Désindustrialisation par pays


La désindustrialisation s’aggrave particulièrement en France au milieu des années 2000 sous le coup de la concurrence internationale

 

SOMMAIRE

INTRODUCTION

I – BAISSE DE L’EMPLOI INDUSTRIEL, QUASI-STABILITÉ DE LA PRODUCTION EN VOLUME DEPUIS 2000

II – CONCURRENCE INTERNATIONALE : LES PRODUITS IMPORTES ONT AUGMENTÉ PLUS VITE QUE LES EXPORTATIONS DEPUIS 2000

III – LA SITUATION FINANCIÈRE DANS L’INDUSTRIE SE DÉGRADE DEPUIS 2000

IV – INVESTISSEMENT, COMPÉTITIVITÉ ET CROISSANCE

 

Résumé

• La désindustrialisation n’est pas nouvelle mais elle s’est affermie entre 2000 et 2017 [1], [2] (les nombres entre crochet renvoient à la bibliographie en bas de page).

•  La part de l’industrie, hors énergie, dans la VA totale est de 11,4 % en prix courants en 2017 (ratio plus bas que la plupart de nos principaux partenaires sauf le Royaume Uni). A noter que pour des raisons de commodités statistiques, on calcule aussi cette part, de même que d’autres agrégats (solde extérieur par exemple) y compris énergie.

• Plusieurs types d’indicateurs existent pour mesurer la désindustrialisation [3] :

  • l’évolution de la production et de la valeur ajoutée (VA) de l’industrie en volume,
  • la part de l’industrie dans la VA globale en valeur et en volume,
  • l’évolution de l’emploi et des heures travaillées,
  • des indicateurs divers : solde de la balance commerciale de biens manufacturés et énergétiques, rentabilité et solde des fermetures et ouvertures d’usines, positionnement sectoriel vers le « haut de gamme » ou le « bas de gamme« , équipement vétuste, évolution de la FBCF en machines et équipements, robots par employés, part de la R&D dans le PIB,..

Ce sont ces derniers qui seraient les plus significatifs, étant étroitement liés entre eux. Ils permettent d’identifier par ailleurs les causes profondes de la désindustrialisation.

 

 

• D’une part, le processus de désindustrialisation est assez difficile à analyser en France (comme dans d’autres pays) en se référant aux comptes nationaux. En effet, la VA de l’industrie manufacturière en volume augmente de 14% entre 2000 et 2017 en France. Mais la production en volume n’augmente que de 2,5% durant la même période. Nous savons que cette divergence vient des évolutions élevées des prix des CI par l’industrie, ce qui a pour effet de les faire baisser en volume durant cette période. Tout ceci pour dire qu’il vaut mieux se référer à la production qu’à la VA en volume pour juger de l’évolution de l’industrie en France.

• Notons toutefois  que cette divergence entre l’évolution de la VA en volume de l’industrie et sa production se retrouve dans d’autres pays, mais pas dans tous.

• Sans compter que les comparaisons de la part de l’industrie dans la VA sont délicates puisque le TES français en branche pure minore celle-ci de l’ordre de 1,5%.

 

 

• D’autre part, l’industrie représentait 22 % des heures travaillées en 1974 contre seulement 9,5 % en 2017 (13,7% en 2000); soit une baisse du niveau de 44 % entre 1974 et 2017. Les activités déjà en recul ont poursuivi leur diminution, cependant que celles jusqu’alors épargnées sur longue période (industries agro-alimentaires, fabrication de produits informatiques, électroniques, optiques) ont été touchées à leur tour. 

• Mais plusieurs phénomènes expliquent le recul de l’emploi industriel sans qu’on puisse exactement mesurer leur contribution relative : la productivité du travail, l’externalisation des services, la concurrence étrangère sur les marchés français et étrangers [4], [5]. A cet égard, les emplois détruits sous les effets de la « concurrence par les coûts » (soit environ un tiers des emplois industriels disparus chaque année), c’est-à-dire par manque de compétitivité et délocalisations diverses, sont ceux qui relèveraient de la désindustrialisation. Ils correspondent à la facette la plus spectaculaire et inquiétante qui soit : celle des destructions nettes d’emplois, suite à la faillite de nombreuses entreprises, à la fermeture d’usines ou à la cessation de lignes de production. 

• Les deux premiers  facteurs, eux, renvoient aux causes logiques et mécaniques :

  • glissement statistique de nombreux emplois depuis le secteur secondaire vers le secteur tertiaire (externalisation de certaines activités), mais sans destruction nette d’emplois, puisque ceux-ci sont transférés et même démultipliés dans le secteur des services, qui est leur place naturelle. Toutefois ce phénomène d’externalisation des services, très fort avant 2000, serait pratiquement stoppé en France depuis. Le coefficient technique des services aux entreprises par l’industrie est d’ailleurs moins élevé en 2014 que dans d’autres pays d’Europe  : Pays Bas, Belgique, Italie,…. Ce n’était pas le cas au début des années 2000 ;
  • hausse de la productivité du travail dans l’industrie, soit +2,8% par an entre 1995 et 2017 : non remplacement des emplois après départ à la retraite ; transfert des salariés vers d’autres tâches ; licenciements dans certains cas. De ce fait, les suppressions d’emplois n’ont rien d’anormales. 

 

• Ainsi, l’évolution de l’emploi industriel sur le temps long ne serait pas le meilleur indicateur pour apprécier à sa juste valeur le phénomène contemporain de désindustrialisation. Il est en effet dans la logique des choses que les progrès technologiques continuent à détruire encore des milliers emplois par les progrès de la productivité, notamment les moins qualifiés, qui sont les plus faciles à automatiser (mécanisation, robotisation). 

 

 

 

Premier fait significatif, la France est passée d’une position d’excédent commercial régulier de biens à celle d’importateur net depuis le milieu des années 2000. Cette évolution n’est pas complètement anormale : d’autres grands pays industrialisés (États Unis, Royaume Uni,..)  sont confrontés à une baisse de leur part de marché à l’exportation face à la concurrence des pays émergents. Toutefois, c’est l’accélération de cette tendance qui est préoccupante dans le cas de la France, ainsi que le fait que ses performances soient inférieures à celles de l’ensemble des pays de la zone euro, soumis aux mêmes contraintes de taux de change. Quel contraste avec l’Allemagne mais aussi d’autres pays européens! Au niveau mondial, la Chine a le plus grand excédent. La Russie s’en tire très bien grâce aux produits énergétiques et matières premières. La France n’a que les services, notamment le tourisme, pour compenser en partie le déficit industriel qu’aggrave celui de l’énergie. Sa situation n’est guère meilleure que celle du Portugal ou de l’Espagne.

• En France, la demande des ménages et des entreprises inclut de plus en plus de produits importés.

• Les exportations ne progressent pas aussi vite que celles de nos principaux partenaires.

 

 

•  Le second indicateur est la rentabilité : comme le taux d’investissement se maintient en France dans l’industrie, le stock de capital ne cesse de croître bien plus que la VA de l’industrie entraînant une baisse sensible de la productivité du capital. Du coup, le taux de rentabilité des entreprises de l’industrie baisse car non seulement le taux de marge baisse entre 2000 et 2017 (malgré un redressement depuis 2009) mais aussi la productivité du capital. On ne retrouve pas cette baisse dans la plupart des pays. Le taux de rentabilité augmenterait aux Pays Bas ou en Allemagne. Le taux de marge de l’industrie dans l’UE a gagné 8 points entre 1995 et 2017 contre seulement 2 en France, où il est déjà plus bas.

•  Il s’en suit un nombre important de fermetures d’usines :  de 2009 à 2015 le nombre de fermetures aurait excédé largement celui des ouvertures : 1 775 fermetures contre 1 178 créations, soit un solde de 597 usines. En 2016, pour la première fois depuis la création de cet indicateur, fermetures et ouvertures seraient à égalité (136 chacune). Les fermetures seraient surtout le fait de petits établissements (71 employés en moyenne). Fait symptomatique, les nouvelles usines sont minuscules en termes d’emplois créés (une vingtaine de salariés seulement en moyenne lors de leur ouverture en 2016 et ce chiffre n’a cessé de baisser depuis 2009), ce qui bouleverse les représentations en matière d’« usine type ». Il faudrait y voir un effet direct de leur robotisation et de leurs investissements dans les technologies, impératifs seuls à même d’assurer leur pérennité à moyen et long terme. 

 

 

• Troisième indice,  le positionnement sectoriel de l’industrie française demeure encore trop marqué par le bas et le moyen de gamme, qui peine à exporter, où les marges bénéficiaires sont faibles et continuent même à se réduire pour faire face à la concurrence.. La surreprésentation de l’emploi industriel dans les secteurs de basse et de moyenne-basse technologies (66 %) selon la nomenclature d’activités françaises (NAF rév. 1) est porteuse de beaucoup de destructions d’emplois, car c’est bien dans ces domaines que l’on trouve en premier lieu les fonctions les plus menacées par l’accroissement de la productivité, de même que les faillites potentielles d’entreprises. La part de l’emploi industriel dans les secteurs des moyennes-hautes technologies (24 %) et surtout des hautes technologies (10 %) est donc encore trop faible en France. C’est pourtant dans ces domaines que les pouvoirs publics voient le salut de l’industrie française d’où la mise en œuvre des pôles de compétitivité en 2005 (au nombre de 71 en 2017).

 

• Le quatrième indicateur est plus complexe qu’il n’y paraît. La R & D représente  2,2 % du PIB en 2016 en France (valeur qui a très peu évolué depuis 1996), contre 2,9 % en Allemagne, où ces dépenses ont par contre grimpé de 75 % entre 2005 et 2016. Mais cette différence est largement du à un effet de structure comme l’ont montré plusieurs études du MESR : la part de l’industrie y est deux fois plus élevé qu’en France, là où s’effectue l’essentiel de la R&D (dépense intérieure de R&D). Le ratio « DIRD / VA » de l’industrie automobile est d’ailleurs plus élevé en France qu’en Allemagne ainsi que dans d’autre pays.

• Plus inquiétantes sont les évolutions de 2017 en France. Depuis 2012, la part de la DIRD des entreprises (DIRDE) dans le PIB reste stable à 1,44% alors qu’elle était de 1,28% en 2007. Dans la construction aéronautique et spatiale, la DIRDE continue de décroître (-4,4 % en volume) pour s’établir à 3,4 Md€. Les dépenses de R&D dans l’industrie pharmaceutique poursuivent leur baisse (-0,3 % en volume en 2017) et s’élèvent à 3,0 Md€. En 2017, la DIRDE reste stable en volume dans les branches des industries manufacturières. La croissance de la DIRDE en 2017 (+1,5% en volume) est donc imputable à l’industrie automobile et aux services.

• Par ailleurs, les grandes entreprises réalisent 57 % de cette dépense, et les ETI (entreprises de tailles intermédiaires) en réalisent un quart. Les PME et les ETI actives en R&D exportent proportionnellement plus. Elles réalisent respectivement 30 % et 34 % de leur chiffre d’affaires à l’exportation contre 10 % et 21 % en moyenne pour l’ensemble des PME et des ETI. Il faudrait aussi savoir quel type de R&D (fondamentale, expérimentale, appliquée) est réalisée et dans quelles branches ?

•  Les travaux de R&D des PME sont majoritairement consacrés aux activités de services. À l’inverse, 44 % des dépenses de R&D des grandes entreprises sont à destination des industries de haute technologie (industrie pharmaceutique ; fabrication de produits informatiques, électroniques et optiques ; construction aéronautique et spatiale), et 31 % à destination des industries de moyenne-haute technologie. Les dépenses de R&D que réalisent les ETI sont, pour les trois quarts, industrielles, Qu’en est-t-il dans les autres pays ?

