PIB ET BIEN-ÊTRE

SOMMAIRE

I – LE PIB UN INDICATEUR DE PLUS EN PLUS CONTESTÉ ?

II – DÉMOGRAPHIE, ENVIRONNEMENT, ÉCONOMIE

III – L’EXPLOSION DÉMOGRAPHIQUE

IV – UN ENVIRONNEMENT MONDIAL DÉGRADÉ

V – DIVERSITÉ DES APPROCHES POUR MESURER LE BIEN-ÊTRE

 

 

 

Résumé

 

° La comptabilité nationale est née du besoin des pays à disposer d’indicateurs conjoncturels lors de la crise des années 30. De nombreux économistes comme Alfred Sauvy ou François Perroux ont montré l’incapacité des gouvernements de l’époque de savoir si leurs mesures avaient un effet bénéfique sur la croissance du PIB.

° Le PIB est l’indicateur le plus utilisé pour mesurer la croissance et effectuer des comparaisons internationales . Il joue même un rôle particulièrement important pour mesurer les déficits et les dettes publics des États ce qui a des conséquences directes sur les politiques économiques des gouvernements et les décisions des Banques Centrales. C’est le cas dans la zone euro mais aussi dans les politiques de redressement imposées par le Fonds Monétaire International (FMI) quand un pays faisant face à des difficultés de solvabilité fait appel à son aide.

° Dans la zone euro, le Pacte de Stabilité et de Croissance adopté en 1997 à Amsterdam a pour objectif de coordonner les politiques budgétaires. Il repose sur des indicateurs dont les deux principaux sont un déficit public qui doit être contenu dans la limite des 3 % du PIB et une dette publique ne devant pas dépasser 60 % du PIB. A la suite de la crise économique mondiale de 2008, un nouveau traité est rentré en vigueur en 2013, appelé communément Pacte Budgétaire Européen, qui maintient les critères de convergence mais décide d’adopter une vision plus dynamique de leur respect. Ainsi, si la tendance vers ces objectifs est positive, l’Etat mis en cause pourra échapper à des la tendance vers ces objectifs est positive, l’Etat mis en cause pourra échapper à des sanctions.

Or voici qu’aujourd’hui qu’on remet en cause l’utilité de cet agrégat.

  • Certains estiment que les aspects environnementaux et sociaux sont peu pris en compte et que la frontière de la production exclut le travail bénévole, notamment la production non rémunérée des ménages;
  • D’autres pensent qu’il est mal mesuré dans une économie numérique et tertiaire;
  • Enfin, la croissance du PIB irlandais sur la période récente est fortement influencée par les transferts de multinationales américaines depuis 2015. Les évolutions du PIB irlandais et de ses composantes ne reflètent plus seulement les fluctuations conjoncturelles (dont c’est portant un objectif essentiel), ni même la richesse d’une nation mesurée par le PIB/ habitant, mais aussi les choix de localisation d’activité des multinationales.

 

° Le PIB fait l’objet de critiques, sur les méthodes retenues pour  le calculer et surtout pour l’interprétation qui en est faite lorsqu’il est considéré comme représentatif du bien-être. Adosser le PIB au bien-être pose question, mais ce serait probablement tomber dans la caricature que de répondre sans nuance dans un sens ou dans un autre. Il est avant tout utile d’identifier les critiques objectives portant sur la façon de calculer le PIB, et aussi de s’intéresser aux indicateurs qui sont présentés aujourd’hui comme une évaluation plus appropriée du bien-être collectif. 

° Les modalités de calcul du PIB ne s’inscrivent guère dans ces considérations. « L’ensemble des phénomènes sociaux n’est pas réductible aux seules dimensions économiques : la comptabilité nationale, qui mesure en termes monétaires la création et les échanges de droits économiques, n’a pas pour objet de mesurer le bien-être , le bonheur ou la satisfaction sociale », indiquaient les comptables nationaux dans leur présentation des méthodes du du SECN (Insee, 1985).  Ce type d’avertissement et les très nombreux travaux théoriques concluant à l’impossibilité d’une telle mesure n’ont en fait jamais empêché les hommes politiques, ni certains économistes, d’assimiler le PIB ou le PIB par habitant à un indicateur de bien-être. Ils répondaient à nombre d ‘économistes. La question du PIB comme indicateur de bien être n’est en effet pas nouvelle.

Kuznets, précurseur de la comptabilité nationale durant les années 20, avait d’ailleurs mis en garde contre l’utilisation du PIB comme indicateur du bien-être, insistant sur certaines conséquences indésirables la croissance telle que la pollution, l’urbanisation à outrance menant entre autres à la congestion de la circulation automobile. Durant les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, la richesse matérielle ne se traduisait pas systématiquement par l’amélioration des soins de santé, de l’éducation et du logement pour les habitants d’un pays. Il a enfin  affirmé que la non prise en compte du travail domestique constituait une faiblesse.

 

  • Pourtant en 1958, dans l’ère de l’opulence, Galbraith attirait l’attention sur la dégradation de l’environnement, la montée des inégalités et la multiplications des conflits armés qui accompagnent la croissance de l’opulence,  Galbraith reconnaît que le système moderne des grandes entreprises est très efficace dans la production de biens. Mais ceux-ci sont très souvent des biens inutiles.
  •  François Perroux pose la question du PIB comme indicateur de bien-être. Dans l’économie du XX eme siècle (1961), il oppose un développement qualitatif fruit de politiques volontaristes à une croissance purement quantitative d agrégats économiques, c’est à dire nourrir, loger, éduquer, soigner les êtres humains. L’expression de « ressources humaines  » a été forgé par lui en 1974.
  • Pour Amartya Sen, il convient de faire la distinction entre croissance et développement. La croissance renvoie à l’augmentation de la production matérielle mesurée par le PIB. Elle est évidemment essentielle au développement, en particulier avec la croissance de la population. Mais le développement renvoie a un processus beaucoup plus riche, complexe et multidimensionnel dont l’économie n’est qu’une des composantes. Le développement ne doit pas se limiter à la croissance du revenu et de la consommation matérielle. Le bien-être ne dépend pas seulement de ce qu’un individu possède, mais de ce qu’il peut faire, de l horizon qui s’ouvre à lui et de sa liberté de choisir la voie qu’il veut suivre. Sen a créé l expression  » capabilté » (‘capabiliy’) pour exprimer cette réalité :être pauvre, ce n’est pas seulement être privé de ressources, mais aussi de « capabilités ». Il faut ainsi tenir compte de l’accès aux soins de santé et à l’éducation, du taux de mortalité infantile, du taux d’alphabétisation et plus généralement de la qualité de la vie. Sur la base des travaux de Sen, le programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a créé un indicateur synthétique de développement humain, qui cherche à intégrer toutes ces dimensions.
  • Nicolas Georgescu-Roegen a insisté sur la distinction entre croissance et développement. La croissance consiste à produire toujours plus de biens matériels par habitant. Le développement consiste à produire différemment et il est compatible avec la décroissance que prône Georgescu-Roeden. Seule une inversion radicale du processus dans lequel est engagée l’économie mondiale est en mesure selon lui de résoudre les problèmes de chômage, d d’inégalités sociales, de crises économiques, et d’eviter la catastrophe écologique vers laquelle se dirige actuellement la biosphère. Au problème de l épuisement des ressources naturelles, s’ajoutent ceux de la pollution et de la dégradation de l’environnement. Nicolas Georgescu-Roegen attire l’attention sur ces phénomènes vingt ans avant la mobilisation sur les problèmes de l’environnement et de l’avenir de la planète.
  • Irsa Alderman découvre que la relation entre croissance et équité dans les pays en voie de développement est une idée fausse. On constate que les étapes initiales de la croissance sont toujours accompagnées d’un accroissement des écarts de revenus et d’une aggravation de la pauvreté. Seules des interventions de nature politique sont en mesure d’inverser le processus. Il faut comme l’avait fait Schumpeter distinguer croissance et développement. La croissance est un processus quantitatif qui ne garantit d’aucune manière une amélioration du sort des nations. Non seulement elle peut-être accompagnée d un accroissement de la pauvreté et des inégalités, mais aussi de l’exploitation des catégories sociales les plus vulnérables, de la diminution des libertés politiques et d’atteintes à l’environnement. Le développement, processus qualitatif et social, doit canaliser la croissance ce que Alderman a appelé la « paupérisation ». L’idée qu’il faut créer la richesse avant de la répartir serait une dangereuse illusion.
  • William Baumol traite des problèmes de la conservation des ressources et de la protection de l’environnement dans deux ouvrages publiés en 1975 et 1977. Pour Baumol, la croissance n’entraîne pas nécessairement un accroissement de la qualité de la vie, pollution et encombrements étant liés à des imperfections structurelles dans les économies de marché. De manière plus générale, les gouvernements doivent trouver des moyens pour inciter les entreprises à mener des activités susceptibles d’accroître le bien-être de la collectivité, d’atteindre ce qu’il a baptisé la « super-équité » (« Superfairness »).

 

 

 

° Dans les années 1930 et 1940, les travaux de Colin Clark et de Simon Kuznets permirent d’améliorer considérablement la mesure du PIB, condition indispensable pour suivre les effets de la politique économique et qui firent défaut aux gouvernements français dans les années 30 comme le regrettait Alfred Sauvy.  En 1936, le monde est plongé dans la dépression depuis sept ans; les chômeurs se comptent par millions. Mais les théories économiques dominantes continuent d’enseigner que le sous-emploi ne peut être que temporaire, que les lois du marché rétabliront naturellement la situation et que l’État ne doit pas intervenir directement dans la vie économique.

° C’est dans ce contexte que John Maynard Keynes publie son ouvrage « Théorie Générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie ». Ce livre mettait en évidence la responsabilité de l’État qui, par sa politique budgétaire, pouvait ramener le pays au plein emploi. Pendant près d’une trentaine d’années, la politique économique de tous les pays du monde occidental fut directement basée sur les principes définis par Keynes. Ce n’est que dans les années 70, avec le développement d’un chômage résistant aux thérapies keynésiennes, qu’une remise en cause sérieuse des théories et des préceptes de Keynes est apparue.

° La comptabilité nationale, telle qu’elle existe dans tous les pays du monde, s’inscrit directement dans le prolongement de l’œuvre de Keynes, et ceci quelles que soient par ailleurs les orientations des politiques économiques menées. Sa cohérence, sa rigueur et sa continuité l’ont imposé comme un outil irremplaçable d’analyse de l’activité économique, indépendamment de l’adhésion ou non aux conceptions qui ont prévalu à sa naissance. C’est de 1936 également que datent les premiers tableaux entrées-sorties de Wassily Leontief.

° Quand Keynes écrit son livre, la population mondiale vient de dépasser 2 milliards d’habitants. Le souci majeur est alors de répondre à la crise des pays industrialisés. On s’occupe à peine des questions écologiques, encore moins des problèmes démographiques. Entre 1700 et 1930, la population mondiale a commencé de croître, (comparée aux cinq siècles précédents du fait de la stabilité démographique entre 1250 et 1500), mais pas de manière significative.

° Quels sont aujourd’hui les défis avec une population proche de 8 milliards d’habitants et une dégradation indéniable de l’environnement au niveau mondial ? Ces défis sont ils les mêmes qu’en 1936 ? Quels sont les enjeux du développement économique dans les pays qualifiés encore il y a peu de « pays en voie de développement » ? Le bien-être est-il quantifiable et quantifié par la croissance du PIB par habitant ?

 

° Or il semble  que les problèmes ne soient plus de même nature qu’au moment de la crise de 1929. Des mutations importantes ont en effet pris une telle ampleur dans le monde sur le plan démographique, écologique et économique, entraînant des déséquilibres, que les économistes doivent répondre à des nouveaux défis même si des crises économiques subsistent (2007, 2020,…). Alors que le monde est de plus en plus conscient des limites du PIB et du PIB par habitant comme outil de mesure du bien-être des populations (le PIB n’étant qu’une mesure de la somme de la production), économistes et théoriciens en sciences sociales ont tenté de développer des outils plus fins et justes.

 

  • démographie

    • Jamais dans l’histoire du monde il n’y a eu  explosion démographique comme celles que nous connaissons pour atteindre bientôt 8 milliards d’habitants. Aujourd’hui, nous sommes plus de 7,6 milliards d’êtres humains sur Terre (dernière révision des Nations unies, dans son rapport de juin 2017). Selon les dernières projections, nous serons 9,5 milliards d’ici 2050 selon les projections moyennes.
    • Les estimations suivantes de la population mondiale à travers le temps se basent sur la synthèse du Bureau du recensement des États-Unis pour la période allant de -10000 à  1940 et pour les années antérieures sur les données de l’ONU. On observe que la population a connu une faible croissance durant des milliers d’années, alors que la fin de l’époque moderne marque le passage à une croissance accélérée d’allure exponentielle avec un taux de croissance élevé de la population, faisant passer le nombre de personnes vivant sur Terre d’environ 650 millions en 1750 à plus de 1,2 milliard en 1850 et à plus de 2,5 milliards en 1950. Bien que le taux de croissance diminue, la population continue de croître de plus de 400 millions d’individus tous les cinq ans. On note le poids croissant de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie du Sud. D’autres facteurs expliquent cette croissance (fécondité, mortalité, nuptialité,…).
    • L’eau est la ressource la plus précieuse sur Terre : une surpopulation mondiale pourrait entraîner des conflits généralisés liés à l’eau. À l’heure actuelle, 80 pays manquent d’eau et une personne sur cinq n’a pas accès à l’eau potable.
    • En outre, les pays les plus développés possèdent assez de ressources pour nourrir l’ensemble des habitants de la planète. Pourtant, tous les individus de la planète ne mangent pas à leur faim, les denrées alimentaires étant inégalement distribuées. L’une des conséquences de la surpopulation mondiale serait d’aggraver ces inégalités, provoquant des famines.
    • Enfin, la pollution de la planète n’est pas directement liée à la surpopulation mondiale. Les pays les plus développés sont ceux qui polluent le plus, mais aussi ceux qui ont les taux de natalité les plus faibles. Un Américain pollue ainsi 91 fois plus qu’un habitant du Bangladesh. Toutefois, si la croissance des pays émergents poursuit son ascension et si les pays développés ne restreignent pas la pollution qu’ils engendrent, alors, la surpopulation mondiale aura une conséquence désastreuse sur l’environnement de notre planète.

