versés par les locataires. les exportations (locations aux touristes étrangers) sont de 179. la consommation des ménages se déduit quasiment par solde, soit 40 qui correspond à la location des touristes domestiques (néerlandais) (36) et à des commission versée à AirBnb pour un montant de 4.

Pour l’ensemble de l’économie, on doit retirer 51 à la production (des loyers « imputés ») afin d’éviter un double compte, et 91 à la consommation des ménages (dont les 51 précédents) et les 44 (dépenses d’alimentation et de chauffage) traitées désormais en CI.

 

Il a été possible d’estimer sommairement une production Française ainsi que sa décomposition en opérations de comptabilité nationale. L’intégration d’AirBnb (et autres) dans les comptes nationaux Français conduirait à accroître la consommation des ménages d’environ 2 Md€ et représente environ 1,5 Md€ dans le PIBEn s’appuyant sur les chiffres de l’INSEE issus de la collecte auprès des plateformes, avec les hypothèses suivantes :

  • 3 personnes par logement
  • Une part d’étrangers d’environ un quart
  • Avec trois scénario de prix (60€ / 70€ / 80€)

Et en s’appuyant sur la structure du chiffrage Néerlandais,

 

e) le cas d’Uber

Les comptes nationaux ont été initialement mis en place dans une économie où la plupart des entreprises étaient engagées dans la production de biens assez homogènes dans un seul pays. La réalité aujourd’hui est assez différente à l’image des chaînes de valeurs mondiales.

Pour les plateformes d’intermédiation dont le rôle est principalement un service de logistique, en théorie, on les comptabilise à partir du moment où elles sont bien basées en France.

Par contre dans le cas de services, comme le service proposé par Uber, la marge dégagée échappe à la comptabilité nationale française :

  • il n’y a pas de facturation des courses mais vente de service de promotion et de marketing à une société-mère néerlandaise (qui collecte les paiements des voyageurs et les reverse aux chauffeurs après avoir prélevé une commission de l’ordre de 20 %)
  • la marge dégagée sur la mise en relation de chauffeurs VTC français et de consommateurs français est fiscalement imposable aux Pays-Bas : elle n’est pas enregistrée dans les comptes français.
  • Mais la production de services de transport par les chauffeurs VTC est bien prise en compte dans la comptabilité nationale française lorsque ces chauffeurs déclarent leur activité au fisc.

 

 

CONCLUSION

Ainsi la tertiarisation de l’économie draine-t-elle de nouvelles interrogations :

  • La qualité des services devient essentielle dans une économie où ils représentent 80% des actifs. Quelle est la qualité des services hospitaliers, éducatifs et de tous les services en général, rendus pour le client ? Peut-on bien la mesurer ? 
  • Comment évoluent la production en volume et la valeur ajoutée en volume de tous ces services dont il n’est pas toujours simple de faire le partage volume-prix même si celui-ci s’est sensiblement amélioré dans de nombreux services marchands du fait des enquêtes développées depuis la décennie 2000 ? Le nombre d’heures élèves est il un bon indicateur du volume de l’éducation ? Celui du nombre de lits de maisons de retraite, un bon indicateur du volume de services de cette branche de l’action sociale ?
  • La répartition de la production entre services marchands et services non marchands devient intéressante à suivre, notamment dans la santé, l’éducation, l’action sociale et tous les services susceptibles d’être produits par des entreprises et vendus sur le marché, ou par les administrations publiques fournis à titre plus ou moins gratuit. Mais déjà se profile un troisième agent en concurrence : les ménages eux mêmes à travers l’économie collaborative.
  • La relation « industrie/service » devient plus complexe que par le passé, la frontière entre les deux secteurs d’activité tendant à s’estomper. Il y a plus d’ouvriers dans le tertiaire que dans l’industrie. Le poids des cadres et des employés ne cessent de croître dans les usines.
  • La tertiarisation a t elle un impact sur l’environnement?  On pourrait le penser car les bureaux sont à priori moins polluants que les usines. Mais la consommation relative de biens et d’énergie a très peu baissé en volume en 50 ans. N’est ce pas cela qui compte?
  • En revanche, l’économie collaborative a un impact sur l’environnement. C’est une économie de la fonctionnalité (privilégiant l’usage plutôt que la vente d’un produit). Elle élargit le spectre de la location. L’importance de l’offre potentielle des ménages permet de lisser les taux d’utilisation dans le temps : lors des Jeux Olympiques, le fait que les visiteurs puissent se loger chez des particuliers à l’aide d’AirBnb tend à augmenter l’offre sur une période donnée sans avoir besoin de construire de nouveaux complexes hôteliers. La location intègre aujourd’hui de plus en plus de services à visée écologique : par exemple la location de friteuse avec récupération des huiles de cuisson usées et ajout d’un service de nettoyage inclus dans le tarif. Les effets sont  probables sur l’écologie mais ils ne sont pas directement visibles au sein des comptes nationaux et ils méritent d’être précisés.

 

 

 

 

 

Michel Braibant


BIBLIOGRAPHIE

[1] C. Clark : « The conditions of economic progress », Mac Millan, Londres, 1951.

[2] J. Fourastié : « Le grand espoir du XXe siècle », PUF, Paris, 1950.

[3] M. Braibant, Le tertiaire insaisissable ? : Économie et statistique, N° 146, juillet-août 1982. pp. 3-17.

[4] J. Gadrey : l’économie des services, éditions Repères la découverte, 1992. Voir aussi Socio-économie des services, éditions la découverte, 2003.

[5] « Les ressorts de l’économie des services : dynamique propre et externalisation », Insee Première n° 1163, novembre 2007.

[6] Les services marchands en 2018 : Les services marchands échappent au ralentissement de l’activité en 2018, V. Andrieux, Z. Bouziani,  S. Heck, A. Nay, E. Rakedjian, P. Varrambier, Insee Première, juillet 2019, https://www.insee.fr/fr/statistiques/4183936

[7] Document de travail de la DESE – G 2011/10 ; La tertiarisation de l’économie française et le ralentissement de la productivité.

[8] https://www.insee.fr/fr/statistiques/4180914; La productivité en France de 2000 à 2015 : poursuite du ralentissement et hausse modérée de la dispersion entre entreprises, B. Khder, R. Monin, l’économie française, juin 2019.

[9] La consommation des ménages depuis cinquante ans, G. Consales, M. Fesseau et V. Passeron Économie Française, Insee,  2009 https://www.insee.fr/fr/statistiques/1372376?sommaire=1372388

[10] « Nouveaux modes de consommation, Économie collaborative, dématérialisation, leasing », A. Bourgeois, atelier de comptabilité nationale, Insee, juin 2018

Tableau entrées-sorties mondial (T.E.S.)

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