• Trois faits apparaîtraient spécifiques à l’industrie française s’agissant des investissements en actifs incorporels même si ils sont difficiles à quantifier compte tenu des fragilités comptables (doubles comptes entre logiciels et R&D en France, matrice FBCF produit-branche peu fiable, fragilité des séries au Royaume Uni et des niveaux en Suède,..) :

  • D’une part, elle investit relativement plus en actifs immatériels (48% en 2016 de son investissement selon les comptes de l’Insee). Mais le montant de cette FBCF paraît trop élevé. On l’a rectifié tout en le mettant en parallèle avec les séries actuelles des comptes français. Du coup on obtient 42,5% en retirant 7 Mds d’euros dont 3,5 Mds de doubles comptes entre la R&D et les logiciels et 3,5 Mds de surestimation de la FBCF en logiciels pour compte propre, et en rajoutant en revanche 1,5 Mds de FBCF en machines et équipements du fait d’une sous-estimation de la FBCF globale en ces produits. Ce pourcentage est de 41,5% en Allemagne, 30% au Royaume Uni et aux Pays Bas voire moins en Italie, Espagne. Cet investissement est fait en France au détriment des machines, équipements et robots (32% du total). En Italie, ce pourcentage dépasse 55%; il est de 45% en Espagne et autour de 40% dans la plupart des pays (Allemagne, Autriche,..) sauf au Royaume Uni (31%).
  • L’investissement en droit de propriété intellectuelle (R&D et logiciels) par l’industrie rapporté à la VA de l’industrie est de 14,9% en France, (ce qui paraît de nouveau trop élevé), 12,2% étant plus proche de la réalité, moyennant ces corrections. L’Autriche arrive en seconde position des pays étudiés (10,6%) puis l’Allemagne (8,4%) et d’autres pays ensuite (Pays Bas, Italie, Espagne, Royaume Uni,…). Ce même ratio pour les matériels au sens large est de 15,4% en Italie, 13,5% en Espagne, la France se situant dans la moyenne (11,7%). Mais elle se situe dans le dernier peloton pour les seuls investissements en machines et équipements, (hors matériels de transport et TIC).
  • D’autre part, et ceci n’est pas contradictoire, l’industrie française « capte » moins l’investissement en R&D que dans certains pays comme l’Allemagne, presque la moitié allant aux entreprises de services. Ce phénomène est encore plus fort au Royaume Uni. Les ratios précédents de pourcentage de DIRDE dans le PIB doivent ainsi être interprétés avec beaucoup de prudence quand on s’intéresse à l’industrie.
  • Enfin, la France manquerait d’entreprises moyennes et de taille intermédiaire, à la différence de l’Allemagne et de l’Italie. Or ce sont d’abord celles-ci qui tirent l’emploi et les exportations en Allemagne notamment, et au final investissent le plus dans la R & D (hors grands groupes). Aussi lorsqu’elles investissent, l’immense majorité des entreprises françaises se concentrent en priorité sur le simple renouvellement de leurs équipements, au détriment des investissements dits de rupture technologique.

 

 

 

• Très liée à la question de l’innovation, celle de la modernisation des équipements constitue un autre indicateur très utile à mobiliser pour appréhender l’exposition des entreprises à la désindustrialisation.  Celle-ci peut se mesurer tout d’abord par le suivi de l’âge moyen du parc des machines qui ne cesse d’augmenter, ce qui témoigne d’un renouvellement très insuffisant. En 2013, ce parc avait en moyenne 19 ans d’âge, contre 17,5 ans en 1998. C’est l’une des raisons qui explique notamment pourquoi le taux d’utilisation des machines était en moyenne de 81 % en France (machines en panne ou trop vétustes pour être pleinement utilisées, réduction des volumes produits ne justifiant pas de nouveaux investissements), contre 95% en Allemagne. En 2014, 34 % des industriels français estimaient que leur outil de production était peu compétitif selon une autre étude.

 

•  Mais c’est le degré de robotisation des usines qui focalise le plus l’attention, à la fois comme mesure de l’un des talons d’Achille de l’industrie française (par son insuffisance, reflet du sous-investissement chronique), mais aussi comme solution prometteuse pour sauver l’industrie. Les dernières études disponibles insistent sur le différentiel abyssal exprimé en valeur absolue entre la France (34 000 robots à peine) et l’Allemagne (162 000) en 2014, sans qu’il soit actuellement possible d’expliquer clairement cette situation. Le nombre de robots s’élevait en 2016 à 132 robots pour 10 000 employés dans l’industrie en France, contre 308 outre-Rhin. Mais là aussi il s’agit en partie d’un « effet de structure » : l’industrie automobile est largement celle qui utilise le plus de robots par salariés. Or, elle est 10 fois plus importante en Allemagne. Dans l’industrie automobile, le nombre de robots par salariés ne serait pas plus élevé en Allemagne qu’en France. Leur nombre tourne souvent autour de 170 dans de nombreux pays (Italie, États Unis, Espagne, Danemark,…). La dynamique de réindustrialisation des pays développés, mais aussi la baisse des coûts unitaires de ces machines va-t-elle faire exploser leurs usages en France ?

 

•  Certaines études ont montré enfin l’importance d’autres facteurs plus qualitatifs : formation continue, éducation, organisation managériale des entreprises, poids des ETI et des PME dans le tissu productif, et importance relative de leurs exportations, importance des équipements en TIC,… .

 

•  La plupart des produits français entrent alors frontalement en concurrence avec ceux fabriqués sur ces mêmes segments par les pays émergents qui se sont lancés avec succès dans ces activités, mais de manière plus compétitive. A l’inverse, l’Allemagne (balance commerciale des biens de + 262 milliards de dollars en 2018) tire profit de manière exceptionnelle de la grande diversification de ses productions et surtout de son positionnement dans les secteurs du moyen et du haut de gamme (sans parler de l’incomparable réputation de qualité de ses produits. C’est ce choix stratégique qui lui permet de pratiquer des marges bénéficiaires élevées et une politique de réinvestissement systématique dans la R & D et la modernisation de son outil de production pour conserver une avance qui lui vaut de figurer au second rang mondial des puissances exportatrices derrière la Chine (solde des biens de + 395 milliards), mais devant les États-Unis et le Japon.

 

 

•  Ainsi, la désindustrialisation n’est pas un phénomène généralisé au sein des pays développés. Certes l’emploi industriel baisse presque partout mais avec de fortes nuances. De plus, les indicateurs les plus significatifs sont au vert dans certains pays (Allemagne, Autriche, Suède, Pays Bas,…) avec ici aussi de fortes disparités. La France et le Royaume Uni sont les plus touchés par la désindustrialisation en terme d’emplois. 

•  L’Allemagne ne connaît pas ce phénomène avec une telle balance commerciale même si les effectifs industriels baissent de 5% entre 1995 et 2017, ce qui n’a rien à voir avec la baisse de 25% en France. Que dire des Pays Bas avec un excédent commercial des biens de  87 Mds de dollars même si les exportations de biens sont artificiellement gonflées par les ré-exportations (services logistiques d’entreposage et de groupage à Rotterdam) et par le négoce international (achats de marchandises pour être revendus sans franchissement de la frontière). Comment parler de désindustrialisation en Russie avec un excédent commercial de 193 Mds de dollars même si celui ci provient de l’énergie et des matières premières, et même si de nombreuses d’usines ont fermé depuis la fin de l’ère soviétique ? Dans une certaine mesure, l’Italie avec un solde commercial des biens de +56 Mds de dollars, des effectifs industriels qui baissent de 15% et 185 robots pour 10000 employés dans l’industrie ne subit pas plus ce phénomène qu’en France, même si sa production industrielle baisse un peu alors qu’elle stagne en France entre 2000 et 2017.

 

•  Enfin, on assiste à une financiarisation accrue mais qu’on retrouve dans tous les pays. Pour l’ensemble de l’économie, et non pour la seule industrie, le solde net des dividendes (versés moins reçus) en proportion de la VA reste relativement stable en France comme dans les autres pays et surtout il demeure assez bas. Cependant les parts des dividendes versés et reçus n’en continuent pas moins d’augmenter à un rythme accéléré  avant 2010, évolution tout au plus stoppée par la crise économique de 2008.

 

 

INTRODUCTION

Que signifie la notion de désindustrialisation [6] ? Il est difficile de l’apprécier et donc d’en faire un diagnostic parfait. Faut-il suivre la valeur ajoutée (en valeur ou en volume), la production ou encore les heures travaillées ?

 

 

1/ production ou valeur ajoutée industrielle ?

La comptabilité nationale donne deux mesures de l’activité de l’industrie : la production et la valeur ajoutée de chaque branche. Ces deux mesures répondent à des besoins différents :

— la connaissance de la production (nationale) d’un produit est nécessaire pour équilibrer les emplois et les ressources de ce produit. Schématiquement, production + importations + marges = consommation + formation de capital + exportations ;

— la valeur ajoutée mesure la contribution exacte apportée par une industrie déterminée à la richesse nationale. Elle est égale à la valeur de la production de cette industrie, diminuée de la valeur des biens produits par d’autres industries et consommés au cours de la production considérée. La valeur ajoutée d’une industrie est égale à la somme des salaires, des impôts et des revenus des entreprises.

Or pour ces deux variables, des divergences d’évolution sont significatives en volume (prix chaînés base 2014) de l’industrie y compris énergie. En volume, on observe entre 2000 et 2017 pour cet ensemble : Production : +2,5%, Valeur ajoutée (VA) +11,3%, CI – 1%.

Que conclure de telles divergences? La VA en volume est calculée par la méthode de la double déflation (calcul de la production en volume et de la CI d’une en volume, d’où par différence calcul de la VA en volume). En fait, elle ne semble pas plus fragile en France entre 2000 et 2007 que dans les autres pays, compte tenu d’une surestimation des évolutions des prix des CI par l’industrie qui entraînent une baisse des CI en volume de la branche industrie, donc une hausse non négligeable de la VA. Le graphique suivant présente les 3 courbes en volume pour l’industrie (y compris énergie).

Nous avons montré qu’il ne semble pas y avoir un problème comptable en France sur cette question. Mais c’est à la limite. En particulier la baisse très forte du prix de la consommation finale des ménages en matériel informatique et téléphonie mobile (-8% par an entre 1995 et 2017) mériterait d’être confirmée. Elle entraîne une moindre baisse du prix de la CI de ces produits qui se répercute sur les prix de la CI des branches industrielles, lesquels augmentent plus que les prix de production (car les autres prix des de produits industriels sont orientés à la hausse). Le cas extrême est celui d’une hausse du prix des matériel informatique et électroniques  par la branche « matériels de transports » ! Du coup le prix de la VA de l’industrie baisse et son volume augmente. Peut on conclure que la croissance de la VA en volume de l’industrie serait surestimée de 0,1% par an entre 1995 et 2007 ?

  • Le graphique suivant montre qu’on retrouve les divergences d’évolution de la production et de la VA en volume dans d’autres pays (États Unis, Belgique, Pays Bas) mais pas dans tous (Suède, Italie,…). L’Allemagne ou la Finlande se situent entre ces deux groupes : la croissance de la VA de l’industrie y est supérieure de 5 points à celle de la production. En France (comme en Belgique), le contraste est plus saisissant car la VA augmente de 14% quand la production diminue de -2%. 
  • Il reste que quelques pays (Royaume Uni, Finlande, Suède) ont un prix de VA de l’industrie en baisse entre 2000 et 2017. Mais ils ne représentent pas la majorité. De nombreux pays (Allemagne, Italie, Espagne Royaume Uni, Etats-Unis,…) ont un prix de VA de l’industrie qui augmentent d’au moins +15% durant cette période (+13% pour l’UE).

 

 

 

 

On retrouve bien cet écart en France pour la plupart des grandes branches industrielles sauf des dans les matériels de transport : dans l’automobile, la production baisse de -20% de 2000 à 2017 mais la VA de -36%. L’écart est de -16%, donc dans l’autre sens.  De même, dans les autres matériels de transport que l’automobile, la production augmente de 100% et la VA de 26%, soit un écart de -74%. 

Entre 1995 et 2017, ces divergences sont encore plus accentuées dans l’automobile. Rappelons que la VA y représente seulement 22,5% de la production en 2016, soit moins que la moyenne européenne (27%), dont 34% en Allemagne. On retrouve d’ailleurs à peu près le même écart dans les autres matériels de transport : 23,5% en France, 29,5% dans l’UE et 33,5% en Allemagne.

 

 

Comment expliquer de telles évolutions ? La relation est loin d’être parfaite ce qui limite la portée de cette seule explication. Mais on observe néanmoins que dans les pays où la VA des matériels de transport a progressé ou stagné (+98% en Allemagne, +1% en Italie), production et VA de l’ensemble de l’industrie évoluent de manière plus rapprochée. En revanche, en France ou en Belgique, où la VA en matériels de transport diminue, l’écart est assez important entre l’évolution de la VA de l’industrie et la production de l’industrie.