 

  • écologie
    • Jamais, depuis au moins trois mille cinq cents ans, nous n’avons connu un réchauffement climatique de cette ampleur (E. Le Roy Ladurie). Nous sommes aujourd’hui à une hausse d’environ 0,9 degré en moyenne depuis 1850, et si l’avenir confirme les prévisions d’une augmentation des températures de 2 degrés, voire plus, au cours du XXIe siècle, il faut bien comprendre que cela entraînera une modification importante du climat.  Très vite, on a pu constater de visu cette réalité avec le recul des glaciers, qui marque la rupture progressive du pacte entre l’homme et la nature.  Or la rupture de ces équilibres est patente. Certains ont pu dire que la rupture du climat remonte à l’invention de l’agriculture, mais la vraie perturbation du climat commence, semble-t-il, avec la révolution industrielle. Certes de 800 à la fin du XIIIe siècle, l’Europe devient plus sèche et plus chaude « petit optimum médiéval (POM) ».
    • Jamais dans l’histoire du monde la déforestation a atteint une telle proportion dans certaines régions du monde. La perte des surfaces forestières, la déforestation est causée par de multiples facteurs, certains humains et d’autres naturels. Parmi les facteurs naturels on trouve notamment les incendies de forêt, les maladies pouvant affecter les arbres ou les parasites. Mais ce sont surtout les activités humaines qui sont responsables de la déforestation au niveau mondial. La conséquence la plus connue de la déforestation est la menace de la biodiversité. En effet, la forêt est un habitat très dense en biodiversité mondiale, certaines forêts étant même de véritables hub de biodiversité parmi les plus riches du monde. Qu’il s’agisse de mammifères, d’oiseaux ou encore d’insectes, d’amphibiens ou de végétaux, la forêt abrite des espèces parfois rares, souvent fragiles. En détruisant ces milieux naturels, les activités humaines menacent donc l’existence de ces espèces et cela peut avoir des conséquences importantes sur les équilibres naturels.
    • Il toutefois  noter que si effectivement la population grandit à un rythme considérable, la croissance démographique commence à ralentir du fait de la transition démographique que connaissent les pays qui se développent et s’industrialisent. Pourtant, malgré ce fléchissement, la dégradation environnementale continue de s’accroître [4]. Les variables représentatives de l’évolution de l’état de la planète augmentent sensiblement au même rythme que la croissance démographique. Les variables typiques présentées sont la température terrestre moyenne, le niveau global des océans et la surface de terres converties à l’agriculture et au pâturage. Ce dernier indicateur montre néanmoins une certaine divergence par rapport à la croissance démographique du fait d’un ralentissement dans les dernières décennies.
    • La plupart des données illustrent le fait que l’empreinte écologique (ou, ce qui revient au même, la dégradation environnementale) évolue en première approximation proportionnellement à la démographie. Cependant, si un lien direct existe bel et bien entre ces variables et la démographie, ce lien ne doit pas nous faire oublier que le niveau de dégradation environnemental et la vitesse d’augmentation de l’empreinte écologique des sociétés par rapport au taux de croissance démographique dépend fondamentalement du système socioculturel et économique.
    • Ce lien entre démographie et empreinte écologique ne signifie donc pas que la population mondiale soit aujourd’hui « trop élevée » puisque la façon dont vit l’ensemble d’une population socialement ou individuellement compte en fait bien davantage dans le bilan environnemental. L’augmentation de l’empreinte écologique de l’humanité et le niveau qu’elle a atteint aujourd’hui pourrait être en fait beaucoup plus mesuré si la civilisation actuelle avait adopté un autre modèle de fonctionnement. Le système socioéconomique, les modes de vie individuels et collectifs, les choix ou les nécessités technologiques sont prépondérants devant la démographie pour déterminer l’empreinte écologique per capita, donc l’empreinte écologique globale. Autrement dit, deux civilisations qui diffèrent par leur « culture » au sens large peuvent induire des détériorations écologiques plus ou moins intenses pour une même taille de population.
    • Ce fait est schématisé sur la figure ci-dessous. Elle montre la dégradation environnementale d’une civilisation hypothétique ayant une empreinte écologique par habitant faible, qui augmente proportionnellement avec la population, mais lentement comparativement à une civilisation ayant une empreinte écologique élevée. Une société pourrait même éventuellement être viable si cette empreinte écologique était suffisamment faible et augmentait assez lentement.

       

    • Une manifestation de la prépondérance de la « culture » sur la démographie est très simplement attestée par le fait que les pays industrialisés ont globalement une empreinte écologique plus marquée que celle des pays en développement (PED). Chacun sait en effet que l’empreinte écologique de l’Occident est plus élevée que celle des pays pauvres, parce que les premiers consomment plus de ressources, de biens et services, et d’énergie par habitant. À titre d’exemple, les pays du Nord et quelques pays du Golfe persique, consomment globalement plus d’eau potable par habitant que les PED, hormis quelques exceptions. Les pays riches sont aussi en moyenne de plus grands émetteurs de GES par habitant. Par suite, si l’ensemble de la population terrestre avait une empreinte écologique par personne considérablement réduite, c’est-à-dire si les pays riches réduisaient considérablement la leur et si les pays émergents réussissaient à se développer avec une empreinte écologique mesurée, l’humanité pourrait peut-être être viable (sur le long terme).
    • C’est aussi du fait de la prédominance du mode de vie que la répartition de la population mondiale à travers les différents États compte également dans le bilan environnemental mondial, chaque pays ayant son propre niveau de développement, sa propre culture, son propre mode de vie et son empreinte locale. C’est aussi pour cette différence d’impact par habitant que le phénomène de migration des populations joue un rôle sur le bilan global. Quoiqu’il en soit, la prépondérance du type de société ne doit pas empêcher les sociétés de mettre en place des mesures visant à modifier leur mode de fonctionnement pour le rendre moins dommageable pour l’environnement, mais aussi à limiter la croissance démographique, par la promotion de l’éducation, notamment chez les filles, et par des mesures de planification familiale des naissances.

  • économie
    • Jamais dans l’histoire du monde économique, il n’y a eu une telle mondialisation, c’est-à-dire pas seulement accroissement des échanges extérieurs, mais aussi création de multinationales qui délocalisent la production et surtout depuis le début des années 2000, éclatement de la production d’un objet entre de multiples intervenants de différents pays (« chaines de valeur mondiale »). La dynamique récente du PIB irlandais s’explique principalement par l’augmentation des exportations (+60% au premier trimestre 2015) [1] (les nombres entre crochet renvoient à la bibliographie en bas de page)
    • La propriété économique sur une production réalisée à l’étranger a été rattachée via des contrats de « travail à façon » (TAF) à des filiales irlandaises. Le TAF intervient en comptabilité nationale lorsqu’une entreprise a recours à une entreprise à l’étranger pour fabriquer des produits pour son compte, mais qu’elle garde la propriété économique sur cette production. La production (par exemple 20) est donc matériellement réalisée à l’étranger mais comptablement traitée comme une production irlandaise (30) suivie d’une exportation (30). Aucun changement de propriété économique n’intervient alors durant le processus de sous‑traitance. Le TAF est courant dans le secteur de l’électronique, où le donneur d’ordre fournit simplement les intrants nécessaires, par exemple, à la production de Smartphones et le sous‑traitant fabrique les produits finis. La hausse des exportations par le TAF ne correspond donc pas à des échanges de biens qui traverseraient physiquement la frontière irlandaise mais à des marges (10 = 30 – 20) réalisées à l’étranger et intégrées dans les échanges de biens irlandais. Ceci explique donc que l’essentiel de la variation des exportations en comptabilité nationale provient d’une augmentation des ajustements, incluant le TAF, opérés sur les statistiques douanières qui enregistrent pour leur part uniquement les échanges transitant « physiquement » par la frontière irlandaise.
    • Plus largement, les transactions des multinationales américaines sont aussi à l’origine d’excédents des comptes courants dans les centres financiers européens (Belgique, Luxembourg, Pays-Bas,..) et provoquent des asymétries statistiques entre la zone euro et les États-Unis. En 2018, l’excèdent courant de la zone euro est de +131 Mds€ selon la BCE alors qu’il est de +40 Mds€ selon le Bureau of Economic Ananlysis (Office statistique des États-Unis). Une adaptation et une révision des normes de la comptabilité nationale n’est-elle pas nécessaire afin de parvenir à un enregistrement cohérent des transactions des multinationales, notamment en clarifiant le concept de propriété économique de la production et des produits de la propriété intellectuelle ?
    • Une autre question serait celle de la mesure du PIB avec l’économie numérique au point de minorer sa croissance. L’explosion de l’économie numérique et des services en général amène à réfléchir sur des questions au cœur du PIB (mesure des services quasi-gratuits, partage volume-prix, qualité des services rendus aux usagers,etc…). Or il faut bien admettre qu’avec cette mutation, le PIB est difficile à évaluer aussi bien en valeur (certains services de cette économie sont quasi-gratuits) qu’en volume (les gains de productivité y seraient mal mesurés, sous-évalués ?). Mais sait-on vraiment si les effets de cette économie numérique sont si positifs pour l’usager?

 

 

 

I – LE PIB UN INDICATEUR DE PLUS EN PLUS CONTESTÉ ?

 

1/ Les « limites » du PIB

a) Le PIB, est-il un indicateur fiable ?

  • On lui reproche notamment de ne pas prendre en compte toute l’activité économique et d’exclure le travail bénévole réalisé notamment au sein du secteur associatif et le travail domestique sans recours à des personnes tierces (ménage réalisé , bricolage, jardinage, garde d’enfants ou de personnes âgées,…); il exclut aussi le services quasi-gratuits sur internet;
  • en outre, il n’intègre pas les données sociales, environnementales ni le bien-être des individus. C’est notamment sur ce point qu’il a été le plus décrié puisque la mesure du bien-être de la population ne peut pas être uniquement appréhendée par une comptabilisation des richesses créées surtout lorsqu’il s’agit de mesurer la pauvreté ou encore les inégalités sociales;
  • les services publics sont valorisés approximativement puisque n’existant pas sur un marché. La valeur ajoutée retenue est le coût de production dont essentiellement les rémunérations de fonctionnaires et la CCF;
  • les services publics sont considérés comme consommés par les ménages (santé, éducation) ou par les administrations elles mêmes (services régaliens) alors que d’autres agents en sont également utilisateurs. Ainsi, il n’est pas possible selon les règles de la comptabilité nationale d’identifier au niveau des consommations intermédiaires des entreprises, les services publics dont elles ont bénéficié ;
  • les frais de formation professionnelle ou de publicité sont considérés pour le calcul du PIB comme des dépenses courantes, donc viennent en déduction du chiffre d’affaires pour le calcul de la valeur ajoutée, au lieu d’être comptabilisés en investissement bien qu’intrinsèquement ils représentent un engagement vers l’avenir (voir page Investissement immatériel pays) ;
  • la distinction entre consommation et investissement n’est pas toujours aisée. Comment distinguer le petit et le gros entretien dans la construction ? Certains biens sont repris en tant qu’achats consommés bien qu’ils soient durables, comme c’est le cas des véhicules par exemple ;

 

 

b) Le PIB mesure-t-il le bien-être ?

Le bien-être collectif repose sur moins d’inégalités, sur une production nationale « propre » vis-à-vis de l’environnement, sur une préoccupation plus forte de l’avenir au lieu de l’instant [2].

  • le PIB est une somme agrégée, donc ne rend pas compte des inégalités entre les agents ;
  • Le PIB représente un flux d’activités sur une période donnée. Autrement dit, on accorde ici plus d’importance à la création de richesses, le flux donc, qu’à la richesse elle-même. Le stock, donc le patrimoine, est relégué au second plan avec le PIB bien qu’il soit la somme des richesses produites par le passé et permet de s’engager vers l’avenir. Le flux en soi n’est qu’une transition, et pourtant avec le PIB son reflet importe plus que son origine.
  • La macroéconomie en l’état nous dit si l’on est plus ou moins riche aujourd’hui par rapport à hier, mais elle est silencieuse sur la qualité de cette richesse en termes de développement durable ; le PIB, centré sur la production et la consommation marchandes et monétaires, ne prendrait en compte que certaines activités, ignorerait les effets prédateurs du productivisme et de la dérégulation sur la vie sociale et sur l’environnement. les préoccupations environnementales sont exclues du calcul du PIB. Pour évaluer la création de richesses, on tient compte de la capacité de l’homme à transformer la nature, avec la production, sans se soucier de l’épuisement des ressources naturelles, de la concentration de la richesse, des changements climatiques, etc, au travers d’un amortissement comme c’est le cas pour le capital technique ;
  • Il compterait positivement des activités néfastes ou qui ne font que réparer des dégâts d’origine humaine. Il serait indifférent à la mise en cause des biens communs vitaux (eau, air, sol…) et à la violation des droits fondamentaux de milliards de personnes qui en résulte. Il aurait été incapable de nous alerter sur l’existence et l’aggravation des crises sociales, écologiques, économiques et financières. Il nous aurait aveuglés et rendus collectivement insensibles aux dérives de notre modèle de développement.

 

c) croissance économique et développement

Ainsi la croissance économique n’a pas résolu tous les problèmes de développement

Par rapport aux premiers pays qui se sont industrialisés, les nations en développement d’aujourd’hui connaissent un rythme de croissance plus soutenu, mais les indicateurs du bien-être y progressent bien plus lentement à taux de croissance économique équivalent. La croissance économique doit donc s’accompagner d’investissements et d’efforts politiques pour améliorer le bien-être dans ses différentes dimensions et garantir la durabilité [3].

Une vision plus globale du développement, tenant compte des conditions matérielles et de la qualité de vie, révèle ainsi  une situation plus complexe. La pauvreté absolue poursuit par exemple son avancée dans certains pays, malgré la croissance économique. Les inégalités se creusent aussi dans certains pays. Le développement est, par nature, complexe et la combinaison du basculement de la richesse, de la convergence économique et du mouvement dynamique des facteurs du bien-être complique encore la donne en estompant la démarcation auparavant plus nette entre pays « développés » et pays « en développement ».

Les indicateurs du bien-être sont historiquement en corrélation étroite avec le PIB par habitant. Depuis la Révolution industrielle, les pays dont le PIB par habitant est plus élevé présentent ainsi de meilleurs résultats en termes de niveau d’éducation, de salaires réels, de taille moyenne, d’espérance de vie et d’institutions plus démocratiques.

La forte corrélation entre le bien-être et le PIB par habitant n’a toutefois pas toujours été de mise.  Durant les premières décennies du XIXe siècle, les pays dont le PIB par habitant était plus élevé n’affichaient pas nécessairement de meilleurs résultats sur le plan du bien-être. Puis, à compter de la fin de ce même siècle, la corrélation entre le PIB par habitant et les indicateurs du bien-être s’est renforcée, jusqu’à ce que le bien être commence même à progresser davantage que la croissance du PIB par habitant. Le facteur politique a bien sûr compté, notamment avec l’accès à des denrées alimentaires américaines moins coûteuses en Europe, l’essor des régimes démocratiques, les percées de la connaissance médicale et l’adoption de nouvelles mesures de politique sociale.

Dans le contexte actuel, la relation entre le PIB par habitant et le bien-être a de nouveau changé. Depuis les années 1950, les pays qui se sont développés plus tardivement et les économies émergentes se sont démarqués de ceux qui se sont développés pus tôt par le rythme de leur croissance économique et le phénomène de « rattrapage » ou de convergence du PIB par habitant. Tandis que les premiers pays qui se sont industrialisés enregistraient un taux de croissance de 1-1.5 % durant les périodes où les indicateurs du bien-être prenaient un essor considérable, les économies émergentes affichaient un taux de croissance supérieur à 5 %. Le Graphique suivant illustre les évolutions du bien-être non imputables au PIB par habitant afin d’analyser la relation entre ces deux variables . En général, une dissociation s’opère dans le temps entre les indicateurs du bien-être et le PIB par habitant, mais contrairement à la convergence de la croissance économique, les économies émergentes ne devancent pas les pays les plus riches du monde. En d’autres termes, rien ne semble indiquer l’existence d’un phénomène de « rattrapage ». Leur croissance rapide s’est traduite par des résultats différents selon les régions, et pas nécessairement par des améliorations du bien-être de la même ampleur que dans les premiers pays qui se sont industrialisés :

  • La tendance à long terme à l’amélioration du bien-être est assez nette en Amérique latine et en Asie. Depuis les années 1940 et 1950, la progression du bien-être a par exemple été globalement plus forte que celle du PIB par habitant pour certains indicateurs comme l’espérance de vie et le nombre d’années de scolarisation, mais pas pour tous. Les pays à faible revenu d’Amérique latine ont quant à eux rencontré des difficultés pour faire davantage de progrès sur le plan du bien-être, par rapport à la croissance de leur PIB par habitant.
  • En Afrique subsaharienne, les progrès réalisés sur le plan du bien-être depuis les années 1950 ont été relativement plus importants que la progression du PIB par habitant, mais se caractérisent aussi par un écart constant et parfois grandissant avec le reste du monde. L’Afrique pourrait, en comparaison des progrès réalisés dans le reste du monde, s’améliorer davantage sur le plan du bien-être par rapport à la croissance de son PIB par habitant.

Cette analyse révèle plusieurs différences frappantes entre le monde des premiers pays qui se sont industrialisés et celui que connaissent aujourd’hui les économies émergentes. Bien que plus lente, la croissance économique était de meilleure qualité pour les premiers pays qui se sont industrialisés qu’elle ne l’a été pour nombre de pays émergents ces dernières années. Dans les pays en développement, la qualité de la croissance économique a en effet été insuffisante et pas assez priorisée. En revanche, les pays en développement qui ont pris des mesures afin d’apporter une réponse adéquate aux questions de bien-être ont atteint des niveaux élevés dans ce domaine plus rapidement que les premiers pays qui se sont industrialisés (graphique suivant).

L’écart persistant entre les pays développés et ceux en développement en termes de productivité, de prévalence de l’extrême pauvreté et d’indicateurs du bien-être semble indiquer que la croissance économique n’a pas suffi pour résoudre tous les problèmes. Les stratégies de développement devraient adopter une vision plus large du développement, au lieu de se focaliser uniquement sur les objectifs de croissance économique.

Jusqu’aux années 1970, on a considéré la croissance du PIB comme une bonne variable indicative du développement plus global d’un pays.  Malgré l’élargissement de l’approche du développement, une hypothèse s’est maintenue au fil du temps : le développement commencerait par l’apport de capitaux financiers. Si le capital financier est envisagé comme point de départ, la croissance économique apparaît nécessaire, souvent suffisante, et devient l’objectif de chaque stratégie ; en découle alors l’idée que tous les pays suivraient une même trajectoire de développement, dont le mètre étalon serait le PIB par habitant.

L’expérience du développement est aujourd’hui tout à fait différente, les pays devant faire face à des défis jamais rencontrés auparavant. Ce nouveau contexte voit l’émergence de nouvelle règles, de nouvelles contraintes environnementales, de nouvelles technologies et d’une concurrence accrue. Les stratégies de développement doivent s’adapter à ces changements et refléter le contexte, la dotation et les institutions de chaque pays. Au lieu de suivre un modèle unique, les stratégies de développement doivent s’adapter à chaque contexte et respecter les principes de coopération internationale plus globale au service du partage des connaissances au lieu d’une vision dichotomique de la coopération internationale, opposant donneurs d’un côté et bénéficiaires de l’autre.

La complexité des défis actuels induirait ainsi une multiplicité de trajectoires de développement. Les modèles de développement se seraient considérablement élargis au fil du temps pour inclure de nombreux éléments nouveaux allant bien au-delà du simple objectif de croissance économique. Ils continuent toutefois de promouvoir une approche prévoyant une trajectoire unique de développement pour tous les pays, fondée sur l’idée que le développement commence avec le capital financier.

 

d) Dans la conjoncture mondiale actuelle, les pays doivent faire face à des défis sans précédent

Au lieu de tenter de reproduire les solutions de développement du passé, les pays doivent adopter des stratégies reflétant leurs propres dotations, cultures et institutions. Ils doivent aussi faire face à de nombreux nouveaux défis et à une complexité du paysage international auxquels les pays industrialisés auparavant n’avaient pas été confrontés. Enfin, ils doivent s’inscrire dans une démarche conciliant dimensions économique, sociale et environnementale.

Certains défis sont restés relativement similaires, notamment le ralentissement potentiel de la croissance mondiale, le renforcement du protectionnisme commercial, le creusement des inégalités, la croissance démographique et l’affaiblissement de la gouvernance mondiale. Pour nombre de ces défis, les théoriciens et praticiens du développement comprennent les solutions et risques potentiels sur la base des enseignements du passé, dont nombre ont été intégrés dans les stratégies nationales de développement et celles des donneurs.

De nouveaux défis ont toutefois fait leur apparition, pour lesquels les expériences du passé n’offrent pas d’enseignements clairs. On peut citer notamment les nouvelles règles et interdépendances mondiales entre les pays, les booms démographiques sans précédent combinés à une forte mobilité, les risques de pandémies (le Covid 19 modifie la donne mondiale), le changement climatique et la dégradation de l’environnement. Sans oublier les nouvelles technologies, notamment la digitalisation, l’automatisation, l’intelligence artificielle et la biotechnologie, qui auront une incidence sur le potentiel de création d’emplois de la croissance, le rythme et l’ampleur de la transition vers une économie sobre en carbone, et la capacité de limiter le changement climatique et de s’y adapter. Les réponses que les pays apporteront à ces défis diversifieront encore davantage les trajectoires de développement. La transition vers un modèle économique sobre en carbone est devenue cruciale.

Il n’existe ainsi pas de définition standard du développement, et aucun modèle unique ne peut résumer la meilleure façon de concilier les objectifs de développement, le rôle de l’État et du marché, et le poids relatif des dimensions internationale et nationale. Chaque phase de la théorie du développement a permis de tirer des enseignements sur ce qui fonctionne ou non. L’aide et les capitaux étrangers sont certes importants, mais pas suffisants : réflexion et stratégie sont nécessaires pour déterminer la meilleure façon de les utiliser. Une croissance déséquilibrée peut fonctionner, mais le fait d’accorder trop d’importance à un secteur peut avoir l’effet inverse de celui escompté en cas d’insuffisance des liens entre les différents secteurs. La stabilité macroéconomique est fondamentale, mais là encore, ne suffit pas à elle seule : les incitations à l’intention du secteur privé, la garantie de meilleurs résultats finaux pour les plus pauvres, et le renforcement des rôles dans les chaînes de valeur mondiales sont également essentiels.

 

 

 

 

II – DÉMOGRAPHIE, ENVIRONNEMENT, ÉCONOMIE

N’y-a-t-il pas un moment où croissance économique, démographie  et environnement rentrent en conflit? Le 1er novembre 1755, un tremblement de terre de forte magnitude, suivi d’un tsunami et d’un incendie, ravageait la ville de Lisbonne, provoquant la mort de quelque 60 000 personnes. Cet événement a été à l’origine d’une dispute philosophique passionnante opposant Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. Pour le premier, cette catastrophe illustrait le caractère ô combien misérable de la condition humaine, exposée aux coups du sort et aux décrets insondables de la Providence. Le second imputait l’étendue du désastre à l’expansion des villes, à la concentration des populations, bref aux excès de la civilisation, désormais trop éloignée de l’état de nature.

Si certains sont prêts à contester l’analyse de l’auteur de Zadig, ils sont loin de partager la radicalité de la critique du Promeneur solitaire. Tout au plus, font-ils le constat que la fréquence des catastrophes naturelles augmente, que leurs coûts explosent (306 milliards de dollars en 2017, année record) et qu’elles font bien plus de victimes qu’il ne fallut en déplorer à Lisbonne. Ils se satisfont d’une explication univoque : l’activité humaine génère des gaz à effet de serre, lesquels entraînent un réchauffement de l’atmosphère à l’origine des dérèglements climatiques. Il suffirait de modifier nos comportements, de privilégier un nouveau mix énergétique pour que tout s’arrange.

Ils y auraient ainsi plusieurs visions opposées sur les mécanismes actuelles liant la surpopulation, la dégradation de l’environnement et la croissance économique. On en résume quelques unes à l’image de cette page qui n’a d’autres ambitions que d’essayer de faire une synthèse des études en cours.

 

1/ relation entre croissances démographique et économique

D’un coté, certains ne mettent pas au premier plan la question de l’environnement mais la relation entre croissances démographique et économique : toutes les catastrophes naturelles ne sont pas imputables au climat. Songeons au tsunami asiatique de 2004 qui fit 250 000 morts, ou au tremblement de terre de 2010 en Haïti, aussi dévastateur. Si les cataclysmes provoquent plus de dégâts, c’est aussi parce qu’ils toucheraient des centres de population plus denses qu’autrefois et qu’ils détruisent des infrastructures et des équipements plus onéreux.

Tout au plus, cette  pression exercée par l’homme sur son environnement occasionne d’autant plus de dommages qu’elle s’exerce sur des zones fragiles : le littoral, les forêts, les zones sismiques, etc. La localisation des populations n’est pas non plus maîtrisée. En quelque sorte, les catastrophes naturelles ne vont pas à l’homme, c’est lui qui, en rangs serrés, se porte à leur rencontre.

Si on prend comme critère le PIB annuel par habitant, les statistiques des Nations Unies indiquent que celui-ci ne s’est élevé que de 467 dollars/h, en l’an 0, à 667 dollars /h en 1820, en prenant en compte l’inflation et la dépréciation monétaire qui en a résulté. Durant ces 18 siècles, la croissance économique a rarement dépassé 1%. Par comparaison, le PIB par habitant, au niveau mondial, a dépassé 7 215 dollars en 2006, et 11253  dollars en 2017, l’essentiel de la progression s’étant produit depuis 1945. A titre d’illustration, la France a connu une croissance annuelle du PIB de 5,3 % entre 1949 et 1974,  2,3% entre 1974 et 2007, et 1% entre 2007 et 2019, le supplément de croissance réalisé après la Seconde Guerre Mondiale étant essentiellement dû à la reconstruction.

Ainsi, si on rapproche les statistiques de la croissance économique et celle de la démographie, on constate une forte corrélation : la hausse de la population mondiale a entrainé un accroissement du niveau de vie moyen, avec bien sûr, de fortes disparités. Une population jeune implique une force de travail plus importante (coté « offre ») et un besoin de consommation accru (coté « demande ») ; par ailleurs, la jeunesse favorise le dynamisme économique, à travers l’innovation et la recherche de nouveaux produits. La croissance démographique provoque une urbanisation accélérée de la planète : en 1960, il y avait environ 300 millions de citadins de grandes métropoles (villes de plus d’un million) ; en 2012, ils étaient 2 milliards (dont 350 millions en Chine). Autrement dit, la croissance de la population favoriserait la croissance économique d’une façon « permanente « , contrairement aux périodes de reconstruction qui suivent les guerres (par exemple les « Trente Glorieuses »). Encore faut-il que la gouvernance politique mondiale en fasse bon usage et ne gaspille pas les fruits de cette croissance par des actions ou des initiatives stériles.

L’Asie et l’Amérique latine, dans un premier temps, voire l’Afrique dans un second temps, vont incarner ainsi le vrai potentiel de croissance de la planète. En 1913, l’Europe était plus peuplée que la Chine ; en 2010 la Chine représente deux fois l’Europe, qui ne représentera que 6% de la population mondiale en 2030 (contre 15% pour la Chine. En 1950, l’ensemble de « l’Occident » (Europe, États-Unis) assurait 68% du PIB mondial, contre 30% en 2030, selon les prévisions de la Banque Mondiale.

Peut-on alors anticiper les évolutions prochaines sous réserve de l’absence de pandémies ? La croissance devrait rester forte dans les pays émergents et en particulier, en Afrique, qui bénéficie pleinement du décalage entre baisse de la mortalité (rapide, malgré les épidémies, telles que le SIDA, ou les guerres) et la baisse de la natalité, encore lointaine. Par contre, les pays développés entrent dans « l’hiver démographique » et donc une certaine stagnation économique avec toutefois des différences en matière d’équilibres  monétaires selon les pays (Nord et Sud de l’Europe par exemple). C’est déjà le cas du Japon, dont la population diminue dans un contexte de déflation. D’autres pays s’en rapprochent rapidement : la Russie (qui fait illusion, de temps en temps, lorsque le prix des matières premières est à la hausse), l’Allemagne (malgré l’afflux d’immigrés), l’Italie et même l’Espagne. Pour l’instant, la France semble préservée au niveau démographique. Mais c’est en grande partie grâce à une politique nataliste (création de crèches, allocations familiales et avantages fiscaux). Ce vieillissement pose ainsi le problème du financement des retraites et des dépenses de santé, surtout dans des pays comme la France, qui ne dégage pas d’excédent commerciaux des échanges extérieurs.

 

2/ La croissance forte de  la population n’aurait rien d’inquiétante sur l’environnement

Pour d’autres, cette croissance forte de  la population n’aurait rien d’inquiétante sur l’environnement [4] : Certes la population augmente fortement depuis un siècle. En 1900, la Terre ne comptait que 1,6 milliard d’êtres humains. En 2020, nous franchissons le cap des 7,8 milliards. Le taux de croissance de la population, très élevé au XX ème siècle (1,8% entre 1950 et 2000) s’est légèrement tassé (1,2% depuis 2000), mais reste largement supérieur à celui des périodes précédentes (Antiquité ou Renaissance). La  population mondiale augmenterait ainsi d’environ 80 millions d’âmes chaque année, soit l’équivalent de la population de l’Allemagne. Une explication simple de cet accroissement réside dans le décalage entre la baisse de la fécondité et la chute de la mortalité (en particulier infantile) : ce sont d’abord les pays développés qui en ont profité, puis les pays émergents, à tel point que l’on prévoit un chiffre de 9,8 milliards d’humains en 2050 dans la variante moyenne. Cette évolution s’est accompagnée d’une forte baisse de la mortalité infantile et d’une augmentation de l’espérance de vie. De surcroît, dans toute l’histoire de la civilisation, globalement, jamais la population n’a été en aussi bonne santé et aussi bien nourrie.

De plus, l’augmentation de la population ralentirait puisqu’on serait arrivé à un certain aboutissement de cette logique un peu partout et la majorité des pays ont réalisé ce qu’on appelle la transition démographique. On distingue 4 phases qui se répèteraient dans tous les pays du monde pour passer à un stade que l’on appelle post-transition. Le pays est sous-développé lorsqu’il a une forte mortalité et une forte natalité. Beaucoup d’enfants naissent, mais beaucoup d’enfants meurent tôt aussi et les adultes n’ont pas une espérance de vie très élevée donc la population reste stable. C’est le cas encore aujourd’hui d’un certain nombre de pays africain, mais aussi de certaines régions rurales de grands pays comme l’Inde. Ce fut le cas de nombreux pays européens jusqu’au XIX ème siècle. Ensuite les innovations techniques, la médecine diminue lourdement la mortalité des enfants et augmentent l’espérance de vie. Cette étape fait entrer le pays dans une phase d’augmentation très forte de la population avec beaucoup de naissances et peu de morts. Cette étape est arrivée successivement à la majorité des pays du monde pendant la première moitié du 20e siècle. Puis on observe une 3e phase de diminution du nombre de naissance, ce qu’on appelle la natalité qui vient ralentir l’augmentation de la population. Cette phase est arrivée dans les pays Européens autour des années 60-70 après le baby-boom. Un pays est considéré comme ayant terminé sa transition lorsque les taux de mortalité et de natalité sont faibles tous les deux et génèrent une quasi-stabilité de la population.