En France, les consommations intermédiaires représentent 69 % de la production dans l’industrie manufacturière. On comprend l’enjeu d’en améliorer la productivité. Il semble que les pays où cette productivité des CI ait le plus progressé depuis 2000, soient la France, les Pays Bas, les États-Unis, la Belgique. Cette productivité augmenterait moins en Allemagne, en Italie et en Suède.

 

 

 

Si on se réfère à la production en volume, il y a bien eu désindustrialisation en France depuis 2000, de manière plus prononcée que dans la plupart des pays (du moins ceux pour lesquels on dispose de statistiques sur la production en volume à partir de la base STAN de l’OCDE), à l’exception de quelques pays comme l’Italie et le Royaume Uni, où la production en volume baisse plus qu’ en France.

 

Les évolutions en valeur en France donnent des résultats totalement différents entre 2000 et 2017 : Production + 22,1 %, VA +14,1% , CI : +33,1%. Ce sont donc les évolutions de prix de ces agrégats qui expliquent les divergences avec les évolutions en volume

Entre 1990 et 1999, production et CI en volume évoluent presque au même rythme du fait de la méthode de construction du TEI qui impose une certaine stabilité des coefficients techniques en volume d’une année à l’autre, contrairement à la période 1999-2017.

La méthode a changé depuis la base 2000 : il s’agit de caler la VA et les CI sur la statistique d’entreprise au niveau global et dans une moindre mesure par activités. Ainsi c’est en partie le changement de méthode de la base 2000 qui a provoqué une divergence d’évolution de la production et des CI en volume entre 2000 et 2017.

 

Ainsi, on se réfère à la production en volume et à  la VA en volume, complétée par les évolutions de l’emploi. Mais il est assez difficile de commenter des séries divergentes de VA et de production : certains économistes se référent à la valeur ajoutée. Mais dans les branches industrielles (telle l’automobile) les comités professionnelles commentent plus les données sur la production, par exemple les immatriculations de voitures neuves.

 

 

2/ l’emploi industriel

Pour la productivité du travail ou pour des ratios mesurant la part de l’industrie dans l’économie (compte tenu des doubles comptes liés par exemple à la sous-traitance), voire pour des séries longues par exemple sur plus de 30 ans, on retient la VA. En effet, seules les VA sont additives. On peut ainsi se référer à la part de l’industrie dans la VA globale en volume et surtout en valeur, puis à l’évolution de la valeur ajoutée en volume. On peut ensuite observer les effectifs « en personnes physiques » ou en « équivalents temps plein » (qui prend en compte le temps partiel) en suivant à nouveau, les évolutions ou la part de l’industrie manufacturière dans le total des effectifs. Avec 10,3 % de l’emploi intérieur total par branche en nombre de personnes en 2018, la désindustrialisation semble avérée en France, non seulement parce que ce pourcentage a diminué mais aussi parce qu’il est très bas. 

 

 

3/ les autres indicateurs plus pertinents de la désindustrialisation en France

D’autres indicateurs sont pertinents comme le taux de marge (rapport entre l’excédent brut d’exploitation et la valeur ajoutée), l’évolution des exportations et surtout celle du solde du commerce extérieur (négatif, il traduit une désindustrialisation surtout s’il était positif dix ans plus tôt). L’évolution du contenu en importations des emplois intérieurs (consommation finale, consommation intermédiaire et formation brute de capital fixe) est aussi un indicateur pertinent. Une hausse de ces ratios traduit une désindustrialisation : ce qu’on produisait auparavant est désormais importé.

Enfin, l’externalisation des services peut traduire une désindustrialisation « artificielle » et  expliquer une baisse de la valeur ajoutée industrielle. En effet, si une entreprise industrielle a une activité auxiliaire de services, par exemple l’activité « expertise comptable », celle-ci est incluse dans la valeur ajoutée de l’entreprise industrielle et donc dans la valeur ajoutée industrielle. Si l’entreprise décide d’externaliser cette tâche, alors la valeur ajoutée de l’activité d’expertise comptable bascule dans la valeur ajoutée des services.

 

Ainsi, la désindustrialisation en France, qui n’est pas récente, se renforce entre 2000 et 2017, avec tout au plus une décélération de ce phénomène depuis 2012 : c’est ce qui ressort du faisceau d’indicateurs issus de la comptabilité nationale, en comparant la France à ses principaux partenaires européens.

Elle se caractérise par plusieurs critères concomitants :

  • un recul de la part de la branche industrielle dans la valeur ajoutée globale à prix courants ;
  • un recul de l’emploi industriel qui atteint un niveau très bas ;
  • une quasi stabilité de la production en volume depuis 2000;
  • une situation financière assez difficile avec des fermetures d’usine plus importantes que les ouvertures;
  • une dégradation du solde extérieur à partir du milieu des années 2000, marquée par la hausse de la part des importations dans les achats des ménages ou ceux des entreprises
  • la perte de compétitivité sur les marchés étrangers.

La France subit de plein fouet ces phénomènes entre 2000 et 2017 comme dans l’industrie automobile. Sa valeur ajoutée est 10 fois moins élevée en France qu’en Allemagne en 2017.

Ce phénomène n’est certes pas nouveau mais il s’amplifie avec des à coups : la désindustrialisation apparaît au milieu des années soixante-dix. Dès 1975, l’emploi industriel baisse tandis que celui des services marchands continue de croître. À la même époque, la part de l’emploi industriel commence à baisser. En 1980, on note un décrochage entre l’évolution de la valeur ajoutée en volume de l’industrie et celle des services marchands (graphique suivant).

 

 

 

I – BAISSE DE L’EMPLOI INDUSTRIEL, QUASI STABILITÉ DE LA PRODUCTION EN VOLUME DEPUIS 2000

 

La désindustrialisation est d’abord nette en terme d’emplois. Le graphique suivant, élaboré à partir des séries longues de l’INSEE, illustre en valeur absolue l’effondrement continu des effectifs de l’industrie française (salariés et non-salariés, à temps plein ou pas) entre 1970 (5,1 millions) et 2018 (2,9 millions), soit une baisse de 2,2 millions (la baisse annuelle moyenne s’élevant à environ 46 400 personnes), sachant que l’emploi industriel a connu historiquement son plus haut niveau en France en 1974, avec 5,4 millions de personnes (ce sommet a été atteint au milieu des années 1960 au Royaume-Uni et au milieu des années 1950 aux États-Unis).

En valeur relative, les effectifs dans l’industrie sont ainsi passés de 24 % à 10,3 % de la population active à peine entre 1970 et 2018 (15 % en 2000). Mais le graphique témoigne cependant du caractère non linéaire de cet effondrement, deux paliers pouvant être identifiés au tournant des années 1990 et 2000. La crise de 2007-2008 en a encore aggravé le mouvement cependant.

 

Tandis que l’emploi industriel a perdu près de 47 % de ses effectifs entre 1974 et 2018, l’emploi des services marchands a été plus que doublé, permettant à l’emploi global de croître de 1,4 % par an . Le différentiel de croissance entre les deux évolutions s’est maintenu au même rythme depuis 1974. Les heures travaillées dans l’industrie chutent en France entre 2000 et 2017 de – 24 %. L’emploi industriel diminue de 832 milliers d’effectifs entre 2000 et 2017. Tout au plus, observe t on un  ralentissement de cette baisse depuis 2009 (-272 milliers d’effectifs entre 2009 et 2018).

En comparaison avec d’autres pays développés, le cas de la France est loin d’être isolé comme l’indique le tableau suivant. Ainsi, sur la période 1995-2017, le Japon, la Belgique, la Suède, (voire l’Espagne entre 2000 et 2017) ont affiché une baisse de l’emploi manufacturier (hors énergie) comparable  en valeur relative (autour de -25%). L’effondrement est encore plus spectaculaire au Royaume-Uni (- 37 %) et au Danemark (-33%). Mais la baisse est en revanche plus contenue dans le cas des Etats-Unis (- 15 % entre 2000 et 2017) ainsi qu’en Italie (-16%). Elle est même quasi négligeable en Allemagne (-5%). On note même une légère hausse en Tchéquie.

 

 

1) La désindustrialisation en France s’affirme par rapport au reste de l’Europe sauf au Royaume-Uni : baisse importante des heures travaillées et quasi stabilité de la production en volume depuis 2000

 

En Allemagne, on n’observe pas de désindustrialisation comme l’indiquent les deux graphiques suivants. Ainsi, le rythme de désindustrialisation a une ampleur très variable d’un pays à l’autre, ce qui traduit en partie des écarts de compétitivité du secteur industriel face à la concurrence internationale. La France est l’un des pays les plus touché.

 

En 2017, la part de la VA de l’industrie (ensemble de l’industrie y compris l’énergie) est quasiment la plus faible en France en monnaie courante : 14,1% (18,5 % en 2000 mais 13,5% en 2010). Cette part est de 26 % en Allemagne et elle est la même qu’en 1995 (ce qui témoigne du décrochage français impressionnant avec le voisin d’outre-Rhin – dont elle a été longtemps le challenger -, où ce secteur reste une valeur sûr). Plus inquiétant, la France se situe aussi en retrait par rapport à des pays comme l’Italie (19 %), voire  l’Espagne (18 %). Maigre consolation, elle ne devance que celle du Royaume-Uni (14 %) dont la part était nettement plus importante en 1995 parmi les grands pays de la zone.

Certes cette VA est sous estimée de l’ordre de 1,5% à 2% en France par rapport aux autres pays : l’industrie est une branche pure alors qu’elle inclut pour un peu moins de 10% des services dans les autre pays. Pour comparer la VA industrielle à celle des autres pays il faut se référer au TES symétrique. Les différences relatives entre la France et les autres pays sont plus faibles : la part de l’industrie en France y est de 14% en 2015 contre 21% en Allemagne (l’écart est sensiblement réduit), 18% en Italie, 15% en Espagne et seulement 12,3% au Royaume Uni. On ne dispose pas de données plus récentes.

Par ailleurs, la chute est enrayée en France depuis 2010. Mais ce léger frémissement en France est à relativiser. D’une part, il concerne presque uniquement l’énergie : la part de l’industrie manufacturière est stable (autour de 11,3%). D’autre part, il se retrouve dans d’autres pays : cette part progresse de 0,6 points dans la zone euro (voire +0,9 point en Espagne) entre 2010 et 2017.

 

 

 

S’agissant de la production de l’industrie en volume, celle ci est moins élevée en France en 2016 qu’en 2000. Au contraire elle est bien plus élevée en Allemagne de près de +27% et aux Pays Bas (+20%), voire en Suède et aux États Unis (+5%), même si la crise de 2008 a fortement affecté l’industrie dans tous ces pays. L’indice de la production industrielle en 2016, base 100 en 2000, est le même en Belgique qu’en France. Il est toutefois plus bas en Italie.

 

 

La VA de l’industrie (y compris énergie) augmenterait de 11,3 % en volume en France (voire même +14% pour l’industrie manufacturière hors énergie), soit nettement moins qu’en Allemagne (+36%), et que dans l’ensemble de l’Union Européenne, hors Royaume Uni (+27%); elle baisse légèrement en Italie et au Royaume- Uni. Mais encore une fois, la croissance française, reposant sur des données perfectibles, serait sur-estimée entre 2000 et 2007.

 

2) Des gains de productivité industriels du travail élevés en France

 

Les gains de productivité de l’industrie seraient élevés en France : +2,8% par an entre 1995 et 2017 (mais une partie de cet croissance provient de la période 2000-2007 où la celle de la VA de l’industrie serait surestimée).  Ils sont de +2,5 % dans l’UE et en Allemagne et +1 % en Italie. Ces derniers pays perdent moins d’emplois en créant des emplois peu rémunérés. Les PME et les PMI s’y sont mieux maintenues qu’en France, faisant subsister un tissu industriel régional. Le déclin relatif de l’industrie en France ne signifie pas faible croissance de la productivité du travail. On note toutefois un très net infléchissement de cette hausse avec la crise entre 2007 et 2010. Les gains de productivité ne sont pas guère plus élevés en France que dans l’UE entre 2010 et 2017 (+2% contre +1,8%).

 

Les heures travaillées baissent partout (sauf dans la pharmacie) même dans les branches à croissance assez forte de la VA (matériel de transport, chimie). Les heures travaillées diminuent fortement dans le textile habillement. La productivité horaire du travail est en forte hausse dans la plupart des branches (parfois supérieure à +3,5 % par an). Par contre, elle progresse faiblement dans l’automobile voire dans les IAA, ce qui permet une baisse réduite des heures travaillées.