Dans la foulée, ils critiquent l’argument de certains écologistes  : plus il y a de monde, plus on pollue et donc il faut limiter le nombre d’enfants pour moins polluer la planète. Déjà, disent ils, on voit que les pays qui font encore beaucoup d’enfants sont les pays les moins développés et donc les moins pollueurs. De plus un enfant ne pollue pas par sa naissance, mais ensuite selon son train de vie il sera peut-être pollueur ou non. Par ailleurs, la majorité de la pollution mondiale n’est pas générée directement par les individus, mais par quelques industries et le fret sur lesquels les individus n’ont pas la main, et surtout pas les enfants. On remarque que les pays d’Afrique qui font beaucoup d’enfants, ne produisent quasiment pas de C02. Il n’y aurait donc pas de lien entre le fait d’avoir beaucoup d’enfants et le fait de polluer. À l’opposé, c’est au Qatar qu’il y a le plus d’émission de C02 par personne. Ce pays a terminé sa transition démographique, les femmes qataries font moins de deux enfants en moyenne ; ce pays produit du pétrole et donc pollue beaucoup plus que les autres. De même, les États-Unis, la Russie et la Chine sont les 3 plus gros producteurs de CO2, mais tous ces pays ont aussi terminé leurs transitions démographiques et ont désormais moins de 2 enfants par femme. Les pays qui ont un fort taux de CO2 par rapport à leur population sont des pays exportateurs de pétrole. Ce ne serait donc pas la population de ces pays qui produirait du CO2, mais uniquement l’industrie pétrolière. Ce qui compterait pour savoir si un pays pollue c’est surtout sa production, un peu sa consommation et pas du tout son nombre d’enfants ou sa population. Ainsi, la surpopulation mondiale ne serait pas la cause principale du réchauffement climatique.

 

3/ L’accroissement de la population serait déséquilibré

Selon une vision moins optimiste, d’autres économistes disent que cet accroissement de la population est déséquilibré. Cette simultanéité entre croissance démographique et déclin de l’environnement au cours du siècle passé impliquerait que l’augmentation de la population engendre une dégradation de l’environnement. Dans les 35 prochaines années l’accroissement démographique se situera à raison de près de 95 % dans les pays en développement. Bien que les taux de fécondité se soient effondrés dans la plupart des régions du monde, la croissance démographique continue à être alimentée par la fécondité débridée de certaines régions comme l’Asie et l’Afrique. Dans de nombreux pays du Moyen Orient et d’Afrique, le taux de fécondité actuel est légèrement supérieur à 6 enfants par femme (6,4 en Arabie Saoudite, 6,7 au Yémen, et même 7,5 au Niger). Même dans les zones où les taux de fécondité ont atteint la limite supérieure du seuil de reproduction (2,1 enfants par couple), la population continue à augmenter en raison du « momentum démographique », phénomène qui intervient lorsque les jeunes composent une grande partie de la population. Or ces pays sont les moins bien équipés pour y faire face.

La croissance démographique incontrôlée joue un rôle déterminant dans la dégradation de l’environnement mondial. Plus les hommes sont nombreux, plus les répercussions de leurs activités sont importantes. La qualité de l’environnement se dégraderait rapidement, surtout dans les pays en développement.

Au fil du temps, les modifications de l’environnement de la planète ont commencé à s’accélérer : la pollution a augmenté, l’épuisement des ressources reste un sujet d’actualité et la menace de l’élévation du niveau des océans se fait de plus en plus ressentir.

Bien que les pays industriels soient eux aussi largement responsables de la dégradation de l’environnement, la conjugaison de la pauvreté et de la croissance démographique a, dans les pays en développement, des conséquences très néfastes pour le développement humain et constitue une grave menace pour la survie de l’habitat et des ressources naturelles de la planète.

De plus en plus nombreux sont les habitants des pays en développement qui souhaitent avoir moins d’enfants, mais la plupart n’ont accès à aucun service de planification familiale.

L. Hunter fait la synthèse de nos connaissances sur l’influence des dynamiques démographiques sur l’environnement [2]. Plus particulièrement, son analyse s’attache aux faits suivants :

  • le rapport entre facteurs démographiques – à savoir, taille, répartition et composition de la population – et les modifications de l’environnement ;
  • les facteurs médiateurs qui jouent un rôle dans ce rapport : technologie, institutions, mesures politiques, et forces culturelles ;
  • deux aspects spécifiques des modifications de l’environnement directement liés à la dynamique démographique : changements climatiques et modifications du schéma d’utilisation des sols ;
  • les répercussions en matière d’action politique et d’objectifs de recherche.

L. Hunter conclut que la dynamique démographique a un impact important sur l’environnement, mais que la taille de la population en elle-même ne représente qu’une variable, certes importante, dans cette relation complexe : d’autres dynamiques démographiques, comme les changements de flux et de densité de la population, peuvent également avoir des répercussions très sérieuses sur l’environnement.

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4/ la surpopulation serait une cause importante de la plupart des problèmes dans le monde

D’autres chercheurs vont plus loin et proposent de freiner la croissance de la population mondiale tout en préconisant des mesures pour l’environnement. Ils mettent en relief que la surpopulation est une cause importante de la plupart des problèmes dans le monde. Chaque pays dans le monde est ou sera confronté à un manque de nourriture, d’eau potable ou d’énergie.

Grâce à l’importation de marchandises en provenance d’autres nations, un pays peut encore toujours maintenir son niveau de prospérité. Mais cela ne continuera pas indéfiniment. En effet, le nombre d’habitants par pays croît. La population mondiale  continuant de croître, le risque est grand que de plus en plus de pays se réservent leurs propres produits.

La terre ne pourrait offrir une qualité de vie semblable au niveau de l’Union européenne que pour environ deux milliards d’individus. Avec huit à dix milliards d’habitants, le niveau de vie personnel à l’échelle mondiale s’abaisserait à celui d’un paysan pauvre ne pouvant guère pourvoir qu’à sa propre nourriture et ne connaissant pas le bien-être. Il faudrait donc tout partager loyalement afin de ne provoquer ni disputes ni guerres.

Notre climat change, que cela soit dû à la pollution engendrée par les hommes ou aux changements dans notre système solaire. Le niveau de la mer ne devra que très peu augmenter pour faire disparaître des terres agricoles déjà précieuses. On pense préserver provisoirement la population de la faim en recourant aux engrais, à l’élevage intensif d’animaux et à d’autres méthodes de survie.

L’humanité a tendance à vouloir plus de bien-être. Partout dans le monde, le nombre de voitures et de réfrigérateurs augmente à un rythme effréné. Viendra alors le moment où croissance de la population et augmentation du bien-être s’entrechoqueront. Il existe de sérieux risques que la planète soit submergée par des gens à la recherche de nourriture et de bien-être.

Certains gestionnaires des pays avancés avancent volontiers l’argument que la technique porte en elle les solutions à nos problèmes. Malheureusement, les mécanismes techniques n’ont pas encore pu notablement lutter contre la faim dans le monde. Là où la reconnaissance et la résolution de problèmes à l’échelle mondiale se font attendre, il y a naturellement une recrudescence de la guerre et de la violence. En effet, tout le monde veut survivre.

La seule solution serait une politique démographique à l’échelle mondiale. Malheureusement, discuter de la surpopulation et de la politique démographique reste bien souvent un tabou. La vie économique et les religions n’ont souvent mis l’accent que sur la croissance de la population. Voir leur niveau de vie diminuer est pour les plus riches souvent aussi difficile que fuir la pauvreté pour les plus pauvres. De plus, le scénario de la croissance resterait la croyance universelle lorsqu’il s’agit de la gestion de ces problèmes.

La question démographique serait ainsi le « point aveugle » de l’écologie politique. Pendant que le cerveau droit de la communauté internationale débattrait d’un seuil de température à ne pas dépasser, son cerveau gauche contemplerait impassible des projections de population qui s’inscrivent dans la partie haute de la fourchette. La COP21 aurait complètement ignoré cette problématique. Entre 1990 et 2014, les émissions de CO2 dans le monde ont crû de 58 %, mais seulement de 15 % par tête d’habitant. L’augmentation de la population y aurait donc contribué environ pour les trois-quarts.

La démographie est, par excellence, le domaine des externalités. Longtemps elles ont été positives, du fait que la coopération d’un plus grand nombre d’hommes, rassemblés dans les villes et les usines, décuplait les forces productives. Mais il en est de négatives : la venue au monde d’un enfant affecte l’existence future d’autres individus. Dans notre État social, ses concitoyens se voient assigner, quoiqu’il advienne, un devoir de solidarité à son égard. Devenu adulte, il contribuera à l’augmentation de la pression anthropique, pas seulement dans son voisinage, mais partout sur la planète. Aujourd’hui, on a sans doute atteint le point d’inflexion à partir duquel les externalités négatives l’emportent.

Pour lutter contre elles, deux issues sont possibles : l’interdiction assortie de pénalités ou l’incitation. La Chine n’a pas hésité à emprunter la première voie. La politique de l’enfant unique n’est pas étrangère à son essor économique. L’Inde s’y est aussi essayée dans les années 70, mais avec un succès moindre : 1,350 milliard d’habitants aujourd’hui, soit un triplement en 50 ans ! Ailleurs dans le monde, on se contente d’attendre que l’élévation du niveau de vie dissuade les couples de multiplier les naissances. Ce mécanisme est effectivement à l’œuvre, puisque les taux de fécondité ont diminué de façon spectaculaire, en Occident depuis des décennies et, depuis peu, en Asie et au Moyen-Orient. Mais grande est l’inertie des phénomènes démographiques. L’Afrique reste à la traîne, et elle contribuera à près de 60 % de l’augmentation attendue de la population mondiale à l’horizon 2050 (+1,3 milliard). Les politiques de planning familial y resteraient notoirement insuffisantes.

Dans la vaste négociation qui se noue autour du climat, un plus juste partage du fardeau serait souhaitable. Les pays développés, qui ont trop pollué la planète dans le passé, sont prêts à réduire drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre. En contrepartie, les pays en développement, dans leur intérêt bien compris, devraient contenir avec la plus grande énergie la progression de leur population. Si chaque pays parvenait dès aujourd’hui à stabiliser ses émissions de CO2 par tête d’habitant, leur volume global progresserait encore de 16 % d’ici 2050, sous l’effet du croît de la population mondiale. Inversement, pour maintenir ce volume à son niveau actuel, il faudrait que les pays en développement maintiennent inchangées leurs émissions par tête, tandis que les pays développés consentiraient à une baisse de 40 % des leurs. C’est dire que la gageure est de taille, et qu’une meilleure maîtrise des variables démographiques serait la bienvenue.

Cette politique du donnant-donnant n’aurait même pas été esquissée. Il eût fallu conditionner les facilités accordées aux pays en développement, notamment africains, (Art. 7 de l’Accord de Paris), à l’adoption de politiques familiales rigoureuses, peu coûteuses au demeurant au regard des 100 milliards de dollars mis sur la table. Un tel système d’incitation suffira-t-il ? Des mesures plus coercitives seront-elles nécessaires pour éviter l’explosion de la « bombe démographique » et ses retombées en termes de guerres et de mouvements migratoires incontrôlables ? À défaut de relever ce défi, les générations futures ne pourront que constater amèrement que la surpopulation aura été « la mère de toutes les catastrophes ».

Une chose semble sure : c’est de plus en plus au niveau mondial que doit se mettre en place une politique démographique (contrôle des naissances, ..), et une politique environnementale.

 

5/ la question des relations entre  croissance économique et dégradation de l’environnement

Enfin, certains se posent la question des relations entre  croissance économique et dégradation de l’environnement. Là aussi les avis sont partagés.

Pendant longtemps, les économistes qui s’intéressaient à l’environnement s’étaient seulement interrogés sur la question de la finitude des ressources( épuisement des ressources naturelles tel que le pétrole ou le gaz mais aussi peut être les).. On est encore dans une perspective économique.de croissance.

Dans les années 1960 et 1970, la mobilisation des scientifiques pour alerter sur la situation environnementale est large : ils sonnent l’alerte, c’est le moment de l’invention de l’«environnement» tel que nous l’entendons aujourd’hui. Le rapport Meadows en 1972 par le MIT intitulé « halte à la croissance », présentait les résultats d’une simulation numérique de notre société modélisant les interactions entre l’agriculture, l’industrie, la démographie, les ressources, et la pollution. Il posait pour la première fois la question : est-ce que la décroissance est un remède efficace pour ne pas dégrader l’environnement?

Décroissance signifie diminution du PIB, donc diminution de la valeur produite. Celle-ci inclut les biens industriels, les biens agricoles et les services, auxquels il faut ajouter les investissements. Il faut bien reconnaître qu’une diminution de la production de biens matériels aurait comme effet mécanique une diminution de la consommation de ressources matérielles et de l’énergie nécessaire à leur production et leur transport.

Au milieu des années 80, se crée l’économie écologique qui intègre les coûts de pollution de l’air et l’eau. Elle s’intéresse de plus en plus à la question du climat. Le rapport Brundtland, rédigé en 1987, intitulé Notre avenir à tous, crée i le concept de développement durable de la société. «Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité, et l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir»

Il s’agit ainsi de perpétuer la croissance  sans remettre en question la possibilité de vie digne des générations futures. L’économie écologique va ainsi plus loin : son approche se veut pluridisciplinaire et, au-delà du calcul du coût économique du changement climatique, elle insiste sur les mesures physiques des phénomènes et renouvelle l’analyse économique de la Nature.

Mais, au début des années 2000, le terme de «décroissance» a été remis au gout du jour quand on s’est rendu compte que le développement durable n’était pas suffisant pour résoudre la crise écologique : c’est un projet économique qui pose la question de l’état stationnaire de la croissance et de la taille optimale de l’économie, mais également un projet politique et de justice sociale. Le rapport Meadows, actualisé en 1972, aboutit lui aussi à des conclusions plus pessimistes que celui de 1972. Plus on produit, plus on pollue et plus on épuise les ressources naturelles. On publie le moment où la croissance mondiale a épuisé les ressources naturelles de l’année en cours. Ainsi depuis le 29 juillet 2019, la Terre a épuisé toutes ses ressources naturelles de l’année. Chaque année, le jour du « dépassement » recule, une date symbolique, mais qui en dit beaucoup sur notre surconsommation et les dangers auxquels la planète fait face.

Décroitre, c’est ainsi produire moins et accepter de consommer des biens plus durables, tel un ou deux réfrigérateurs dans une vie au lieu de 6 ou 7. C’est faire moins mais c’est aussi faire autrement. C’est implanter des circuits de distributions courts, donc relocaliser des activités de production déplacées avec la mondialisation.

La conjoncture historique n’est toutefois pas portée sur la question de la décroissance. En partie parce que, par rapport aux années 1970, l’Occident a beaucoup moins confiance en sa propre supériorité et est pris dans une course à la puissance qui fait que s’il revoit les priorités maintenant, il sera accusé de laisser d’autres puissances (Chine, Inde, Brésil,..) le rattraper.

 

Mais n’est-ce pas plus complexe ? Trier les déchets, construire et installer des éoliennes, développer et produire des matériaux recyclables, isoler sa maison, éviter l’huile de palme (et donc acheter des huiles plus chères), produire et acheter bio (plus cher), acheter local (dont la production est comptabilisée dans le PIB au contraire des importations), investir à optimiser les modes de transports, etc. sont des actions favorables à l’environnement qui pourtant participent à l’augmentation du PIB, et donc à la croissance. Sachant certes que  les citoyens ont naturellement tendance à favoriser les produits les plus accessibles en terme de prix et non pas les plus écologiques. À l’opposé, une réduction des services d’entretien, des infrastructures modernes, un frein à l’investissement peuvent avoir des effets néfastes sur le PIB.

En effet, la recherche et donc l’investissement sont une nécessité absolue pour permettre le développement d’une société respectueuse de son environnement. Les véhicules automatiques et partagés de demain permettront de réduire drastiquement leur nombre par habitant, de favoriser les transports en commun, de supprimer les embouteillages, de généraliser la mobilité électrique. Les réseaux informatiques ultra rapides (fibre, 5G, etc.) et les mondes virtuels permettront de limiter les déplacements à un minimum. Des aliments et des techniques de production respectueux de l’environnement peuvent être mises au point. Ces progrès nécessitent de lourds investissements comptabilisés dans le PIB. On aurait là un double effet d’augmentation du PIB : par l’investissement puis par l’augmentation de la valeur du service, et ceci en réduisant fortement l’impact écologique.

Ainsi, pour certains, une croissance forte et responsable, orientée vers les énergies non polluantes, vers une réduction de la consommation des ressources critiques, vers des services par exemple numériques plutôt que les biens, vers le ferroutage plutôt que le transport routier; vers le recyclage systématique, dans le respect des écosystèmes, et puisant ces moyens dans les progrès à venir pourrait permettre une transition rapide et socialement acceptable vers un monde plus respectueux, plus durable et donc plus juste et plus équitable. Il n’y aurait pas de décroissance.

Au delà de ces 5 approches parmi d’autres, quel est l’avenir de la comptabilité nationale?  Est elle suffisamment armée pour répondre aux questions économiques actuelles ? Après la crise des années 1930, elle le pouvait. Elle s‘est axée au début des années 80 sur des questions liées à la financiarisation, considérées comme prioritaires (endettement et déficit public, dépenses publiques, comptes financiers et de patrimoine,…).  Il semblerait qu’elle ne peut plus répondre seule aux multiples défis de notre temps, au sens que donnait l’historien A.Toynbee à ce mot. ‘Tout défi (“challenge”) entraine une réponse, ce qui implique que cette vision de l’histoire est dynamique, libre de tout déterminisme : le champ est toujours ouvert pour de nouvelles réponses, portées par des acteurs divers, hétérogènes, individuels ou collectifs. Tout groupe humain, juste avant qu’il ne crée une civilisation, subit des défis, issus de l’environnement social ou de l’environnement géographique ».

Il faut aussi lire « Comment l’empire romain s’est effondré ? » de l’historien américain Karl Harper. Il raconte une autre histoire de cet Empire. il relit l’ensemble à la lumière de l’histoire environnementale – celle du climat et des microbes -. Il s’intéresse de près à la démographie ainsi qu’à l’économie, l’une de ses thèses étant que « l’essor de l’Empire romain a été le catalyseur – mais aussi la conséquence – d’une efflorescence économique », celle-ci ayant été permise notamment par un « optimum climatique ». Le refroidissement qui s’ensuivit (un « petit âge glaciaire » débuta au Ve siècle), conjugué à une série d’épidémies (la peste bubonique tua la moitié de la population vers le milieu du VIe siècle) contribua fortement à défaire l’Empire romain.

Ne faudrait-il pas désormais accompagner la comptabilité nationale (sans abandonner le PIB comme le proposent certains, considérant que sa croissance explique à elle seule la dégradation écologique) d’une panoplie d’approches qui vont des indicateurs de bien être (qualité des soins de santé, de l’éducation,…) aux données sur l’état de l’environnement (épuisement des ressources naturelles, pollution), et aux données démographiques (taille de la population, mais aussi sa répartition et sa composition) ? Et il ne faudrait pas trop tarder.

l faut ainsi chercher un point d’équilibre entre les 3 angles du triptyque « démographie, environnement, économie», aussi bien sur le plan des choix politiques que sur celui des priorités statistiques. Le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas une mince affaire d’autant que les opinions sont diverses comme on vient de le voir et que surtout la gouvernance mondiale semble une utopie.

Tout a d’ailleurs changé avec la pandémie de Covid 19, partie de régions très peuplées de la Chine. Pour la première fois dans l’histoire du monde, les autorités ont privilégié la santé à l’économie (4,5 milliards d’habitants confinés). La chute du PIB devrait être de l’ordre -10% en France. La crise économique serait pire que celle de 2008, probablement d’une ampleur de celle de 1929. Les gouvernements sont ainsi confrontés à des choix entre la relance économique ou l’écologie, les produits importés pas chers ou la reprise d’activités sur le territoires plus onéreuses pour le consommateur, le repli sur soi ou l’espoir d’une solution aux problèmes économiques et environnementaux au niveau supranational, voire mondial, etc … .

Cette épidémie révèlerait en partie la crise écologique. Certains scientifiques rappellent le rôle de l’Homme dans la dégradation de l’environnement et mettent en exergue le lien entre pandémie et dégradation des écosystèmes. En effet, toutes les santés sont liées, santé des écosystèmes, incluant santé des végétaux, des animaux et des humains. Ces dernières années, les interactions entre les espaces occupés par l’Homme et les espaces naturels se sont accélérées. La destruction et la fragmentation des habitats de certaines espèces, leur mise en élevage, leur trafic illégal viennent accroître les risques sanitaires. « Les exemples sont nombreux, comme la chasse et le braconnage des espèces sauvages (voire protégées), qui brisent la barrière de la sécurité alimentaire (Ebola, SARS, Covid-19) ou la destruction d’habitat, qui met l’humain en proximité avec des pathogènes endémiques, comme, par exemple, l’ulcère de Buruli en Guyane, où la maladie frappe l’homme de façon croissante en lien avec la déforestation ».

Outre l’anthropisation des espaces (urbanisation, transport, exploitation…), l’industrialisation de la production agricole et alimentaire, de l’élevage – avec notamment l’usage intensif d’antibiotiques créant des résistantes chez les bactéries – est aussi soupçonnée dans la multiplication des maladies infectieuses et dans la création des conditions propices à leur globalisation»

Une des conséquences de ces évolutions globales, mais aussi une des causes de la diffusion de ces pathogènes, est la perte de biodiversité au sens large (écosystèmes, plantes, animaux, …). Cette chute ne concerne pas seulement la diminution du nombre d’espèces sauvages, mais également la diversité génétique au sein des espèces cultivées ou d’élevage : une diversité génétique indispensable à la résilience des populations, pour limiter les propagations et faciliter les résistances individuelles ou collectives aux pathogènes (d’origine bactérienne, virale ou fongique). Sans oublier le rôle des barrières naturelles et de la diversité biologique dans la régulation de la transmission des pathogènes : « Une grande diversité d’espèces hôtes potentielles ou effectives limite la transmission des virus par un effet de dilution ». Un constat paraît s’établir alors : si l’on ne réduit pas les activités humaines néfastes à la biodiversité, à l’hétérogénéité des paysages et de l’environnement, on favorise les conditions à la diffusion de nouvelles maladies. Les estimations suivantes de la population mondiale à travers le temps se base sur la synthèse du Bureau du recensement des États-Unis pour la période allant de -10000 à  1940 et pour les années antérieures sur les données de l’ONU). On observe que la population a connu une faible croissance durant des milliers d’années, alors que la fin de l’époque moderne marque le passage à une croissance accélérée d’allure exponentielle avec un taux de croissance élevé de la population, faisant passer le nombre de personnes vivant sur Terre d’environ 650 millions en 1750 à plus de 1,2 milliard en 1850 et à plus de 2,5 milliards en 1950.

 

 

 

 

III – L’EXPLOSION DÉMOGRAPHIQUE

 

Les estimations suivantes de la population mondiale à travers le temps se base sur la synthèse du Bureau du recensement des États-Unis pour la période allant de -10000 à  1940 et pour les années antérieures sur les données de l’ONU) [3]. On observe que la population a connu une faible croissance durant des milliers d’années, alors que la fin de l’époque moderne marque le passage à une croissance accélérée d’allure exponentielle avec un taux de croissance élevé de la population, faisant passer le nombre de personnes vivant sur Terre d’environ 650 millions en 1750 à plus de 1,2 milliard en 1850 et à plus de 2,5 milliards en 1950.

Bien que le taux de croissance diminue, la population continue de croître de plus de 400 millions d’individus tous les cinq ans.

Ce dernier tableau montre le poids croissant de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie du Sud. D’autres facteurs expliquent cette croissance (fécondité, mortalité, nuptialité,…).

 

1/ La transition démographique

La transition démographique est le processus historique par lequel une population passe d’un régime démographique caractérisé par un taux de mortalité et un taux de natalité élevés à un nouveau régime caractérisé par un taux de mortalité puis un taux de natalité faibles. Ce type d’évolution a été observé dans les pays d’Europe occidentale à partir de la fin du xviiie siècle, puis dans l’ensemble des autres pays au cours des trois siècles suivants, en liaison avec leur développement socio-économique. Ce processus historique explique pour l’essentiel le décuplement de la population mondiale de 1800 à 2050.

La transition n’est toutefois pas la même, en France et dans les autres pays comme l’a montré l’historien P. Chaunu. En France, dont la population était la plus élevée d’Europe au début du 18 ème siècle, on observe une baisse concomitante des deux taux et dans des proportions voisines durant 150 ans, entraînant une faible croissance de la population de 1750 à 1900. Alors que dans les autres pays, le taux de natalité ne baisse pas autant que le taux de mortalité, ce qui a pour effet de rattraper et dépasser parfois la population française (Royaume Uni, Allemagne).

L’observation de la transition démographique a permis aux démographes d’établir des modèles de simulation ou prospective démographique tels que ceux de l’ONU pour prévoir la population future.

On distingue une première phase puis une seconde phase.

 

a) La première phase

Dans la première, le taux de mortalité baisse fortement – amélioration de l’alimentation, de l’hygiène et de la santé, des transports, révolution industrielle dans le cas de nombreux pays, etc.-, et structurellement, tandis que le taux de natalité reste fort, voire augmente. Le taux d’accroissement naturel de la population, différence entre le taux de natalité et le taux de mortalité, exprimé en pour mille ou en pour cent, devient de plus en plus élevé.

En Europe, la mise en place des États modernes contribue dès le XVIIe siècle et au xviiie siècle à la limitation des épidémies (peste : institution de quarantaines ; variole : débuts de la vaccination) et à l’atténuation des famines par l’amélioration des réseaux routiers et financiers, permettant l’acheminement et la conservation des vivres.

La transition démographique est le processus historique par lequel une population passe d’un régime démographique caractérisé par un taux de mortalité et un taux de natalité élevés à un nouveau régime caractérisé par un taux de mortalité puis un taux de natalité faibles. Ce type d’évolution a été observé dans les pays d’Europe occidentale à partir de la fin du xviiie siècle, puis dans l’ensemble des autres pays au cours des trois siècles suivants, en liaison avec leur développement socio-économique. Ce processus historique explique pour l’essentiel le décuplement de la population mondiale de 1800 à 2050.

À partir de 1950, les pays en développement connaissent une baisse rapide de la mortalité et donc une progression rapide de la population. C’est lorsque l’espérance de vie à la naissance, qui est de 25 ans dans les sociétés traditionnelles, approche les 50 ans dans ces contrées, ou quand la mortalité infantile, qui est de 300 à 400 ‰ dans les sociétés traditionnelles devient inférieure à 150 ‰, que le déclenchement de la baisse de la fécondité s’opère généralement. Ce déclenchement de la baisse de la fécondité, qualifiée de structurelle si elle est durable et d’au moins 10 %, a lieu entre 1960 et 1980 pour la majorité des pays en développement d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique du Nord et d’Afrique australe, et entre 1980 et 2015 pour l’Afrique intertropicale. En conséquence, la très grande majorité de ces pays connait actuellement une stabilisation ou un freinage du rythme d’accroissement de la population (dernier acte de la seconde phase).

 

En 1950, tous les pays du monde ont déjà connu cette première phase de baisse préalable du taux de mortalité, du fait de la révolution sanitaire. L’Afrique subsaharienne a l’espérance de vie à la naissance (Evn) relativement la plus faible en 1950 (36 ans)4, mais celle-ci est cependant de dix ans supérieure à celle des sociétés traditionnelles (25 ans). Son taux de mortalité est cette année là de 2,8 %, son taux de natalité de 5 % et donc son taux d’accroissement naturel de 2,2 %. Ce taux d’accroissement est en moyenne de 2 % dans les pays du Sud en 1950, taux qui correspond à un doublement de la population tous les 35 ans.

 

b) La seconde phase

Dans la seconde phase, le taux de mortalité continue à baisser mais plus lentement. En conséquence, le nombre de naissances correspondant au remplacement des générations devient plus faible. En liaison avec les progrès de l’éducation, le changement des mentalités et des structures socio-économiques, le taux de natalité se met alors à décroître. Le maximum du taux d’accroissement naturel est atteint au début de cette deuxième phase. Puis le taux de natalité baisse plus fortement, ce qui implique une décélération du rythme d’accroissement de la population.

À la fin du XVIIIe siècle en France, premier pays européen où s’observe une baisse significative de la fécondité, E.  Le Roy Ladurie constate « une attitude nouvelle vis-à-vis du couple, de la femme plus respectée, de l’enfant valorisé donc plus rare, de la propriété enfin de plus en plus conçue comme ce qui doit être divisé le moins possible, dans un système de valeurs issues de la bourgeoisie qui commencent à se répandre dans les campagnes sous l’influence de l’alphabétisation ».  On a émis aussi l’avis que « l’hypothèse la plus vraisemblable est que l’accession à la propriété privée de la terre a freiné la démographie paysanne »3.

À la fin du XIXe siècle, d’autres pays aujourd’hui développés entament leur transition de la fécondité ; d’autres facteurs ont été avancés : alphabétisation de masse et déclin progressif des idéologies natalistes traditionnelles, industrialisation et travail des femmes à l’extérieur, etc.

À partir de 1950, les pays en développement connaissent une baisse rapide de la mortalité et donc une progression rapide de la population. C’est lorsque l’espérance de vie à la naissance, qui est de 25 ans dans les sociétés traditionnelles, approche les 50 ans dans ces contrées, ou quand la mortalité infantile, qui est de 300 à 400 ‰ dans les sociétés traditionnelles devient inférieure à 150 ‰, que le déclenchement de la baisse de la fécondité s’opère généralement. Ce déclenchement de la baisse de la fécondité, qualifiée de structurelle si elle est durable et d’au moins 10 %, a lieu entre 1960 et 1980 pour la majorité des pays en développement d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique du Nord et d’Afrique australe, et entre 1980 et 2015 pour l’Afrique intertropicale. En conséquence, la très grande majorité de ces pays connait actuellement une stabilisation ou un freinage du rythme d’accroissement de la population (dernier acte de la seconde phase).

 

 

Trois facteurs notamment seraient significatifs.

  1. la période de démarrage de la baisse de la fécondité, qui va de 1760 en France jusqu’à 2015 pour le dernier pays le Niger ;
  2. la durée très variable de la transition jusqu’à l’indice de fécondité de remplacement (2,1 enfants par femme) : elle varie de deux siècles et demi en Suède, un peu moins en Angleterre, alors que la Corée du Sud l’a réalisée en 60 ans ;
  3. la hauteur maximale, – taux de croissance démographique maximal obtenu lors d’une décennie -, qui est plus élevé dans les pays en développement.

Les premiers pays à avoir connu la transition démographique sont les pays d’Europe occidentale et l’Amérique du Nord. Cette transition s’est ensuite diffusée progressivement dans les autres pays d’Europe, au Japon, puis dans les pays en développement.

Les profils de transition des pays en développement sont différents de ceux des pays développés : d’abord leur démarrage est plus tardif ; ensuite leur transition est en moyenne plus « haute » du fait de pics de croissance démographique décennaux le plus souvent supérieurs à 2 % par an et assez souvent à 2,5 %, voire 3% ou 4 % par an; enfin leur transition est généralement de durée plus limitée. Ces profils peuvent être différenciés par macro-régions géographico – historiques en fonction notamment de leur densité utile par km carré utile en début de période. La baisse du taux de mortalité ayant été rapide de 1945 à 1950, et toutes les régions des pays en développement approchant ou dépassant 2 % de taux de croissance naturelle dans les décennies suivantes, nous comparerons les coefficients multiplicateurs de population des macro-régions.