 

Sur tous ces points, certaines branches industrielles, telle l’automobile, sont particulièrement affectées. D’autres échappent en partie à la désindustrialisation.

 

 

 

3)  Diversité des évolutions en France

 

a) Depuis 2000, les évolutions de la production en volume ont été fortement ralenties sauf dans la pharmacie, les autres matériels de transport et certaines branches de l’énergie.

D’un coté la production de l’industrie pharmaceutique a augmenté de +4,1% par an entre 1995 et 2017 (+3,6% par an entre 2000 et 2017).

A l’opposé celle des textiles, habillement, industrie du cuir et de la chaussure a chuté de -3,5% par an sur 22 ans.

Entre ces deux extrêmes, se trouvent la plupart des branches.

Certaines productions sont en hausse :  Autres industries manufacturières : réparation et installation (+1,8% par an entre 1995 et 2017), IAA (+0,5%), chimie (+1,2%).

D’autres stagnent depuis 2000 : matériels de transport (-0,1%); fabrication d’équipements électriques (-0,3%). Alors que leur croissance était forte avant 2000 : +9,9% entre 1995 et 2000 pour les premiers; (+8,3% pour les seconds). Il est vrai qu’il faudrait remonter plus loin dans le temps, les années précédents 2000 étant particulièrement fastueuses.

Beaucoup d’industries ont ainsi subi un net ralentissement de leur croissance après 2000 (voire un arrêt de celle-ci). On retrouve ce fléchissement dans la chimie, les plastiques, la métallurgie, les autres industries manufacturières. Seule la pharmacie n’a pas pas vu sa croissance trop freinée après 2000, de même que certaines branches de l’énergie (électricité, gaz,..). Les IAA sont aussi peu affectées mais leur croissance reste modérée . Dans le tableau suivant, se trouvent en jaune les branches dont la croissance est supérieure à 1% par an sur toute la période. De 2007 à 2017, seules les productions de la pharmacie, de la chimie, des IAA et des autres matériels de transport augmentent en volume.

 

 

 

 

b) La valeur ajoutée industrielle serait moins affectée mais son évolution est elle fiable ?

La hausse de 11,3 % de la valeur ajoutée (VA) de l’industrie (y c énergie) en volume (prix chaînés) entre 2000 et 2017 résulte d’évolutions divergentes selon les branches :

Depuis 2000, cinq branches manufacturières sur treize ont mieux résisté.

Deux branches connaissent une baisse sensible de leur VA : l’automobile et le textile habillement.

Deux autres branches connaissent une hausse : les autres matériels de transport et la pharmacie. Au cours de la décennie 1990, la valeur ajoutée de la pharmacie, du bois, papier, imprimerie et des IAA avait ralenti et la baisse de la valeur ajoutée du textile s’était accentuée. La hausse de l’évolution de la valeur ajoutée au cours des années 2000 précédant la crise a été très variable selon les branches.

 

La crise de 2007 a peu affecté les industries agroalimentaires (IAA) (mais la croissance de celles ci reste assez faible: +1,1% par an de 1995 à 2017), les matériels de transport hors automobile, la fabrication de produits informatiques, électroniques et optiques, les industries chimiques et la pharmacie  : leur valeur ajoutée en volume dépasse en 2017 leur niveau de 2007, parfois même assez nettement : +58% pour la fabrication de produits informatiques, électroniques et optiques, +25% pour la chimie, autant de croissances qui font plus que compenser les baisses dans d’autres branches. On peut aussi mentionner les industries de-réparation-installation (C33Z) qui sont plus dynamique que la fabrication du meuble dans l’ensemble autres industries manufacturières.

 

La hiérarchie des branches manufacturières en termes de valeur ajoutée a peu varié en 22 ans à part pour le textile, habillement, cuir, chaussure (désigné ensuite par textile). Les IAA sont depuis 1980 les premiers contributeurs à la valeur ajoutée manufacturière (19,4 % en 2014). Les autres industries manufacturières (y compris réparation et installation) et les matériels de transport sont les deuxième et troisième contributeurs, respectivement 13% et 12,2%. La métallurgie occupe la quatrième place en 2014 (11,4%) mais la troisième jusqu’en 2012. Derrière se trouvent les produits en caoutchouc, plastique et autres minéraux non métalliques, tandis que le textile a chuté de la sixième à la douzième position.

 

En termes d’emploi en EQTP, les IAA sont également les premiers contributeurs en 2017 (24 % de l’emploi manufacturier). En hausse depuis le début des années 1980, leur poids était alors inférieur à celui de la métallurgie et à celui du textile qui depuis a chuté. La part de l’emploi des autres branches manufacturières a peu varié sur la période

 

 

 

II – CONCURRENCE INTERNATIONALE : LES PRODUITS IMPORTES ONT  AUGMENTÉ PLUS VITE  QUE LES EXPORTATIONS DEPUIS 2000

 

Dans le cas de la France, bien que les facteurs structurels (gains de productivité plus élevés, déformation de la structure de demande, externalisation de services) expliquent plus de la moitié des destructions d’emplois industriels sur la période 1980-2017, la concurrence internationale semble contribuer de façon croissante aux destructions d’emplois industriels.

 

1) Concurrence internationale : les produits importés ont fortement augmenté depuis 2000.

 

a) Les importations de produits manufacturés augmentent plus vite que la production

De 1970 à 2014, la production manufacturière a progressé nettement en valeur et en volume, mais beaucoup moins que les importations. En valeur, la production s’est accrue de 5,2% en moyenne par an et les importations de 8,4%. L’évolution de la production reste inférieure à celle des importations au cours de chaque sous-période. Production et importations ont néanmoins ralenti, sauf de 1989 à 2000 ; avec la crise, la production a même légèrement reculé en moyenne entre 2007 et 2014. Au total, la part des importations dans les produits manufacturés atteint 36 % en valeur courante en 2014, contre 13 %en 1970. C’est  de 1979 à 1989 que la progression est la plus marquée.

Les prix de production évoluent plus vite que les prix d’importation, sur l’ensemble de la période comme au cours de chaque sous-période. De 1970 à 2014, en moyenne annuelle, ils ont progressé de 3,5 % contre 2,3 %pour les importations.

 

b) Les exportations n’ont pas progressé aussi vite

Avec la mondialisation des échanges, les exportations de produits manufacturés ont également fortement augmenté de 1970 à 2014 : + 8,1%en valeur et + 5,1%en volume en moyenne annuelle. Elles ralentissent cependant au cours de chaque sous-période (sauf de 1989 à 2000 pour les volumes). Les prix, en hausse de 2,8% en moyenne de 1970 à 2014, ont décéléré, jusqu’à diminuer de 1989 à 2000. Ils se redressent ensuite légèrement.

La croissance des exportations de produits manufacturés est favorable à la production manufacturière et compense partiellement l’impact négatif de la hausse des importations. Sur l’ensemble de la période, elle reste en moyenne légèrement en deçà de la progression des importations, en valeur comme en volume. En revanche, quelle que soit la sous-période, les prix d’exportation augmentent plus, ou sont moins en recul, que les prix d’importation. De 2007 à 2014, avec la crise, l’écart de croissance en valeur courante est très faible.

 

 

c) Nette dégradation du solde des échanges extérieurs à partir de 2007 notamment avec l’Europe

Pour avoir une idée plus précise du solde extérieur des biens et de l’industrie en particulier, il faut tenir compte de la correction CAF-FAB. L’indicateur « Echanges FAB-FAB » traduit l’évolution globale du commerce extérieur de biens. Cet indicateur économique est établi à partir des échanges de biens, tous comptabilisés en échanges CAF/FAB. Pour calculer cet indicateur, les exportations françaises de marchandises restent comptabilisées au passage de la frontière nationale (FAB). Une correction (taux de passage CAF/FAB) doit être par contre apportée aux importations CAF pour éliminer tous les frais liés à l’acheminement des marchandises depuis la frontière du pays partenaire jusqu’à notre frontière nationale. Une symétrie est ainsi établie dans la comptabilisation des deux flux afin de ne pas biaiser le calcul du solde commercial. Au final, l’ensemble des échanges est ainsi évalué au passage de la frontière du pays exportateur : comptabilisation FAB/FAB.

Le taux de passage CAF/FAB est le résultat d’une enquête statistique menée périodiquement par la douane auprès des opérateurs. Il ne s’applique qu’à l’indicateur économique global. Toutes les autres séries statistiques par produits ou par pays sont diffusées en données CAF/FAB.

En France, l’estimation des coûts de transport et d’assurance de frontière à frontière est réalisée à partir d’une enquête CAF-FAB qui renseigne la décomposition des coûts de transport et d’assurance entre chaque frontière.  Les résultats de l’enquête conduisent à retenir un taux CAF FAB de 3,3 %. Le numérateur de ce taux correspond à la somme des coûts de transport et d’assurance de frontière à frontière des importations et le dénominateur correspond à la somme des valeurs des marchandises à la frontière française. Selon une étude du Ministère de l’économie des Fiances, les coûts de transports et d’assurance sont variables selon la nature des produits. Ils sont plus élevés pour les biens d’équipements (6,9%) que pour les produits agroalimentaires (4,8%), les biens transformés (3,4%), les matières premières (2%) ou les matériels de transport (0,6%). Ils seraient plus élevés pour les produits acheminée par voie maritime (6,1%) que pour les transports routiers (2,5%).

Nous avons estimé approximativement la correction CAF-FAB à apporter aux 3 types de biens : agricoles, énergie et biens manufacturés. Selon le projet Figaro d’Eurostat, on a appliqué un taux un peu plus élevé aux produits de l’énergie et un peu moins aux produits manufacturés.

Les soldes extérieurs des biens (agriculture, énergie, industrie) et de la seule industrie deviennent déficitaires en 2003 pour le premier, en 2007 pour le second. Sur longue période, le solde extérieur des produits manufacturiers s’est détérioré au cours des années 1980, devenant négatif en 1987. En amélioration à partir du début des années 1990, il est redevenu positif en 1992 avec un excédent record en 1997 (31,7 Mds d’euros). Il se dégrade fortement à partir de 2002 pour être à nouveau négatif en 2007, avant de connaître une amélioration depuis 2011. Il ne cesse de croître de 2007 à 2011. Il passe de +12 Mds d’euros en 2000 à – 32 Mds en 2011 et – 26 Mds en 2017 avec une baisse de – 11 Mds en 2018.

La balance commerciale des biens (y compris l’agriculture) est devenue déficitaire à partir de 2003 du fait des biens intermédiaires (automobile, électronique et informatique, matériels de transport, etc.) qui tiraient jusque-là les exportations. Cette évolution est due aux importations de plus en plus massives de biens intermédiaires et de consommation en provenance de l’étranger (notamment des pays à bas coûts, mais pas seulement), mais aussi de produits énergétiques dont les prix se sont littéralement envolés de 2002 à 2007. Le déficit commercial français s’est ainsi établi à – 44,8 milliards d’euros en 2016. Celui-ci est cependant en diminution régulière par rapport aux années précédentes (- 68,3 milliards d’euros en 2012 ; et surtout – 75,7 milliards d’euros en 2011, record historique) qui ont été catastrophiques. Mais cette amélioration récente des termes de l’échange est surtout liée aux effets conjoints de la baisse du coût des hydrocarbures sur le marché mondial ainsi qu’à la dépréciation du cours de l’euro plus qu’à une évolution structurelle de l’industrie française à l’export.

Si cette évolution de la balance commerciale montre que la France consomme plus qu’elle ne produit, celle-ci est aussi une conséquence directe de la désindustrialisation, suite à la disparition d’entreprises françaises ou de certaines de leurs activités de production, dont les biens vendus en France ou exportés jusque-là ont pu être remplacés par des importations depuis l’étranger . Elle témoigne surtout pour les entreprises restantes de leur perte structurelle de compétitivité. Cette situation, qui révèle la faiblesse de l’industrie française et son affaiblissement graduel, n’est pas récente, mais elle s’est aggravée depuis une quinzaine d’années, au point de s’affirmer comme une évidence.