 

La diversité des sentiers de transition de la fécondité indique une pluralité des facteurs d’explication ainsi que de leur hiérarchisation selon les pays et les périodes. La transition des pays en développement (plus de 80 % de la population mondiale) est différente de celle des pays développés : par sa période de démarrage tardive, après 1960, alors que les pays industrialisés avaient quasiment achevé la leur ; par sa hauteur (taux de croissance démographique en moyenne beaucoup plus élevé) ; enfin par sa durée (en moyenne plus brève)15. Cinq catégories de facteurs influent notamment sur la transition de la fécondité16 : les améliorations et accroissements de la santé, de l’éducation, de la densité utile, du niveau de vie et de ses fluctuations ainsi que de l’accès à la contraception.

 

c) La transition démographique en France

Pour étudier la démographie française de l’Ancien Régime, les historiens puisent leurs informations dans les sources fiscales et les registres paroissiaux plus ou moins bien tenus. Vers 1700, on estime à 20 millions le nombre d’habitants du royaume de France. Un Européen sur quatre est français : la France est alors considérée comme un géant démographique. Les historiens démographes du XXe siècle supposent que les Français seraient 22 millions en 1715, plus de 25 millions vers 1760 et probablement 28 millions en 1790. On assiste à une hausse constante de la population française de 40 % en un siècle. L’abbé Expilly dénombre 24.129.200 Français en 1780. Il explique d’ailleurs à Louis XVI que son travail a débuté vingt ans auparavant, ce qui indiquerait un résultat assez proche de celui annoncé pour 1760 (25 millions).

À partir des années 1740, on constate que le taux de mortalité diminue régulièrement ; il a chuté en moyenne de 10 % à la veille de la Révolution, passant de sa valeur traditionnelle de 35 ‰ à environ 30 ‰. Durant la période 1740-1790, la natalité se maintient encore à un taux élevé de 37 à 38 ‰. Ce nouvel aspect des courbes (baisse de mortalité accompagnant une natalité encore forte) constitue la première étape de la transition démographique.

La seconde étape caractérisée par une baisse de la fécondité (rapport entre nombre de naissances et nombre de femmes mariées en âge de procréer) s’amorce dès les années 1770. On observe de nouveaux comportements dont le recul de l’âge au mariage : il concerne l’ensemble du territoire, avec 28 ans en moyenne pour les hommes et 26 ans pour les femmes, à la veille de la Révolution.

On constate aussi une réduction volontaire du nombre d’enfants par couple : à Rouen, par exemple, le nombre d’enfants par femme mariée est proche de six en 1729 ; il atteint 4,5 vers 1789. Cette nouvelle attitude de limitation des naissances s’observe dans le Bassin parisien, les vallées de la Seine, de la Loire et de la Garonne. Elle se diffuse ensuite en auréoles autour des grandes villes. Au contraire, d’autres régions comme l’Alsace dotée d’un fort particularisme culturel, maintiennent une fécondité élevée.

La mortalité infantile ne diminue pas vraiment au XVIIIe siècle, puisqu’un enfant sur trois n’atteint pas l’âge d’un an. La mise en nourrice, très en vogue dans les villes, provoque de véritables hécatombes : vers 1770, on estime que 2/3 des nouveau-nés lyonnais et 75 % des nourrissons parisiens décèdent de cette manière.

D’après les relevés de l’abbé Expilly, on sait que l’âge médian est 25 ans en 1780 : cela signifie que 50 % des Français ont moins de 25 ans à cette période. On a tendance à confondre l’âge médian de la population avec son espérance de vie. Ainsi 14 millions de Français sur 28 ont moins de 25 ans en 1790. La France est entrée de plain-pied dans la transition démographique : l’augmentation et la jeunesse de sa population ont des conséquences très favorables sur le dynamisme économique du pays.

 

d) Le malthusianisme

Malthus prédit mathématiquement que sans freins, la population augmente de façon exponentielle ou géométrique (par exemple : 1, 2, 4, 8, 16, 32…) tandis que les ressources ne croissent que de façon arithmétique (1, 2, 3, 4, 5, 6…). Il écrit ses thèses à l’orée du 19 ème siècle dans « Essai sur le principe de population ou exposé de ses effets sur le bonheur humain dans le passé et le présent avec des recherches sur nos perspectives de supprimer ou de diminuer à l’avenir les maux qu’il occasionne ».

Il en conclut le caractère inévitable de catastrophes démographiques, à moins de limiter la croissance de la population. Malthus préconise ainsi une régulation volontaire des naissances, la « contrainte morale » : les couples prévoyants, en retardant l’âge du mariage et en pratiquant la chasteté jusqu’au mariage, seraient enclins à n’avoir que le nombre d’enfants qu’ils sont certains de pouvoir entretenir.

Des récits de voyages de son époque — en particulier ceux de James Cook—, Malthus a tiré une loi naturelle des sociétés naturelles : la population tend à croître plus rapidement que ses ressources, jusqu’à ce qu’interviennent des freins ou des limites à cette croissance (nommés checks). Ces derniers font régresser la population à un niveau supportable pour assurer la nourriture de l’ensemble. Ces obstacles — ou checks — sont de deux natures : d’une part, les positive checks (aussi traduits en français par « obstacle répressif »), qui s’imposent de l’extérieur de façon brutale, à l’instar des famines ou des épidémies ; d’autre part, les preventive checks (ou « obstacles préventifs »), qui désignent les décisions conscientes prises en connaissance de cause pour freiner la croissance démographique3 : avortement, contrôle des naissances, célibat, …

Il prône aussi l’arrêt de toute aide aux nécessiteux, en opposition à d’autres économistes qui souhaitent généraliser l’assistance aux pauvres.

En fait, à part l’Irlande et la famine terrible de 1846, il n’y pas eu vraiment confirmation des thèses de Malthus dans les autres pays du Royaume Uni lors de la révolution industriel au 19 ème siècle.

Les préoccupations écologiques renouvellent aujourd’hui la problématique malthusienne. Ainsi, certains, comme le commandant Y. Cousteau voient dans l’excessive population humaine le principal obstacle à la sauvegarde des espèces animales et végétales.

J.B. Calhoun découvre que le stress causé par la densité serait la principale cause d’incidence de maladies infectieuses chez les bœufs musqués sauvages. Ce qu’ils confirment dans ces expériences avec des rats, dans le zoo de Philadelphie. Il identifie les maladies de tension qui affectent les capacités reproductives et provoquent les maladies du cœur et des reins. Les comportements sociaux dégénèrent alors.

C. Levi Strauss rappelle le problème que soulève la surpopulation humaine : « Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c’est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu’elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne — si je puis dire — et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime».

E. Boserup a vigoureusement contredit Malthus en mettant en évidence les effets positifs de la croissance de la population sur la production agricole. Selon ses recherches, la croissance de la population conduit les pays en développement à adapter leurs techniques agraires. La croissance de la population pousse à quitter une agriculture itinérante avec des friches de plusieurs années pour s’orienter vers une réduction des temps de friche et finalement pour une culture en continu faisant appel aux engrais et à l’irrigation. À travers l’innovation, les populations réunissent les conditions nécessaires pour une croissance supplémentaire. On peut cependant avancer l’argument que les techniques agraires permettent certes de produire plus, mais au coût d’une pollution croissante aussi bien pour l’air, les sols que pour les produits, avec des conséquences néfastes sur la santé et sur la reproduction humaine. De fait, on retrouve bien la notion de positives checks.

 

 

2/ La démographie est l’un des facteurs qui influencent l’empreinte écologique d’une société ou d’une civilisation [5]

La croissance de la population mondiale est telle que de nombreux scientifiques parlent de surpopulation et posent la question de la capacité de charge de la planète sur le plan environnemental.

La croissance démographique a pour effet d’augmenter l’empreinte écologique totale et de diminuer la bio-capacité disponible par tête. Ainsi, malgré les progrès techniques (intrants agricoles, irrigation…) qui ont contribué à augmenter la capacité agricole par l’accroissement des rendements moyens par hectare des cultures, portant ainsi la bio-capacité totale de la planète de 9,5 à 12,2 milliards d’hectares globaux (hag) entre 1961 et 2013, la population humaine mondiale étant passée de 3,1 à près de 7 milliards d’habitants durant la même période, la bio-capacité disponible par tête a été ramenée de 3,12 à 1,71 hag. En 2012 l’empreinte écologique  de l’humanité atteignait 20,1 milliards d’hag, soit 2,8 hag par personne, alors que la bio-capacité  de la Terre n’était que de 12,2 milliards d’hag, ou 1,7 hag par personne, soit une surexploitation écologique de 65 %. Il faudrait donc 1,65 année pour régénérer les ressources consommées par l’homme en 2012 et absorber le CO2 produit.

 

L’impact des facteurs démographiques sur l’environnement serait de plusieurs natures :

 

a) La taille de la population
Il n’y a pas de relation simple entre la taille de la population et les modifications de l’environnement. Cependant, comme la population mondiale continue à s’accroître, la disponibilité limitée des ressources planétaires telles que les terres arables, l’eau potable, les forêts et les richesses de la mer, est devenue l’un des principaux sujets de préoccupation actuels. Dans la seconde moitié du 20ème siècle, la diminution des terres cultivées a entraîné une remise en question des capacités de la production alimentaire mondiale. En estimant qu’au cours du 21ème siècle le niveau de production reste constant, les besoins par habitant en terres cultivables destinées à la production alimentaire vont atteindre le seuil des terres arables disponibles. Parallèlement, le maintien de la croissance démographique intervient dans le contexte d’une demande de plus en plus pressante en eau : la consommation mondiale d’eau a été multipliée par six entre 1990 et 1995, un rythme d’accélération qui est deux fois supérieur à celui de la croissance démographique.

 

b) La répartition de la population
La façon dont la population est répartie sur la planète a également une influence sur l’environnement. Si l’on associe la constance du niveau de fécondité de nombreuses régions en développement aux taux de fécondité peu élevés des régions industrialisées, l’on constate que 80% de la population mondiale vit aujourd’hui dans les pays les moins développés. De surcroît, les migrations de population ont atteint leur niveau le plus haut, le flux net d’émigrants au niveau international étant environ de 2 à 4 millions par an en 1996. Les données recueillies cette même année montre que 125 millions de gens vivent en dehors de leur pays de naissance. Cette migration suit essentiellement un schéma rural-urbain, de ce fait, la population planétaire est également de plus en plus fortement urbanisée : en 1960, un tiers seulement de la population mondiale vivait dans les villes ; en 1999, la population urbaine représentait quasiment la moitié (47%) de la population mondiale. Et cette tendance devrait se maintenir à un rythme similaire au cours du 21ème siècle.

La répartition de la population sur la planète a trois effets majeurs sur l’environnement. Tout d’abord, comme les pays les moins développés font face à une forte croissance de leur population, les pressions s’intensifient sur les ressources, déjà limitées dans ces régions. Ensuite, les mouvements migratoires exercent des pressions relatives sur les environnements locaux, cette tendance se relâchant dans certaines zones et s’accroissant dans d’autres. Enfin, l’urbanisation, et particulièrement dans les pays les moins développés, dépasse fréquemment le rythme de développement des infrastructures et des réglementations sur l’environnement, ce qui entraîne dans la plupart des cas un degré de pollution élevé.

 

c) La composition de la population
La composition de la population peut également avoir des effets sur l’environnement. Ceci est dû au fait que différents sous-groupes de population peuvent avoir des comportements différents. Par exemple, la population mondiale est à la fois constituée du plus grand nombre de jeunes (24 ans et moins) et du plus grand nombre de gens âgés (60 ans et plus) de toute son histoire. Or les tendances migratoires varient en fonction de l’âge : les jeunes gens émigrent plus que leur aînés, parce qu’ils doivent quitter le foyer parental à la recherche de nouvelles opportunités. Etant donné que la nouvelle génération est relativement nombreuse, nous devrions donc prévoir l’augmentation des niveaux de migration et d’urbanisation, pour pouvoir ainsi anticiper les conséquences graves que cela peut représenter pour l’environnement.

D’autres aspects de la composition de la population sont également importants. Ainsi le niveau de revenu est particulièrement significatif des conditions environnementales. Dans les différents pays, le rapport entre le développement économique et la pression environnementale forme une courbe en forme de U renversé : les nations dont l’économie est moyennement développée sont plus enclin à exercer des pressions fortes sur le milieu naturel, essentiellement par une consommation excessive des ressources et par la production de déchets. En revanche, du fait de leur activité industrielle très limitée, les nations les moins développées exerceront probablement moins de pressions sur l’environnement. Puis à des degrés supérieurs de développement économique, les pressions sur l’environnement peuvent revenir en raison de l’amélioration des technologies et des moyens de production de l’énergie.

Toutefois, le rapport entre le niveau de revenu et la pression sur l’environnement est différent en fonction des pays et des foyers. Ces pressions exercées sur l’environnement peuvent être tout aussi importantes dans les pays où le niveau de revenu est bas que dans ceux où le niveau de revenu est élevé. La pauvreté peut entraîner des modes d’utilisation des ressources insoutenables pour pourvoir aux besoins de subsistance sur une durée limitée. De plus, dans les pays où le revenu par habitant est élevé, la consommation d’énergie élevée va de pair avec une production de déchets important.

 

 

 

 

IV – UN ENVIRONNEMENT MONDIAL DÉGRADÉ

 

1/ Le réchauffement climatique

L’augmentation de la température mondiale est aujourd’hui très nette (figure suivante). L’écart par rapport à la moyenne de la période de référence préindustrielle 1850-1900 est faiblement marqué jusqu’au milieu des années 1930, puis devient légèrement positif jusqu’au milieu des années 1970 avant d’augmenter nettement depuis. Sur les 30 dernières années, la température mondiale a augmenté de près de 0,2 °C en moyenne par décennie. Le réchauffement climatique touche l’ensemble de la planète, mais son intensité diffère selon l’endroit considéré. Il s’accompagne d’autres phénomènes naturels importants, comme l’élévation du niveau de la mer, l’acidification des océans ou la diminution de leur teneur en oxygène dissous.

 

Évolution de la température mondiale (écart à la moyenne 1850-1900 en °C)

              Source : Hadley Center ; calcul des auteurs

 

 

2/ Les émissions de gaz à effet de serre (GES)

Les causes du changement climatique sont dorénavant clairement établies par la communauté scientifique internationale. D’un point de vue physique, c’est la concentration dans l’atmosphère des gaz à effet de serre (GES), qui réchauffe la terre en piégeant et en réfléchissant vers le sol une partie du rayonnement infrarouge initialement émis par la surface terrestre suite au rayonnement solaire. Si l’effet de serre constitue d’abord un phénomène naturel indispensable à la vie terrestre, les activités humaines ont considérablement amplifié son impact, avec notamment l’explosion des émissions de GES depuis la seconde moitié du 20ᵉ siècle. Ainsi d’après le GIEC, « il est extrêmement probable » que les émissions anthropiques (i.e. d’origine humaine) de GES aient été la cause principale du réchauffement climatique observé depuis 1950. Hors UTCATF (Utilisation des terres, changement d’affectation des terres et la foresterie), les émissions annuelles brutes mondiales de GES sont passées de 24,3 GtCO2eq en 1970 à 51,2 GtCO2eq en 2018 (figure suivante), soit une augmentation de plus de 110 % en moins de 50 ans. La tendance mondiale est à la hausse malgré une stagnation en 2019 et une baisse en 2020 du fait de la crise du COVID19 ; baisse très probablement temporaire car uniquement due à la réduction exceptionnelle d’activité économique. Les évolutions sont très variées selon les différentes régions du monde : les émissions ont baissé de près de 20 % entre 1970 et 2018 dans l’Union européenne et ont augmenté modérément aux États-Unis (+ 13 % sur la même période) ; elles ont en revanche explosé dans certains pays émergents, notamment en Chine (+ 580 % sur la même période qui est devenu le pays le plus émetteur de la planète en termes absolus. L’analyse des émissions de GES par habitant et par unité de PIB produite donne également des informations sur la structure mondiale des émissions, notamment sur les inégalités mondiales. On retrouve cette accélération des émissions des GES mais aussi de CO2 au début des années 2000, à partir des données de la Banque Mondiale, avec l’importance croissante de celles de la Chine, l’Inde, le Brésil,… .Les émissions des États-Unis restent très élevées [6].