Au total, si la perte de compétitivité de l’industrie française est bien l’une des principales causes de la désindustrialisation (notamment face à la concurrence étrangère qui a fait perdre de nombreux marchés domestiques), elle explique aussi très largement sa rétrogradation à l’export, dans un contexte inédit où le nombre de pays exportateurs concurrents n’a jamais été aussi important, surtout parmi les pays émergents. Ainsi la France ne représentait plus que 3,1 % des exportations mondiales en 2014 selon le Rapport de l’OMC (ce qui la classait au 8e rang mondial à cette date), contre 4,7 % en 2000 et encore plus de 6 % dans les années 1970 et 1980. De surcroît, la part de marché de la France à l’exportation vers l’Union européenne, son premier débouché (avec 59,8 % en 2016, dont 46,4 % rien que pour la zone euro, loin devant l’Asie,12,7 %, les Amériques, 10,9 %, et 7,2 % pour l’Europe hors UE) a aussi baissé significativement, passant de 12,7 % à 10,5 % entre 2000 et 2014.

Les exportations industrielles françaises sont trop peu diversifiées, si bien qu’elles dépendent dangereusement de quelques secteurs clés comme l’aéronautique et l’agroalimentaire (respectivement premier et second postes excédentaires), qui occupent l’un et l’autre le second rang mondial dans leur domaine ; mais aussi, selon les années, le matériel militaire (avec les succès retentissants des avions rafale du groupe Dassault, ou encore les sous-marins), de transport, les produits pharmaceutiques, les parfums et cosmétiques, etc.

 

 

L’Allemagne aurait un excédent des échanges de biens (y compris énergie) de 272 milliards de dollars en 2018 contre – 62 Mds pour la France (sans tenir compte de la correction CAF-FAB). Dans une moindre mesure, les pays scandinaves, mais surtout l’Italie et les Pays-Bas, s’en tirent correctement avec des produits en excédent comme l’informatique, électronique, optique ou l’automobile. L’excédent de la Chine est encore plus élevé (395 Mds de dollars). L’avènement de l’euro en 2002 puis dans une moindre mesure l’entrée des pays de l’Europe de l’Est dans l’Union Européenne en 2004 n’ont pas profité à l’industrie française contrairement à l’Allemagne. Cette dernière a un très faible déficit du solde des services. L’excédent total des transactions courantes de l’Allemagne (291 Mds de dollars) est impressionnant, le solde des revenus étant lui même positif (52 Mds). C’est le plus grand excédent au monde du fait du déficit du solde des services en Chine. A l’inverse, le plus grand déficit est celui des États Unis (-491 Mds de dollars dont -887 Mds du fait de la seule balance des biens). Mais ce montant absolu global doit être rapporté au PIB : le ratio des États Unis est alors entre celui de la Grèce et de la France.

En pourcentage du PIB, le solde total des transactions courantes (biens, services et revenus primaires et secondaires) est en baisse en France. Il devient négatif en 2007. D’autres pays connaissent toutefois un déficit plus important en proportion du PIB : le Royaume Uni, la Grèce surtout au moment de la crise de 2007, et récemment l’Argentine. A l’inverse, le solde atteint plus de 10% du PIB aux Pays Bas, plus de 7% en Allemagne, en Slovénie et en Russie, 4% en Corée, plus de 2% en Italie, et près de 1% dans la plupart des pays de l’Europe de l’Est.

 

 

La situation commerciale de la France se rapprocherait de celle la Grèce, l’Espagne et le Portugal. Mais dans ces pays, le tourisme permet de rétablir largement le solde des transactions courantes. En revanche, ce solde est largement plus déficitaire au Royaume Uni (comme pour celui des biens).

 

 

Ainsi, deux grands pays de l’UE restent en déficit de la seule industrie en 2014 : France et Royaume-Uni (tableau suivant). L’automobile, l’informatique, électronique, optique, le textile, habillement, le pétrole raffiné, les autres industries expliquent la dégradation du solde extérieur. Quelques produits dégagent un excédent en 2014 : les autres matériels de transport, la chimie – pharmacie, les IAA.

Le solde extérieur est négatif sur toute la période pour les produits informatiques, électroniques et optiques, le textile, les autres industries manufacturières et le bois papier. Il est devenu négatif en 2000 pour la métallurgie et les produits en caoutchouc, plastique et autres minéraux non métalliques. Après des phases de déficit et d’excédent, il est négatif depuis 1998 pour les autres machines et équipements et depuis 2010 pour les équipements électriques. Il reste positif sur toute la période pour les matériels de transport (hors automobile), les IAA, la pharmacie et la chimie.

Les données d’Eurostat montrent que le solde des échanges extérieurs de biens (hors combustibles) ne cesse de croître en Allemagne sauf durant la crise de 2007. Ce solde dépasse 300 milliards d’euros en 2017; les matériels de transport contribuent pour 5/6 à ce solde ! Celui de l’Italie est aussi excédentaire (80 Mds d’euros) du fait des autres articles manufacturés. Celui des Pays Bas est presque égal à ce dernier (74 Mds). Mais une partie provient des biens re-exportés qui sont entreposés et groupés à Rotterdam, ainsi que des biens transitant en « négoce international ». Le solde de la France est fortement négatif du fait des matériels de transport (-19 Mds) malgré l’aéronautique, et des autres articles manufacturés (-46 Mds). Ces soldes ne cessent de décroître contrairement aux soldes des autres pays, qui, eux, ne cessent de croître. Maigre consolation, celui du Royaume Uni, encore plus négatif, baisse comme celui de la France, avec des à coups.

 

 

 

 

2)  La désindustrialisation en terme d’importations : la pénétration étrangère s’accélère

 

La méthode consiste à partir des TES symétriques que chaque pays, dont le France, élabore pour Eurostat dans une nomenclature en 64 produits. On calcule le ratio « consommation finale des ménages importée/consommation finale des ménages totale » ; on fait de même pour la consommation intermédiaire (CI) et la Formation brute de capital fixe (FBCF).

 

On appelle cette méthode dite du « contenu en importations ».

 

On a rétropolé les séries disponibles sur le site d’Eurostat depuis 2010 (en base 2000) jusqu’en 2000

 

La part importée dans la consommation finale des ménages augmente de +42 % en France entre 2000 et 2014 contre +24 % en Allemagne : cette part est de 47% en France en 2014 contre 39 % en Allemagne. On retrouve une proportion assez proche pour les achats des entreprises : la part importée dans la consommation intermédiaire et la FBCF est de 47 % en 2014 contre 39 % en Allemagne. De nouveau, elle évolue plus vite en France qu’en Allemagne entre 2000 et 2014 (+31 % contre +12 %) (l’évolution relative entre la France et l’Allemagne est même plus forte que pour la consommation des ménages). La concurrence étrangère se retrouve donc autant sur les achats des ménages que sur ceux des entreprises. Cet écart s’explique par presque tous les produits  : d’abord le pétrole raffiné, ensuite l’automobile, puis l’habillement, les biens d’équipement électriques.

 

En revanche, le ratio évolue plus faiblement en France pour le papier, la chimie pharmacie pour les achats des entreprise, et pour les produits des IAA pour les achats des ménages.

 

Ce sont à peu près des constations analogues avec l’Italie même si pour le coup, les contenus en importation évoluent à peu près au même rythme entre 2010 et 2015

 

Toutes les difficultés du commerce extérieur de la France se trouvent dans les deux tableaux suivants

 

 

 

 

III – LA SITUATION FINANCIÈRE DANS L’INDUSTRIE SE DÉGRADE DEPUIS 2000

En 2017, la Belgique, la Suède, la France et l’Allemagne, font partie des pays à coût élevé dans l’industrie manufacturière. En France, le coût horaire a crû en euros courants à un rythme annuel de 2,9 % entre 2000 et 2017 ( à peu près comme dans l’UE) contre +2,2 % en Allemagne. Si le rythme de croissance s’y est accéléré entre 2000 et 2008 (+4,2 % possiblement en raison de la généralisation des 35 heures contre +3,2 % dans l’UE et +1,9% en Allemagne), il a retrouvé entre 2008 et 2017 un taux de 1,9 % inférieur à ma plupart des pays. En 2017, le coût horaire est redevenu un plus bas en France qu’en Allemagne.

 

 

 

Deux sources sont utiles pour suivre les taux de marge dans l’industrie (STAN database et Eurostat). Elles se complètent et permettent de suivre les taux d’autres pays que dans l’UE. Les séries de l’OCDE sont disponibles depuis 1995 comme celles d’Eurostat. On note que les niveaux sont différents entre les bases pour la branche industrie manufacturière (NACE C). Les taux aussi sont différents mais les écarts sont assez faibles, encore que pour l’OCDE le taux de marge de l’industrie manufacturière en France passe de 37,3% en 2000 à 37% en 2015. Alors que pour Eurostat, ce même taux passe de 38,7% à 37,2%. Les évolutions ne sont donc pas tout à fait les mêmes : pour l’OCDE baisse de 0,3 point du taux de marge ; pour Eurostat baisse de 1,5 points. Il vaut mieux commencer à 1995 car de 1995 et 2000, le taux de marge de l’industrie manufacturière augmente en France, ce qui n’est plus le cas à partir de 2000. Comme le taux d’investissement, le taux de marge épouse des cycles.

 

La période 1995-2000 contraste avec la période qui suit 2000-2009. Il convient de signaler la nette reprise du taux de marge de l’industrie en France à partir de 2009, surtout après 2014. Il reste que le taux de marge de l’industrie manufacturière est relativement bas en France, à peu près au même niveau en 2016 que celui du Royaume Uni.

 

Aussi bien en niveau qu’en évolution, ce taux contraste avec celui des Etats-Unis et d’autres pays européens (Belgique, Autriche, et dans une moindre mesure Allemagne

 

En France, le taux de marge (rapport entre l’excédent brut d exploitation et la valeur ajoutée) de l’industrie manufacturière gagne 2,3 points selon Eurostat, passant de 34,9% en 1995 à 37,2% en 2015 (mais 3,4 points selon l’OCDE). Dans le même temps, le taux de marge de l’industrie en Espagne gagne plus de 5 points avec un même niveau de départ. Dans l’UE et dans tous les pays, les taux de marge gagne aussi plus de 5 points avec une mention spéciale à l’Allemagne dont le taux de marge gagne 10 points. De tous les pays comparés, le taux de marge est le plus faible en France, proche de celui du Royaume Uni, mais le taux dans ce dernier pays a aussi gagné près de 5 points entre 2000 et 2016 alors qu’il diminue un peu en France (de l’ordre d’un point).

 

Toutes les branches sont plus ou moins touchées entre 2000 et 2016 par exemple celles liées à l’électronique, la fabrication d’équipements électriques et l’automobile où le taux de marge perd en général deux points en 17 ans. Le taux de marge de l’industrie pharmaceutique augmente de deux points en France mais il reste le plus bas des pays comparés. Même dans cette branche, le taux de marge de l’UE progresse plus qu’en France.

 

La chute des taux de marge en Europe a été parfois plus forte qu’en France lors de la crise de 2009, mais la reprise a été aussi plus forte après. Le contraste est ainsi marqué entre la baisse du taux en France entre 2000 et 2016 et la hausse ailleurs. Cette divergence est bien moins nette entre 1995 et 2016 puisque le taux de marge progresse en France de presque 3 points entre ces deux années, du fait d’une forte progression entre 1995 et 2000, qu on ne retrouvait pas alors dans la plupart des pays.

 

On ne peut s’empêcher de rapprocher les évolutions fragiles en France du taux de marge de l’industrie des fermetures et ouvertures d’usines. Le solde est constamment négatif sauf en 2016 où les créations sont égales aux fermetures.

Au final, ces deux évolutions (coûts unitaires et taux de marge de l’industrie) expliquent en partie la dégradation du solde du commerce extérieur des biens. La comparaison des prix pratiqués à l’exportation par la France et par ses partenaires permet d’évaluer le rôle d’une « compétitivité-prix » dans les dynamiques de parts de marché. Par exemple, le ministère des Finances développe un indicateur de compétitivité-prix à l’exportation définie comme le rapport entre le prix à l’exportation des biens et services étrangers et celui des exports de biens et services français. Pour mesurer les prix étrangers, les prix pratiqués par chaque partenaire sont pondérés par le degré de concurrence entre la France et le pays considéré. Définie ainsi, la compétitivité-prix française s’améliore lorsque les prix français progressent moins vite que les prix étrangers exprimés en une monnaie commune. Cette amélioration peut résulter d’une moindre hausse des prix à l’exportation ou d’une baisse du taux de change nominal de l’euro.

Il apparaît toutefois compliqué d’expliquer la réduction des parts de marché françaises par rapport à ses partenaires de la zone euro en particulier, par une dégradation de la compétitivité-prix. Des travaux ont alors cherché à distinguer, dans l’évolution des parts de marché, ce qui est dû aux variations de compétitivité-prix et ce qui est dû à la compétitivité « hors prix ». La dimension hors prix de la compétitivité est plus difficile à mesurer que celle de la compétitivité-prix. La mesure consiste à l’appréhender comme la partie de la variation de part de marché qui n’est pas expliquée par les variations des prix des exportations.

Mesurées ainsi, on peut alors évaluer le rôle des deux dimensions dans la perte des parts de marché françaises à l’exportation. Les différences de prix peuvent en effet résulter de deux facteurs principaux : les coûts de production et les marges pratiquées. En outre, à prix donné, la compétitivité hors prix a une influence sur la capacité de l’entreprise à pratiquer des marges plus ou moins élevées et donc à moduler le poids des coûts de production dans le prix final. Il est donc utile d’apprécier les différences de coût de production pour mieux comprendre l’évolution des compétitivités prix et hors prix. Une situation dans laquelle la compétitivité-coût se détériore (comme en France avant 2008) tandis que la compétitivité-prix reste stable peut traduire un effort de compression de leurs marges par les exportateurs français plus important que chez leurs concurrents étrangers. L’effort relatif de marge à l’exportation est le rapport de la compétitivité-prix à la compétitivité-coût.

Sur l’ensemble de la période 2000-2016, la dégradation relative des parts de marché serait surtout due à la dégradation de la compétitivité « hors prix ». C’est notamment cette dimension qui explique l’évolution des parts de marché françaises par rapport aux autres grands membres de la zone euro depuis la crise de 2008. 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV – INVESTISSEMENT, COMPÉTITIVITÉ ET CROISSANCE

Deux questions économiques sont finalement importantes :

  • tout d’abord, pourquoi la croissance relative de l’investissement ne se traduit pas dans une amélioration de la compétitivité ?
  • pourquoi  cet investissement (rapporté à la VA de l’industrie) qui semble croître plus vite en France ne se retrouve pas dans le taux de croissance de l’industrie en volume ?

 

 

1) L’évolution de la FBCF par l’industrie dans les différents pays

Avant de répondre à ces questions, faut il préciser ce qu’on entend par croissance de l’investissement.

En fait, il existe deux grandeurs pour mesurer l’effort d’investissement :

  • d’une part l’évolution du volume de la FBCF.
  • d’autre part le taux d’investissement (FBCF / VA ) en valeur mais surtout en volume.

On se réfère aux données d’Eurostat et de l’OCDE. D’autres travaux s’appuient sur la base Euklem qui rassemble notamment des données sur le capital (K) et le travail (L).

Voyons d’abord les évolutions de la FBCF globale de l’économie pour recadrer celles de la FBCF de l’industrie. Pour l’ensemble des branches, elle n’augmente pas plus vite en France que dans les autres pays surtout depuis la crise de 2008. La FBCF en volume augmente en France de 2,3% entre 2008 et 2017 (comme aux Pays Bas) mais beaucoup moins que dans de nombreux pays (Canada où la croissance est la plus forte +60% entre 2000 et 2017, États Unis, Royaume Uni, Belgique,..). Il n’y a qu’en Italie où la FBCF de l’ensemble des branches en volume baisse.

 

S’agissant de l’industrie, les données en valeur sont elles fiables ? Tout d’abord, on observe bien une hausse du taux  d’investissement en valeur dans l’industrie manufacturière en France de près de 8 points entre 1995 et 2017. A priori, L’industrie française ne souffrirait donc pas d’un déficit d’investissement par rapport aux autres pays en valeur.

 

 

Mais ce pourcentage est il correct et pertinent pour l’analyse économique ?

  • la FBCF de l’industrie comprendrait à tord des doubles comptes en R&D et logiciels; la FBCF de ceux ci serait par ailleurs surévaluée lorsqu’ils sont produits par les entreprises pour leur propre compte (PEPF). Il faut ainsi diminuer la FBCF par l’industrie de 5,5 Mds d’euros pour avoir une vision plus exacte de la FBCF de l’industrie en France (-7 Md en R&D et logiciels, +1,5 Mds en machines et équipements). En effet, la FBCF des actifs de propriété intellectuelle serait surestimé globalement de 8 à 9 Mds en 2016. Mais la part de ces investissements dans la FBCF des branches tertiaires est du même ordre que dans d’autres pays. Ce qui n’est pas du tout le cas dans l’industrie où cette part est largement supérieure : 48% en 2016; 42 % en Allemagne, 40% en Suède, (chiffre là aussi gonflé anormalement); moins de 30% dans la plupart des pays dont les Pays Bas, l’Italie, le Royaume Uni.
  • la FBCF globale des produits de l’industrie serait sous évaluée de près de 6 Mds. Comme une partie (2 à 3 Mds) proviendrait des TIC qui peuvent être investis par les branches tertiaires, on peut estimer à 1 à 2 Md la sous-évaluation de cet investissement en produits manufacturés par l’industrie.

 

De plus, la croissance du taux d’investissement en valeur et en volume résulte de deux évolutions :

  • d’une part la croissance plus forte de la FBCF que de la VA. Or la VA en valeur et en volume ne progresse pas beaucoup entre 2000 et 2017 en France, moins que la FBCF par l’industrie. C’est le mouvement inverse en Allemagne
  • d’autre part,des évolutions des prix de la FBCF et de la VA. 

 

 

Aussi le taux de FBCF en volume traduit mieux l’effort d’investissement : il rapporte la FBCF en volume à la VA en volume. Ce taux n’augmente pas en France alors qu’il augmente dans d’autres pays (Belgique, Espagne). On a vu que la croissance de la VA en volume serait quelque peu surestimée entre 2000 et 2007. De plus, le taux d’investissement corrigé en France (de la FBCF en R&D et en logiciel) n’est plus le plus élevé. Ceux de la Belgique et même de l’Italie  atteignent 25% contre 24% en France (taux corrigé). La surprise viendrait de l’Allemagne où ce taux reste stable entre 1995 et 2010, autour de  20%.

 

Mais cette baisse du taux d’investissement en Allemagne est due en partie à la forte croissance de la VA de l’industrie (+1,7% par an entre 1995 et 2018). Les allemands ont la maîtrise de leurs prix ; ils sont moins touchés par la concurrence. La VA de l’industrie y est élevée car ils fabriquent des produits de plus en plus « haut de gamme » (automobile, machines et équipements,..), source de croissance de la VA industrielle. C’est l’évolution inverse dans de nombreux pays en particulier en France, surtout entre 2007 et 2018 avec avec des produits de moindre qualité, donc un marché très concurrentiel.

On observe que la FBCF de l’industrie en volume progresse en France de +1,6% par an entre 1995 et 2018, avec un net infléchissement entre 2007 et 2017 (+0,8%). Cette croissance entre 1995 et 2017 n’est pas plus forte que dans plusieurs pays (Pays Bas, Autriche, Espagne, Suède). Elle l’est toutefois par rapport à l’Allemagne (+0,9%), l’Italie (+0,8%) et le Royaume Uni (+0,6%). Mais la croissance très faible depuis 2010 paraît un phénomène plus important : elle l’est plus que dans plusieurs pays. Cette moindre croissance que dans d’autres pays  concerne surtout les machines et équipements.

 

 

 

 

2) Ce n’est pas la croissance du taux d’investissement qui détermine la compétitivité mais la qualité des investissements.

Nous donnons ici quelques explications de l’évolution du taux d’investissement, reprises d’un article de l’OFCE, tout en prenant soin de vérifier les données [8].

« La désindustrialisation, les pertes de parts de marché à l’exportation, la baisse des taux de marge, la décroissance de la productivité, et le positionnement technologique en recul sont autant de signes des difficultés des entreprises françaises. Mais cela est concomitant avec le maintien de l’investissement qui ne souffre pas d’un décrochage majeur par rapport à ses partenaires ».

« Les hypothèses avancées pour comprendre cette énigme sont au nombre de quatre :

1°) les investissements de  » remplacement / renouvellement » sont dominants et le capital productif français est trop obsolète ;

2°) les investissements ne sont assez pas productifs, la part des investissements en construction est trop importante relativement aux investissements en machines-outils et robots ;

3°) les investissements se substituent au facteur travail en France en raison de la baisse continue du coût du capital relativement au coût du travail ;

4°) ce qui compte pour la compétitivité c’est l’investissement dans les actifs intangibles et c’est là que le bât blesse pour les entreprises françaises ».

 

a) investissement de remplacement ou d’augmentation de la capacité en machines

« Sur le premier point, les réponses aux enquêtes de conjoncture de l’INSEE sur l’investissement apportent quelques éléments concernant les motifs de l’investissement dans l’industrie. Parmi les motivations pour investir, la part du renouvellement du capital a augmenté continûment depuis 2000 alors que l’introduction de nouveaux produits a diminué régulièrement de 2000 à 2008. Or la limite principale de l’investissement de renouvellement est qu’il n’augmente pas le stock de capital de l’entreprise ; il ne fait juste que le maintenir« .

Ainsi, le renouvellement des machines et équipements serait la première motivation d’investissement des chefs d’entreprise de l’industrie manufacturière française selon l’Insee : 29 % des investissements sont destinés au renouvellement, contre 23 % pour la modernisation et 16 % pour l’extension de capacité en 2017. Cet effort plus important dans le renouvellement des équipements plutôt que dans la modernisation ou l’extension de capacités peut expliquer en partie une moindre productivité de l’investissement, car ce type d’investissement ne contribue pas a priori à améliorer l’offre de produits et donc la compétitivité française. On note cependant que quand une entreprise remplace ses machines, elle obtient des machines plus jeunes et généralement plus performantes, augmentant l’efficacité du processus de production.

Toutefois, le parc de machines aurait vieilli plus vite en France qu’en Allemagne entre 2008 et 2013 : l’âge moyen des machines a gagné 1,6 année en France contre seulement 0,9 année en Allemagne. Ce vieillissement plus rapide provient d’une réduction de la part des machines de moins de 15 ans dans le parc français, passée de 53 % à 46 % sur la même période, renforçant le constat d’une baisse de ces investissements. Malgré cette obsolescence légèrement plus rapide, on note que l’âge moyen des machines est de 19 ans en France comme en Allemagne, contrairement à une opinion assez répandue.

Une autre étude confirme que l’investissement de renouvellement y représenterait plus de la moitié des motivations de l’investissement en 2015-2016 en France et en Allemagne, ce qui les distingue d’autres pays (Italie, Espagne, Royaume Uni).

 

 

b) les investissements en machines, équipements et robots dans l’industrie

  • les, machines et équipements

« S’agissant de la qualité, les investissements productifs sont ceux qui ont pour objectif de rendre plus efficace le processus de production : sont ainsi assez naturellement candidats les investissements en machines et outillage. Si les autres types d’investissement, comme les investissements en transport ou en construction peuvent très bien améliorer l’efficacité du processus de production et la productivité des travailleurs, il s’agit plus souvent d’investissement d’augmentation des capacités (conséquence de la croissance de l’entreprise plutôt que cause) ou de renouvellement. De plus, c’est au sein de la catégorie d’investissement « machines-outils » que l’on inclut les investissements en technologie de l’information et communications (TIC) et les investissements dans la robotisation potentiellement très productifs. Les investissements corporels des entreprises non-financières sont majoritairement des investissements en machines outils (34 %) et des investissements en construction (30 %), les premiers étant ceux où l’on doit s’attendre à ce que naissent des gains de productivité.

La part des investissements en construction dans la FBCF globale de l’industrie est moins élevée en France que dans les autre pays. Elle est de 14% en France (15,2% en corrigeant la FBCF en droits de propriété intellectuelle), 13,7 % en Allemagne mais nettement supérieure à 15% dans de nombreux pays, les données du Royaume Uni étant toutefois surprenantes (40%).

La part des matériels est en effet en dessous en France. Mais les matériels sont divers, comprenant outre les machines, les matériels de transport et les équipements TIC. La part des seules machines et équipements dans la FBCF de l’industrie est ainsi de 28% en France (32% en corrigeant la FBCF en droits de propriété intellectuelle  mais en rajoutant aussi 1,5 Mds de FBCF en produits industriels). Or, excepté le Royaume Uni (32%),  elle est bien plus élevée dans les autres pays : autour de 40% en Allemagne et en Autriche, 45% en Espagne et même 55% en Italie.