 

Émissions mondiales de gaz à effet de serre  Source : base de données Edgar ; calcul des auteurs

 

Le réchauffement climatique va induire des dommages sur les sociétés humaines et les milieux naturels,avec des risques de dommages irréversibles. Ces dommages se manifestent sous de très nombreuses formes : affaiblissement des écosystèmes, augmentation des évènements climatiques extrêmes, réduction de la sécurité alimentaire mondiale, incidences sur la santé humaine, perte de capacité de travail et de productivité, baisse des services d’infrastructures, destruction de capital physique, déplacement de populations et conflits potentiellement violents fondés sur l’accès aux ressources. Plusieurs scénarios de réchauffement ont été testés par le GIEC et les risques deviennent très élevés dans les scénarios impliquant une augmentation de la température au-delà de 2 °C. Ces risques ne sont pas répartis uniformément et sont généralement plus grands pour les pays à faible revenu.

La situation est déjà particulièrement critique puisque, la plupart des GES mettant très longtemps à se dissoudre dans l’atmosphère, les émissions d’aujourd’hui vont affecter le climat pendant tout le siècle prochain au moins. D’après le dernier rapport du GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), la concentration actuelle est telle que nous sommes déjà à une augmentation de 1,1 °C par rapport à l’ère préindustrielle. « Inverser » le mouvement supposerait d’avoir des émissions nettes négatives, à savoir que les puits de carbone naturels de la planète (forêts, océans) et les technologies d’élimination du dioxyde de carbone (captage et stockage) soient supérieurs au flux d’émissions brutes d’origine anthropique (i.e. d’origine humaine). À ce stade, c’est très loin d’être le cas.

Le contexte mondial de lutte contre le changement climatique a été considérablement renforcé ces dernières années. En particulier, l’accord de Paris en 2015 prévoit de limiter l’élévation de la température moyenne de la planète « nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels ». Respecter l’accord de Paris revient donc à se donner un niveau de concentration maximum de GES à ne pas dépasser : autrement dit, cela définit l’existence d’un budget carbone au niveau mondial, correspondant à la quantité maximale de GES d’origine anthropique pouvant être émise dans le futur.

 

 

3/ les tendances d’émissions de GES

Or, en l’état, les tendances d’émissions de GES sont très loin de respecter les objectifs fixés au niveau mondial et le budget carbone est déjà en épuisement rapide. D’après le GIEC, il restait au 1er janvier 2018 un budget carbone de 570GtCO2eq (respectivement 1 170 GtCO2eq) pour une probabilité de 66 % de parvenir à limiter le réchauffement planétaire à + 1,5 °C (respectivement + 2 °C). La poursuite des tendances actuelles, conduirait à dépasser ce budget carbone dès l’année 2032 (respectivement 2045), sous l’hypothèse d’une croissance en volume du PIB mondial de 2,5 % par an en moyenne sur 2020- 2050 (mais avec un ralentissement progressif sur la période) et d’un recul de l’intensité carbone de l’ordre de 1,1 % par an en phase avec les récentes évolutions. On se placerait alors dans un scénario de température largement au-delà des + 2 °C prévus par l’accord de Paris (figure suivante), avec par conséquent des risques très importants de dommages abrupts et irréversibles sur les sociétés humaines et les milieux naturels. Les trajectoires actuelles d’émissions ne sont donc pas soutenables sur le plan climatique, au sens où elles sont incompatibles avec le respect des engagements internationaux. Respecter les cibles supposerait de réduire massivement les émissions de GES par rapport aux tendances actuelles. À titre d’exemple, il faudrait réduire les émissions mondiales de GES de plus de 5 % par an pour parvenir à la neutralité carbone en 2050. En dehors de périodes très exceptionnelles et probablement limitées dans le temps comme celle de la crise de la Covid-19 et la chute du PIB mondial qu’elle entraîne, ce seuil est hors de portée sans une transformation majeure des modes de production et des habitudes de consommation. Ceci pose fondamentalement la question de la soutenabilité de notre modèle de croissance sur le plan climatique notamment. aux ressources.

Scénarios d’émissions mondiales de gaz à effet de serre

Lecture : en 2050, le prolongement des tendances actuelles impliquerait des émissions à hauteur de 237 % du niveau de 1990, tandis que le respect de la cible de + 2 °C conduirait à des émissions en 2050 à hauteur de 91 % du même niveau.

Source : base de données Edgar ; calcul des auteurs.

Voici encore quelques indicateurs outre les émissions des GES et de CO2 :

 

 

 

V – DIVERSITÉ DES APPROCHES POUR MESURER LE BIEN-ÊTRE

 

1/ Les indicateurs de synthèse : la trilogie de l’OCDE (état -pression-réponse)

Un modèle ancien « état – pressions – réponses » reposait sur la notion de causalité (figure suivante) : les activités humaines exercent des pressions sur l’environnement et modifient la qualité et la quantité des ressources naturelles (« état« ). La société répond à ces changements en adoptant des mesures de politique de l’environnement (« réponses de la société« ).

– Les pressions sur l’environnement résultent des activités humaines. Il s’agit d’une part des émissions de polluants liées à la production ou à la consommation, de la production de déchets, et d’autre part des pressions résultant de l’utilisation des ressources naturelles et de l’espace. Les pressions s’apprécient en termes physiques, mais l’évaluation du coût des dommages infligés à l’environnement en est aussi une mesure.

– L’état que l’on veut décrire est celui des milieux physiques (pollution), de l’homme (santé) et des milieux naturels (ou écosystèmes, telles les forêts). En général, ces indicateurs sont jugés prioritaires. Il convient de noter qu’on mesure pour partie la qualité de l’air, de l’eau, du sous-sol par des indicateurs de santé (disparitions d’espèces).

– Les réponses à l’environnement sont les efforts des acteurs publics ou privés. Les indicateurs qui en rendent compte relèvent des dépenses des agents économiques.

Les pays s’efforcent de définir les priorités (choix des indicateurs) et de renforcer les réseaux techniques de surveillance en fonction des besoins des utilisateurs. L’information liée à l’environnement est présentée désormais en France par grands sous-thèmes : les milieux (eau, air, nature, occupation des sols…), la gestion des ressources et les déchets, les pressions et impacts des activités humaines sur l’environnement, les risques naturels et technologiques, l’économie de l’environnement (comptes, emplois, formations…), les opinions et pratiques, ainsi que les opérations internationales.

On note qu’il n’est pas toujours simple d’évaluer l’état de l’environnement. Ainsi, il apparaît complexe de définir un indicateur de la qualité de l’air. Cette difficulté est d’abord liée à une diversité de mesure possible selon le temps et l’espace : on définit ainsi des indicateurs aux niveaux local, régional, global qui évaluent des effets différents de pollution (pollution de proximité qui ont des effets sur la santé humaine, les végétaux et les matériaux; pollution de longue distance qui peuvent avoir des conséquences sur le dépérissement forestier; pollution planétaire tel l’effet de serre).

Une autre difficulté tient à la multiplicité des sources polluantes et des polluants eux-mêmes : ainsi les transports sont une source polluante parmi d’autres de l’oxyde d’azote mais parallèlement ils émettent d’autres catégories de polluants (poussières, CO2…). Il n’existe pas de polluants caractéristiques de tel type de source. Tout au plus, peut-on évaluer comme en France, la contribution de chaque source pour un polluant donné. Autre difficulté, certains polluants ont des effets dits secondaires, telle l’ozone qui est une pollution « secondaire » produite par dégradation de l’oxyde d’azote. Au total, il n’apparaît pas simple de corréler la qualité de l’air ambiant et les effets des polluants. De plus, comment corréler les émissions de polluants et leurs effets sur la santé de l’homme : en particulier, se mêlent d’autres facteurs, tel le tabagisme ou le climat. Dès lors, il est très difficile de fixer des normes de la qualité de l’air.

L’OCDE a mis à jour ses indicateurs pour une croissance verte.

2/ Des indicateurs alternatifs pour mesurer le bien-être

Mais du fait de ces mutations sans précédent, certains économistes ont relancé le débat suite au travaux de Joseph Stigltz. En France, la Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social a formulé différentes propositions [7]. Son but était d’identifier les limites du PIB comme indicateur de performance économique et de progrès social, d’examiner quel supplément d’information est nécessaire pour produire une image plus pertinente, de discuter quelle en serait la présentation la plus appropriée, et de vérifier la faisabilité des instruments de mesure proposés. Le travail de la Commission ne se limite pas à la France, ni aux pays développés. Le résultat des travaux de la Commission a été rendu public, pour que tous les pays ou groupes de pays intéressés puissent s’en inspirer [8].

La mise en place d indicateurs sociaux et environnementaux doit être développée. En effet, la structure de calcul du PIB repose sur des déterminants quantitatifs. Le bien-être quant à lui est d’ordre qualitatif. Vouloir assembler les deux n’est pas une solution. Ne faut-il pas plutôt privilégier la mise en place d’indicateurs visant objectivement une mesure d’éléments qualitatifs et représentatifs du bien-être général ?

De nouveaux agrégats ont ainsi fait leur apparition ces dernières années pour corriger les imperfections du PIB, dont les plus importants sont les suivants :

  • l’Indice de Développement Humain (I.D.H.) qui synthétise, en plus du PIB, l’espérance de vie représentant l’amélioration des conditions de santé, et le niveau d’instruction reflétant la capacité d’une société à s’engager vers l’avenir ; L’I.D.H. a comme objectif d’essayer de mesurer le niveau de développement des pays, sans en rester simplement à leur poids économique mesuré par le Produit intérieur brut (P.I.B.) ou le P.I.B. par habitant. Il intègre donc des données plus qualitatives. L’I.D.H. se présente comme un nombre sans unité compris entre 0 et 1. Plus l’I.D.H. se rapproche de 1, plus le niveau de développement du pays est élevé. Le calcul de l’I.D.H. permet l’établissement d’un classement annuel des pays. Entre 2015 et 2018, l’IDH du monde a progressé, passant de 0,717 à 0,731.C’est un indicateur qui fait la synthèse (on l’appelle indicateur composite ou synthétique) de trois séries de données :
    • La santé / longévité (mesurées par l’espérance de vie à la naissance), qui permet de mesurer indirectement la satisfaction des besoins matériels essentiels tels que l’accès à une alimentation saine, à l’eau potable, à un logement décent, à une bonne hygiène et aux soins médicaux.
    • Le savoir ou niveau d’éducation. Il est mesuré par la durée moyenne de scolarisation pour les adultes de plus de 25 ans et la durée attendue de scolarisation pour les enfants d’âge scolaire. Il traduit la satisfaction des besoins immatériels tels que la capacité à participer aux prises de décision sur le lieu de travail ou dans la société.
    • Le niveau de vie (logarithme du revenu brut par habitant en parité de pouvoir d’achat), afin d’englober les éléments de la qualité de vie qui ne sont pas décrits par les deux premiers indices tels que la mobilité ou l’accès à la culture.
  • les canadiens calculent l’indice du progrès véritable (IPV). Cet indicateur tente de prendre en compte les activités économiques non monétaires, dont par exemple le bénévolat, le travail domestique, ainsi que l’effet de la perte des ressources naturelles et les dégâts liés aux inégalités sociales comme les maladies, les délits, le chômage, etc
  • l’épargne nette ajustée, qui exprime la variation du capital entre deux périodes de production, étant entendu que le capital n’est pas exclusivement financier, mais est également de nature sociale et naturelle. On évalue ainsi le coût de l’ensemble des ressources financières, naturelles, humaines, matérielles, employées pour produire. S’agissant du capital humain, il est évalué sur base des dépenses d’éducation ; pour le capital naturel, il s’agit de la baisse des stocks de ressources naturelles ; L’indice du patrimoine global, est ainsi «  axée  sur la prospérité et le bien-être à long terme » Au Canada entre 1980 et 2015, le  taux de croissance annuel du PIB est de 1,6 %, alors que celui  du patrimoine global est de 0,25%.  Parmi les explications de cet écart, on trouve les changements climatiques causant une augmentation des événements météorologiques extrêmes, comme des inondations, qui créent une hausse des dépenses. Au travers du PIB, ces dépenses sont perçues comme positives, alors que dans le patrimoine global, il ne s’agit pas d’un impact positif. En outre, la hausse du PIB est propulsée par le secteur pétrolier non renouvelable qui n’est pas viable à long terme. En 2015, 25 % du capital produit était investi dans des actifs liés à l’extraction du pétrole et du gaz, par rapport à 9 % en 1980;
  • l’empreinte écologique, laquelle mesure l’impact sur le sol et dans les eaux de la consommation d’une population, eu égard la production nécessaire pour satisfaire l’ensemble des besoins. L’empreinte écologique tient compte également des déchets. Cet indicateur dis donc à combien s’élève la trace laissée sur notre planète du fait de la consommation. Si cette trace est supérieure aux bio-capacités, ceci signifie que les facultés régénératrices de la Terre sont altérées.

 

En tant compte de l’IDH, la hiérarchie mondiale se trouve modifiée par rapport au classement habituel selon le PIB. Pour l’année 2015, le classement comparatif pour les 20 premières places est le suivant :

 

Ainsi, ne peut-on penser que les agrégats de la comptabilité nationale (PIB, échanges extérieurs, dépenses publiques, etc..) restent d’actualité même si il faut les améliorer ? Par exemple, l’indice des prix à la consommation est-il bien calculé ? Le partage volume-prix est-il bien fait dans les comptes nationaux (voir page Partage Volume Prix) ? La Chine et les États Unis ne continuent-ils pas de suivre attentivement le PIB depuis la pandémie de 2020-2021 ?

Mais il est indispensable de les accompagner par d’autres indicateurs synthétiques. L’OCDE  a proposé un indicateur « du vivre mieux » qui reprend différents critères du bien-être, autres que les seuls chiffres du PIB ou des statistiques économiques.

La question n’est pas tant de remplacer le PIB, mais que la politique économique ne soit pas quasi-exclusivement seulement pilotée en fonction du PIB et de son évolution afin permet d’éviter de se laisser aveugler par les bons résultats économiques à court terme. comme pour le PIB, il faut rester prudent quant à l’utilisation de nouveaux indicateurs. Aucun d’entre eux ne sera en mesure de capter l’ensemble des effets des activités économiques d’une population.

Savoir si ces indicateurs deviendront prioritaires par rapport au PIB dans les politiques publiques et les analyses socio-économiques n’est pas essentiel. Mais quels seront les effets de la crise sanitaire du Covid 19?

 

 

3/ Vers une diversité des approches comptables et statistiques

En France, le gouvernement a cherché des façons alternatives de mesurer le progrès social, susceptibles d’évaluer le bien-être de manière plus adéquate que le PIB [9].

L’indice de progrès social (IPS) est probablement l’indice le plus évolué et le plus complet qui existe, en raison de la grande variété des indicateurs qui le constituent. L’IPS évalue le bien-être humain et le progrès social en fonction d’une multiplicité d’indicateurs qui mesurent d’une part, le degré de réalisation des besoins humains fondamentaux (nourriture, logement, sécurité des personnes, etc.) et d’autre part, les fondements du bien-être (accès à l’information et aux communications, santé, qualité de l’environnement, etc.); enfin, un troisième volet d’indicateurs évalue les opportunités de développement personnel et d’intégration dans une société donnée.

Les indicateurs utilisés pour mesurer cette dernière dimension du bien être humain et du progrès peuvent apparaître plus polémiques (liberté d’expression, liberté de réunion, précocité du mariage, droits des personnes homosexuelles, tolérance religieuse, etc.) mais l’on ne peut nier, qu’en principe, le degré de liberté qu’une société accorde à ses citoyens concernant leurs choix de vie est une composante clé de leur épanouissement personnel et que le degré de tolérance et d’intégration sociale a un impact profond sur l’harmonie et la bienveillance des membres d’une même communauté. C’est pourquoi, l’IPS ne renie aucune de ces mesures, tout en insistant sur le fait que sur un total de 53 indicateurs, l’impact d’un seul indicateur perçu comme controversé ou inacceptable est minime sur le calcul de l’IPS et ne doit donc pas être exagéré.

Le PIB par habitant n’est pas inclus dans le calcul de l’IPS, d’une part parce que la production matérielle en soi ne peut être assimilée à du bien-être et, d’autre part parce que cela permet des comparaisons intéressantes entre les performances des pays et des communautés en matière de progrès social tel qu’il est mesuré par l’IPS. Dans les premières phases du développement, la croissance du PIB par habitant est corrélée à celle du progrès social mais cette relation tend à s’affaiblir au fur et à mesure que les pays se développent et entre les pays détenant le PIB par habitant le plus élevé, la corrélation avec le progrès social est presque inexistante.

Le classement de l’IPS publié en juin 22016, est révélateur. Une fois de plus, les pays nordiques font partie des dix premiers du classement : la Finlande (1ère), le Danemark (2e), la Suède (6e), la Norvège (7e, mais 1ère en 2015) et l’Islande (10e), même si leur score en valeur absolue sont globalement très proches. L’IPS évalue chaque pays sur une échelle de 1 à 100 : la Finlande (1ère) atteint le score de 90,09, alors que l’Islande (10e) a un score de 88,45. Ces résultats plaident en faveur du modèle social nordique avec son État providence très développé, qui, au moins dans ces pays, contribue clairement au progrès social.

Mais les dix premières places du classement incluent également des pays qui ont adopté ces derniers temps une approche politico-économique très différente de celle des États providence nordiques. Le Canada (2e), l’Australie (4e) et le Royaume-Uni (9e), bien qu’affichant certains points communs avec les États providence nordiques (par exemple, le service britannique de santé publique) ont renoncé récemment, dans le cadre de politique publiques assumées, à une configuration qui s’appuie sur des taxes et des dépenses publiques élevées, qui caractérise les modèles du Nord. Les autres pays qui occupent les dix premières places du classement sont la Suisse (5e) et les Pays-Bas (8e). Etant donné la prédominance des Etats européens en tête du classement de l’IPS, il n’est guère étonnant que tant de migrants ont l’Europe en vue dès lors qu’ils se mettent en quête d’une vie meilleure.

L’un des points communs marquant des dix premiers États du classement est qu’il s’agit principalement de petits pays ; et, alors que l’Australie et le Canada sont constitués d’immenses territoires, leur densité de population est faible.

Si l’on regarde du côté des grandes puissances et des États les plus importants, cette impression se renforce. Prenons l’exemple des États-Unis qui sont classés 8e en matière de PIB par habitant mais seulement 19e en termes d’IPS, avec une note de 84,62. La Russie est 75e dans l’IPS (résultat absolu de 64,19), alors qu’elle occupe le 39e rang dans le classement du PIB par habitant, la Chine est 84e dans l’IPS (score absolu de 62,1), alors qu’elle est 64e en matière de PIB par habitant, l’Inde est 98e (score absolu de 53,92), alors qu’elle est 91e en termes de PIB par habitant. Le Brésil échappe cependant à cette tendance en étant le 46e de l’IPS (score absolu de 71,7) alors qu’il est en 56e position en matière de PIB par habitant. Cette performance atteinte par le Brésil dans l’IPS est observable dans de nombreux pays d’Amérique du Sud. Ainsi le Costa Rica, le Chili, le Pérou et l’Uruguay obtiennent de biens meilleurs résultats dans le classement de l’IPS par rapport à celui du PIB par habitant. Cela confirme les résultats d’autres indices psychologiques mesurant le bonheur et qui placent régulièrement les Sud-Américains au rang des peuples les plus heureux de la planète.

Le fait le plus marquant de ces résultats 2016 est le degré de cohérence avec les résultats des années précédentes (2014 et 2015), pour chacun des 133 pays évalués. Bien que la méthodologie de construction de l’indice ait été affinée, le classement des Etats reste stable ; et dans les pays où de grandes différences d’une année à l’autre sont apparues, elles ont pu s’expliquer par des catastrophes naturelles et des soulèvements sociaux. Par ailleurs, les scores absolus de l’IPS ont très peu varié. Cela suggère que la conceptualisation et la construction de l’indice en 53 indicateurs font de l’IPS un indice fiable et précis.

Les gouvernements, les entreprises et d’autres acteurs publiques peuvent avoir confiance en cet indice et l’utiliser en pratique. De plus, en utilisant une telle variété de sources, l’indice est difficile à manipuler par des acteurs politiques. Il peut donc même susciter de la crainte chez certains hommes politiques. Mais si un pays obtient un bon score et un bon classement dans l’IPS par rapport à son niveau de développement ou, mieux encore, s’il progresse de façon significative dans le classement, cela deviendra une source de fierté et la preuve d’un véritable progrès social.

Le PIB a hélas le grand mérite d’être pratique car il ramène à une seule unité de compte – le prix auquel s’échangent les biens et services – toutes sortes de grandeurs disparates. Mais il ne reflète pas la réalité complexe de notre monde dont la transition écologique et solidaire est désormais une question de survie. Il est grand temps de lui retirer son monopole destructeur et de valoriser des indicateurs plus riches

 

 

4/ Le bien être en France

Que peut-on dire alors de la France et de ses voisins proches de l’Union européenne? La France s’est positionnée à la 18e place mondiale avec un score absolu de 84,79, ce qui lui permet de devancer les États-Unis d’une place dans l’IPS. Toutes ces vacances que prennent les Français, et qui suscitent le mépris des hommes d’affaires américains, pourraient s’avérer payantes en matière de progrès social ! La France a progressé de trois places dans le classement par rapport à l’année 2015 mais, vu le score absolu élevé qu’elle a obtenu et le fait que celui-ci soit quasiment équivalent à celui d’un grand nombre d’états européens, ces résultats sont davantage la preuve d’une stabilité qui perdure en termes de progrès social que la marque d’une évolution notoire. Ainsi, le Royaume-Uni (encore membre de l’UE lors du calcul de l’indice) est placé au 9e rang avec un score total de 88,58, l’Allemagne est 15e avec un score de 86,42 et l’Italie 24e avec une note de 82,49. Par conséquent, la France, tout comme un grand nombre d’économies d’Europe de l’Ouest, est caractérisée par un niveau élevé stable et soutenu de progrès social.

 

Selon une étude de l’OCDE, la France affiche un bilan mitigé au regard de ses résultats moyens dans les différentes dimensions du bien-être [10]. Alors que le revenu disponible ajusté net des ménages s’établit juste au-dessus de la moyenne de l’OCDE, la France présente plusieurs points faibles dans la dimension « Emplois et salaires » : ainsi, à 65 %, le taux d’emploi est inférieur de 2 points de pourcentage à la moyenne de l’OCDE, et le taux de chômage de longue durée est plus de deux fois supérieur à la moyenne de l’OCDE. Néanmoins, l’équilibre vie professionnelle-vie privée est relativement bon en France : 8 % des salariés ont une durée de travail très longue, soit une proportion inférieure à la moyenne de l’OCDE, proche de 13 %, et le temps de loisir dont les Français qui travaillent à plein temps déclarent disposer (temps consacré aux loisirs et aux occupations personnelles) est, en moyenne, supérieur à celui dont disposent leurs homologues dans tous les autres pays de l’OCDE. En 2015, l’espérance de vie moyenne à la naissance s’établissait à 82 ans, ce qui plaçait la France dans le peloton de tête de la zone OCDE, mais elle se situait juste en deçà de la moyenne de l’OCDE s’agissant de l’état de santé autodéclaré. Si la France affiche un taux de participation électorale (de l’ordre de 75 % en 2017) supérieur à la moyenne de l’OCDE, en 2012, 10 % seulement des adultes français indiquaient avoir le sentiment qu’ils avaient leur mot à dire concernant l’action des pouvoirs publics, soit le pourcentage le plus faible de la zone OCDE.

Ce graphique met en évidence les domaines qui constituent en matière de bien-être les forces ou les faiblesses de la France par rapport aux autres pays de l’OCDE. Tant pour les indicateurs positifs que négatifs (comme les homicides, signalés par un astérisque « * »), une barre plus longue indique toujours un meilleur résultat (autrement dit, un niveau de bien-être plus élevé), tandis qu’une barre plus courte correspond toujours à un résultat plus mauvais (autrement dit, à un niveau de bien-être moins élevé).

Le tableau suivant indique l’évolution du niveau moyen de bien-être en France au cours des dix dernières années. Pour chaque indicateur de chaque dimension, le signe  ⁄  indique une amélioration, le signe ≈ , peu ou pas de changement, et le signe ∇ une dégradation. Ces signes caractérisent l’évolution observée entre l’année initiale (2005 dans la plupart des cas) et la dernière année connue (généralement 2015 ou 2016). L’ordre des flèches dans la troisième colonne correspond à l’ordre des indicateurs mentionnés dans la deuxième colonne.

En France, les inégalités verticales sont proches de la moyenne de l’OCDE pour la plupart des dimensions du bien-être,  notamment pour le revenu et le patrimoine, la santé et la satisfaction à l’égard de la vie. S’agissant des salaires, l’écart entre les parties inférieures et supérieures de la distribution est plus modeste que dans la majorité des autres pays de l’OCDE, tandis que les inégalités observées sont plus fortes en matière de durée de travail très longue et de compétences cognitives des élèves de 15 ans.

Par rapport aux autres pays de l’OCDE, la France affiche des résultats mitigés en termes d’inégalités entre hommes et femmes. Ainsi, l’écart de taux d’emploi (positif en faveur des hommes) est plus faible que dans la zone OCDE en moyenne, mais le risque de percevoir une faible rémunération est presque deux fois plus élevé pour les femmes que pour les hommes en France – ce qui représente un écart plus important que dans de nombreux autres pays de l’OCDE. En outre, les filles obtiennent des résultats légèrement inférieurs à ceux des garçons aux tests de compétences cognitives réalisés à l’âge de 15 ans, mais l’écart de compétences des adultes entre hommes et femmes est inférieur à la moyenne de l’OCDE.

 

Lorsqu’on examine le bien-être des jeunes et des personnes d’âge moyen en France, on constate que les premiers sont fortement désavantagés en termes de patrimoine des ménages, d’emploi, de chômage et de sentiment de sécurité par rapport à la situation observée dans les autres pays de l’OCDE. Néanmoins, la situation des jeunes est légèrement meilleure en termes d’équilibre vie professionnelle-vie privée, de compétences et de temps consacré à la vie sociale.

Généralement, les personnes ayant fait des études supérieures tendent à obtenir de meilleurs résultats que celles qui ont uniquement un niveau d’études secondaire dans différents domaines du bien-être. En France, ces écarts liés au niveau d’études sont inférieurs à la moyenne en matière de salaires et de taux de participation électorale – et les individus caractérisés par un niveau d’études supérieur sont plus susceptibles d’avoir une durée de travail très longue en France. Néanmoins, les écarts constatés sont relativement importants pour ce qui est du sentiment d’avoir son mot à dire concernant l’action publique, des compétences, de la qualité de l’eau, du sentiment de sécurité et de la satisfaction à l’égard de la vie.

Bien que les niveaux de pauvreté monétaire, de pauvreté patrimoniale et de risque de faible rémunération soient inférieurs à la moyenne de l’OCDE, près de la moitié des indicateurs mettent en évidence des niveaux élevés de privation en France. On peut citer à cet égard le taux de chômage (9.8 %), les proportions d’élèves et d’adultes ayant un faible niveau de compétences (14.8 % et 18.1 % respectivement), la proportion de personnes qui estiment qu’elles n’ont pas leur mot à dire concernant l’action publique (67.4 %) et la proportion d’individus insatisfaits de leur existence (7.6 %).

 

Les Français sont globalement moins satisfaits de la façon dont la démocratie fonctionne dans leur pays que les citoyens des pays européens de l’OCDE en moyenne. Si les Français sont raisonnablement satisfaits du caractère libre et équitable des élections (7.4 sur une échelle de 0 à 10), ils le sont moins s’agissant des mesures destinées à réduire les inégalités (4.4) ou de l’existence de mécanismes de participation directe au niveau local (4.5). Par ailleurs, la satisfaction à l’égard des services publics varie selon que les personnes ont eu recours ou non à ces services au cours de l’année écoulée. En France, la satisfaction à l’égard des services de santé, comme à l’égard des services d’éducation, est légèrement supérieure à la moyenne des pays européens de l’OCDE, sachant que les personnes ayant eu une expérience directe de l’utilisation de ces services récemment sont plus susceptibles d’être satisfaites que les autres.

A quoi attache-t-on le plus d’importance en France ? L’Indicateur du vivre mieux est un outil en ligne interactif qui permet aux utilisateurs de comparer le bien-être entre pays dans la zone OCDE et au-delà à partir des indicateurs du bien-être utilisés dans le rapport Comment va la vie ?. Les utilisateurs choisissent l’importance qu’ils accordent à chacune des onze dimensions ci-dessous et peuvent ensuite prendre connaissance des résultats de chaque pays s’agissant de leurs propres priorités.

Depuis son lancement, en mai 2011, l’Indicateur du vivre mieux a attiré plus de dix millions de visiteurs de presque tous les pays du monde et sa page a été consultée plus de 22 millions de fois. En France, plus de 595 000 internautes ont visité le site à ce jour, ce qui place le pays en 3e position en termes de trafic sur le site. Les villes qui arrivent en tête sont Paris (32 % des visites), Lyon, Toulouse, Nantes et Rennes.

Les résultats ci-après ont été établis à partir des notes partagées volontairement avec l’OCDE par 13 400 habitants de la France qui ont utilisé le site. Ils n’ont qu’une valeur indicative et ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la population. La santé, la satisfaction à l’égard de la vie et l’éducation sont les trois aspects les plus importants pour les Français qui ont utilisé l’Indicateur du vivre mieux.

 

 

 

Michel Braibant


BIBLIOGRAPHIE

[5] La démographie et le bilan écologique, T. Lefèvre, https://planeteviable.org/demographie-bilan-ecologique/
 
[6] Comptabilité économique de la soutenabilité climatique, J.M. Germain – T. Lellouc, Insee, No G2020-09, le : 08/10/2020 https://www.insee.fr/fr/statistiques/4775112,

 

 

Tableau entrées-sorties mondial (T.E.S.)