 

 

Dans le secteur manufacturier, le taux d’investissement (FBCF / VA) en machines et équipements  hors matériels de transports et TIC, est plus bas en France qu’en Italie, en Espagne et que dans la plupart des pays sur l’ensemble de la période 1995-2016. Depuis 2002, le taux d’investissement n’a été structurellement plus faible qu’au Royaume-Uni (en excluant le pic de 2005), le seul pays européen où la désindustrialisation a été plus prononcée qu’en France. Il a atteint en France 8,3 % en 2015, soit moins que son niveau d’avant la crise mais plus qu’en 1995.

 

Dernière évolution significative, ces machines et équipements progressent moins en volume que dans de nombreux pays, surtout depuis la crise 2007, où ils régressent en France de -1,5% par an entre 2007 et 2017 du fait d’une forte chute pendant la crise 2007-2010 (-6,2% par an). Dans certains pays, ces investissements augmentent depuis 2007, en particulier depuis 2010 (Allemagne, Pays Bas, Suède, Autriche, Espagne,..). Il n’y a qu’au Royaume Uni où le baisse est plus prononcée malgré une reprise plus forte qu’en France depuis 2010. Entre 1995 et 2016, la croissance en France de +1,2% par an en volume résulte uniquement de la forte croissance avant 2000.

 

Ces évolutions marquent ainsi la désindustrialisation dans ces deux pays. Elles mettraient en relief les lacunes de l’investissement dans l’industrie française : trop d’investissements incorporels au détriment des machines et équipements, d’autant que cette part a baissé de 6 points entre 1995 et 2017 alors que celle des actifs de R&D et logiciels, déjà très élevée en 1995, continuerait d’augmenter (en fait à partir de 2010).

 

  • les robots 

Dans le même sens, on note la faiblesse de la robotisation et de l’investissement des entreprises françaises en nouvelles technologies. Celui-ci à l’exclusion des logiciels (c’est-à-dire ordinateurs, matériel de télécommunication, robots…) représenterait, en 2016, 0,5% du PIB en France contre 1,2% en moyenne dans les autres pays de la zone euro et 1,4% aux Etats-Unis.

Les robots font partie des machines et équipements.

On observe plus précisément une croissance très forte des robots par salariés dans certains pays depuis 1995 (États-Unis, Espagne, Corée,..). Déjà en 1995, l’Allemagne était en avance mais surtout la Corée, et le Japon dont le nombre de robots par salariés a stagné même si le Japon reste le premier producteur de robots au niveau mondial.

Plus globalement, cinq grands marchés tirent la demande mondiale. La Chine, le Japon (45 566 unités, +18%), la Corée du Sud (39 732 unités, +4%), les États-Unis (33 192 unités, +6%) et l’Allemagne (21 404 unités, +7%) ont représenté 73% du volume total des ventes en 2017. La croissance de 2017 a été portée par l’industrie du métal (+55%) et l’industrie électrique/électronique (+33%).

La base de données de l’IFR (International Federation of Robotics) précise que l’automatisation des économies s’accélère dans le monde entier : la nouvelle moyenne globale de densité robotique dans les industries manufacturières est de 74 unités de robots pour 10 000 employés (66 unités en 2015). Les 10 pays les plus automatisés au monde sont: la Corée du Sud, Singapour, l’Allemagne, le Japon, la Suède, le Danemark, les États-Unis, l’Italie, la Belgique et Taiwan.

Le pays le plus automatisé d’Europe est l’Allemagne – au 3e rang mondial avec 309 unités. L’offre annuelle et le stock opérationnel de robots industriels en 2016 ont eu une part respective de 36% et 41% du total des ventes de robots en Europe.

La France a une densité de robot de 132 unités (se classant 18ème dans le monde), ce qui est bien au-dessus de la moyenne mondiale de 74 robots – mais relativement faible par rapport aux autres pays de l’UE. Les membres de l’UE comme la Suède (223 unités), le Danemark (211 unités), l’Italie (185 unités) et l’Espagne (160 unités) sont beaucoup plus automatisés avec des robots industriels dans le secteur manufacturier. En 2017, le nombre d’installations de robots en France devait avoir augmenté d’environ 10%. A noter qu’on retrouve ces proportions quand on compare le nombre de robots à la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière.

Cependant, cet indicateur est très sensible à la composition sectorielle de l’économie des pays; il reflète autant le poids de l’industrie automobile et électronique dans l’industrie allemande que le niveau de modernité de cette dernière. En effet, l’industrie automobile concentre la plus grande part des robots industriels. Or, en regardant par secteur, on observe que le déficit de robotisation en France par rapport à l’Allemagne serait important dans certains secteurs comme la fabrication de produits électriques et électroniques mais inexistant dans l’industrie automobile (1 150 robots pour 10 000 salariés en France contre 1 131 en Allemagne en 2016). Avec dix fois plus d’effectifs dans l’automobile en Allemagne, et un taux de robotisation très élevé dans ce secteur, on a ainsi une explication structurelle de la différence de robots dans l’industrie entre les deux pays [9].

Le Royaume-Uni a une densité de robots de 71 unités ce qui est inférieure à la moyenne mondiale de 74 unités, se classant 22ème. Les pays d’Europe de l’Est comme la Slovénie (137 unités, 16ème dans le monde) et la Slovaquie (135 unités, 17ème mondial) ont tous deux une densité de robots supérieure à celle de la France. La Slovénie est la plus prospère parmi les pays des Balkans : 60% de l’offre totale dans cette région est allée en Slovénie (387 unités, soit 33% de plus qu’en 2015) pour l’industrie automobile.

Quand on compare tous les pays de l’OCDE, on voit qu’un nombre élevé de robots par emploi est significativement associé à un niveau de gamme élevé de la production, et à des excédents extérieurs.

La robotisation réglerait donc bien un certain nombre des problèmes structurels de la France. Mais la robotisation détruirait des emplois là où elle a lieu. Des estimations montrent que si la France disposait du même marché de robots industriels par salariés que l’Allemagne, les gains de productivité de l’industrie auraient été plus élevés de 0,8 point par an depuis 20 ans (à production industrielle identique, l’emploi industriel serait aujourd’hui plus faible de 17%). Mais ces travaux montrent aussi une absence de corrélation significative entre le degré de robotisation et le taux de chômage, à tous les niveaux de qualification. Il semble que la robotisation conduise, non pas à des destructions globales d’emplois, mais à une modification importante de la structure des emplois.

 

c) la baisse continue du coût du capital relativement au coût du travail

« La baisse du coût du capital relativement au coût du travail incite-t-elle plus fortement les entreprises françaises à substituer du capital au travail en comparaison des entreprises de la zone euro ? Cela peut-il expliquer la bonne tenue du taux d’investissement parallèlement à la faiblesse des taux d’emploi en France ? Les comparaisons internationales montreraient que le coût du travail en France ne s’est pas ajusté aux chocs conjoncturels comme cela a été le cas chez ses partenaires ».

« Les observations sont assez contradictoires. D’une part, les destructions d’emplois, surtout dans l’industrie, et l’automatisation de nombreux services (encaissement, commerce) laissent penser que cette substitution s’est bien produite. D’autre part, le ralentissement de la croissance de la productivité du travail et la faiblesse de la robotisation de l’industrie française plaident plutôt pour une faible substitution du capital au travail. 

 

 

 

d) investissements en R&D et logiciels par l’industrie

  • La R&D

Les entreprises françaises réalisent 65 % de la dépense intérieure totale en R&D, soit 1,4 % du PIB d’une R&D totale qui se monte à 2,2 % du PIB en France. En Allemagne, le pourcentage est supérieur de 0,6 point. Mais la structure sectorielle de l’économie d’un pays a un impact sur son effort de recherche global [9]. Ainsi, l’écart de 0,6 point entre les deux pays provient principalement d’un effet de structure économique (+ 1,3 point). Avec la structure économique de l’Allemagne, l’effort de recherche des entreprises françaises serait ainsi de 2,7 % du PIB contre 1,4 % avec la structure économique française. La structure économique de l’Allemagne est en effet plus favorable à un effort de recherche élevé, puisque les activités particulièrement intenses en R&D y occupent une place plus importante. C’est notamment le cas de l’industrie automobile, avec un effet de structure de 0,7 point. En revanche, l’effet d’intensité joue de manière négative sur l’effort de recherche des entreprises en Allemagne par rapport à celui des entreprises en France, et ce, à la fois dans les services (– 0,4 point) et l’industrie manufacturière (– 0,1 point). La structure économique du Royaume-Uni n’est quant à elle pas plus propice aux activités de R&D que celle de la France.

A l inverse, si la France avait les intensités sectorielles de l’Allemagne, son effort de R&D ne serait que de de 0,98% du PIB au lieu de 1,44%.

 

L’intensité de R&D reste plus élevée en Allemagne dans l’industrie : elle est définie comme la part de la valeur ajoutée du secteur qui est réinvestie en R&D. Sur l’ensemble de l’industrie, les entreprises de l’industrie manufacturière consacrent 6,9 % de leur valeur  ajoutée à des activités de R&D en France, 8,2 % en Allemagne et 8,1 % en Autriche. Tous secteurs confondus, y compris les services, les entreprises françaises consacrent 1,6 % de leur valeur ajoutée à des activités de R&D. Cette part est plus élevée en Autriche (2,4 %), en  Allemagne (2,2 %) et au Danemark (2,2 %). Depuis 2007, l’intensité de recherche globale a augmenté de 0,5 point en Autriche, 0,3 point en Allemagne, 0,2 point en France et au Royaume-Uni et de 0,1 point en Italie. Mais cet écart avec la France ne concerne pas tous les secteurs de l’industrie comme la fabrication de produits informatiques et électroniques, la fabrication d’autres matériels de transport (construction aéronautique,..) ou l’industrie automobile .

En Allemagne, la recherche industrielle est notamment portée par l’industrie automobile, avec de grands groupes comme Audi, BMW et Mercedes. Cette industrie représente 5 % de l’économie allemande et 35 % des dépenses de R&D des entreprises, soit 21 milliards d’euros. En France, l’industrie automobile représente 1 % de l’économie et 7 % des dépenses de R&D, soit 2 milliards d’euros. En France, malgré une intensité de recherche plus élevée (20% de la VA contre 17% en Allemagne), la valeur ajoutée de l’industrie automobile a diminué. L’intensité de recherche dans cette industrie a peu évolué en Allemagne depuis 2007, alors qu’elle a gagné plus de 8 points en France, grâce notamment au maintien des dépenses de R&D.

 

Dernier constat, seules les entreprises du Royaume-Uni réalisent plus de R&D dans les branches de services (59 %) que dans l’industrie, principalement dans le secteur des activités spécialisées, scientifiques et techniques (secteur qui comprend la branche d’activité « recherche et développement »). C’est en Allemagne, où l’industrie  manufacturière est la plus présente dans l’économie, que la R&D dans les branches industrielles est la plus importante (85 % De la DIRDE). La France se caractérise par un équilibre entre industrie manufacturière et services dans la structure des activités de R&D de ses entreprises : en 2015, 49 % de la R&D est réalisée dans l’industrie manufacturière et 47 % dans les activités de services. La construction aéronautique et spatiale est une branche industrielle particulièrement importante en France en matière de DIRDE. Incluse dans la fabrication d’autres matériels de transports, elle mobilise près de 10 % des dépenses de R&D des entreprises, soit un peu plus de 3 milliards d’euros, grâce à la présence de grands groupes, par exemple Airbus et Safran. C’est bien plus que dans les autres pays.

 

  • Les logiciels et autres actifs immatériels

Une autre étude de France Stratégie et La Fabrique de l’industrie formule une hypothèse originale en ne s’intéressant pas qu’à la R&D.  : « Les entreprises françaises mettent bien davantage de moyens que leurs concurrentes dans l’investissement immatériel au sens large, tout d’abord dans les logiciels (qu’ils soient comptables, RH, pour modéliser une production, etc,..). À l’inverse, le niveau d’investissement hexagonal en machines et équipements serait plus faible que celui des autres pays européens. « .

« La déformation de l’investissement en France pourrait être liée à la fiscalité française. Soumises à un coût du travail élevé, les grandes entreprises industrielles françaises auraient étendu leur appareil de production en dehors de l’Hexagone, tout en profitant de la niche du crédit d’impôt recherche pour localiser leurs laboratoires de recherche en France. « Les groupes industriels investiraient, mais pas en France. Ils y maintiennent les structures de conception, la R&D et tout ce qui tourne autour du développement des produits. Les activités industrielles d’entreprises seraient été très largement déportées à l’étranger ».

Peut on vérifier ces pourcentages ? On a vu la fragilité des données. Comment distinguer les logiciels des matériels informatiques ? Les pays ont ils les mêmes convention ? Certains révisent leurs chiffres comme le Royaume Uni. La Suède surestime la R&D. En France, le niveau de la FBCF en droits de propriété intellectuelle serait aussi surestimée de 7 Mds en 2016 (voir ci dessus).

Une fois ce montant retiré, on peut observer les faits suivants : Dans l’industrie manufacturière, les entreprises françaises se distinguent de leurs homologues européennes par leur fort taux d’investissement dans l’immatériel. L’investissement en logiciels et bases de données oscillerait entre 12,2% de la valeur ajoutée en 2016 en France, contre 10,5% en Autriche, 8,4% en Allemagne, 8,1% aux Pays Bas et autour de 5,5% à 6% en Italie, Espagne, Royaume Uni. Concernant la R&D, les industriels français y consacraient 7,7% (au lieu de 8,9% sans correction) de leur valeur ajoutée en 2016 (en retirant le double compte), contre 7,4 % pour les Allemands . Même chose pour les dépenses de formation, de communication, de publicité et d’organisation, pour lesquelles la France distance l’Allemagne depuis 1995.

Les 3 graphiques suivants reprennent les caractéristiques de l’investissement dans l’industrie en diminuant le niveau de la France pour ceux en droit de propriété intellectuelle (-7 Mds en 2016 dont -3,5 Mds pour la R&D), et en rajoutant 1,5 Mds d’investissement en machines: On distingue les 3 grands groupes d’investissements : construction (1), matériels (2), droits de propriété intellectuelle (3). On note que même avec ces corrections, la France serait le seul pays où la part de la FBCF en droits de propriété intellectuelle serait égale à celle en matériels : 12,2%

En comparant ces données avec l’étude précédente du MESR, on conclut que l’intensité de R&D n’est pas vraiment moins élevée en France. Mais il convient encore une fois de prendre avec beaucoup de prudence ces données des comptes nationaux. Les autres pays ont ils des données plus fiables ? On n’en sait rien : pourquoi l’industrie allemande aurait un taux d’investissement relativement faible (20% de sa VA en 2016), niveau proche du Royaume Uni, mais inférieur de 8 points à celui de l’industrie française (après correction)? Il faudrait faire des études sectorielles plus détaillées pour éliminer les effets de structure et y voir plus clair.

 

 

 

 

 

« Ainsi le problème de l’investissement dans l’industrie n’est pas le niveau, mais le contenu de cet effort : ce n’est pas la quantité d’investissement qui compte mais sa qualité pour produire dans le « haut de gamme ». La diffusion des technologies numériques est aussi inférieure à la moyenne européenne. Dans une certaine mesure, les entreprises françaises investissent surtout dans de vieilles machines ».

 

 

3) d’autres facteurs de la croissance de l’industrie que le taux d’investissement

Il semble ainsi  que la croissance du taux d’investissement par l’industrie d’un pays, et notamment de la France et l’Allemagne, n’ait guère d’influence sur la croissance de l’industrie; La structure de cet investissement a déjà plus d’influence mais pas dans le sens souvent admis : ce sont les matériels qui sont déterminants et moins certains actifs immatériels. Encore faut il préciser lesquels. La R&D a quand même un rôle déterminant comme en Allemagne. Nous allons voir que la formation professionnelle est importante. Mais celle ci n’apparaît quasiment pas dans la comptabilité nationale quand elle est faite en « interne » (page FBCF incorporelle pays).

Faut il rappeler que les travaux empiriques utilisant les méthodes traditionnelles distinguant trois facteurs de la croissance (le travail, le capital et le progrès technique, traité à part) attribuent à l’investissement un rôle très limité dans la croissance ? Les premiers résultats obtenus par R. Solow à la fin des années 50 avaient montré que 10 % seulement de la croissance américaine venaient de l’accumulation de capital. Autrefois, le progrès technique était considéré par les économistes comme relevant d’une activité scientifique et technique extérieure à l’économie. Les théories modernes de la croissance montrent, au contraire, que ce progrès technique  » ne tombe pas du ciel  » (selon l’expression de F. Hahn), il est le produit d’investissements spécifiques (P. Aghion). lesquels sont à l’origine d’enchaînements cumulatifs : les investissements en recherche et développement (R&D) et en formation entraîneraient la croissance, qui dégageraient des ressources supplémentaires pour l’investissement et la recherche.

 

 

Comment alors expliquer l’insuffisante performance qualité des exportations françaises ces quinze dernières années autrement que par la seule évolution des investissements en machines et équipements ? Dans son rapport d’avril 2019, le Conseil National de la Productivité met en avant quatre facteurs [10] :

  • performances moyennes dans le champ des compétences de la main-d’œuvre,
  • organisation des entreprises trop hiérarchiques,
  • faiblesse relative des entreprises de taille moyenne, notamment à l’exportation,
  • équipements en TIC dans la moyenne plutôt basse des autres pays.

 

a) Qualification et compétences de la population active

La population active française accuse, par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE, un déficit systématique sur les différents indicateurs des compétences requises dans un cadre professionnel. D’où provient ce déficit ?

L’enquête PIAAC, qui permet de regarder le niveau des compétences des jeunes actifs récemment sortis du système scolaire, démontre que les difficultés identifiées par l’enquête PISA au niveau du secondaire ne sont pas réglées au moment de l’entrée sur le marché du travail. Le niveau de compétence des 25-34 ans est en dessous de la moyenne des pays participants à l’enquête et l’écart de compétence selon l’origine sociale est plus important que dans les autres pays.

Les enquêtes de l’OCDE révèlent également une obsolescence rapide des compétences acquises par les Français lors de leur formation initiale. Cette déqualification, une fois entré dans la vie active, met en évidence un problème au niveau de l’accès à la formation continue. Cette dernière bénéficie peu aux personnes dont les besoins sont les plus importants : en 2013, 36 % de la population active adulte française participe chaque année à une activité de formation contre 50 % en moyenne dans l’OCDE et 70 % dans les pays nordiques. Alors que 56 % des diplômés de l’enseignement supérieur participent à des formations, cette proportion n’est que de 17 % chez les individus qui n’ont atteint que le deuxième cycle.

 

 

b) Pratiques organisationnelles dans les entreprises

Par ailleurs, les enquêtes sur la qualité du management et des pratiques organisationnelles au sein des entreprises révèlent un score moyen de la France dans ce domaine. L’indicateur synthétique du World Management Survey place la France assez loin des économies anglo-saxonnes, de l’Allemagne ou des économies nordiques. Encore plus alarmant, les enquêtes conduites au niveau européen par Eurofund aussi bien auprès du management des entreprises que des salariés révèlent un retard important de la France dans toutes les dimensions identifiées comme influençant positivement la qualité du management (autonomie des salariés, encadrement des managers, organisation du travail…).

Cette faiblesse serait directement liée au déficit de compétences de la population active et au moindre renouvellement de notre tissu productif : les bonnes pratiques managériales sont corrélées avec la qualité du capital humain et l’intensité de la concurrence sur le marché des biens et services. Des facteurs d’ordre culturel semblent également être à l’origine de la rigidité de nos structures hiérarchiques. En effet, les enquêtes internationales montrent clairement que les Français entretiennent un plus fort niveau de défiance envers la plupart de leurs institutions et en particulier envers l’entreprise. Cette mauvaise qualité des relations sociales et cette incapacité à se faire confiance limitent fortement les possibilités de coopération et donc la mise en œuvre de meilleures pratiques managériales.

 

 

c) Dynamisme du tissu productif et entreprises exportatrices

Le dynamisme du tissu productif et l’intensité du processus de destruction-créatrice ne permettent pas de faire émerger suffisamment d’entreprises capables d’exporter et de rivaliser avec la concurrence internationale. En particulier, les entreprises les plus productives ne sont pas celles qui grandissent le plus – en embauchant et en attirant des capitaux – alors que de nombreuses entreprises trop peu productives restent en place.

L’efficience allocative, c’est-à-dire l’efficacité d’une économie à allouer ses facteurs de production de manière à ce que les entreprises les plus productives grossissent en attirant capitaux et travailleurs, tandis que les moins productives se réduisent, voire disparaissent, semble trop faible en France. Selon des travaux récents conduits par l’OCDE, l’efficience allocative française est assez largement en dessous de celle des États-Unis, de l’Allemagne, de la Suède ou de la Finlande. L’allocation du facteur travail entre les entreprises du secteur manufacturier serait même moins efficiente en 2008 qu’elle ne l’était au début des années 2000.

Ceci se matérialise notamment par un déficit d’entreprises de taille intermédiaire capables d’exporter. Sur plus de trois millions d’entreprises en France, seules 125 000 exportent des marchandises. En comparaison, l’Italie en compte le double et l’Allemagne près de trois fois plus. Du point de vue de l’exportation, le principal point faible de la France est le nombre insuffisant d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) : avec 4 600 ETI, la France en compte deux fois moins que l’Allemagne qui en recense 10 000, quand le Royaume Uni en totalise 8 000.

Enfin l’innovation est un facteur important du renouvellement du tissu productif et de la capacité à gagner des parts de marché à l’exportation. Si la France s’est dotée d’une politique d’innovation ambitieuse, et si certaines industries sont des leaders mondiaux dans leurs domaines (aéronautique et certains segments du secteur pharmaceutique par exemple), les classements internationaux sur l’innovation révèlent un positionnement intermédiaire qui place le pays derrière les leaders comme l’Allemagne ou la Suède.

 

 

d) diffusion du numérique dans les entreprises françaises 

Malgré un fort taux d’investissement dans les logiciels, les entreprises françaises accusent un retard certain sur l’adoption et la diffusion des TIC même par rapport aux pays européens avancés. alors que celles-ci sont devenues un déterminant essentiel des gains de productivité, de l’innovation et donc de la compétitivité. Ceci est d’autant plus dommageable que l’industrie va profondément bouleverser l’ensemble des modes de production à partir d’une utilisation plus intensive de ces outils numériques. La moindre diffusion du numérique dans l’économie pourrait s’expliquer, là encore, par le déficit de compétences de la population active et la faiblesse du management : pour investir dans les nouvelles technologies, les entreprises ont besoin d’une main-d’œuvre capable de s’adapter et de maîtriser ces nouveaux outils ainsi que d’un encadrement disposé à s’appuyer sur ces outils pour améliorer la performance. L’environnement réglementaire, dont le degré de concurrence, joue également un rôle essentiel dans la diffusion des outils numériques.

 

e) Conclusion

En conclusion, la désindustrialisation a bien plus touché la France que les autres pays sauf le Royaume Uni. On l’observe à travers divers indicateurs : stabilité de la production industrielle entre 2000 et 2017 (+2,5% en volume en 17 ans), baisse des effectifs de 25% sur la même période, dégradation du solde extérieur des produits manufacturés surtout après 2007, où il devient déficitaire, relative faiblesse de l’investissement en machines et équipements, surtout en robots, moindre croissance de la rentabilité que dans les autres pays, etc… .

Le taux d’investissement global de l’industrie ne donne pas une indication des facteurs de la croissance de cette branche. Il faut s’intéresser aux investissements en machines et équipements et dans une moindre mesure à ceux en R&D. Mais la dimension hors-prix de la compétitivité, qui permet en grande partie la croissance de la production industrielle, souffre d’un certain nombre de déficiences particulières : formation continue insuffisante, organisation des relations humaines dans l’entreprise, pas assez d’entreprises de taille moyenne exportatrices, … .

On n‘a pas assez fait, semble-t-il, le rapprochement qui s’impose avec la crise de 1929. Résilience de l’industrie française après la crise de 2008 ? Avec la mondialisation en plus et malgré une production industrielle qui ne chute pas autant qu’entre 1929 et 1938, il y a plus d’un point commun. Des signes avant coureur apparaissent avant 2007 : solde des échanges extérieurs de biens manufacturés en dégradation au point de devenir déficitaire en 2003, croissance faible de la production industrielle depuis le début des années 2000,… . Puis la baisse de la production affecte un peu moins la France en 2007 que les autres pays comme en 1929. Mais comme en 1932, la reprise est plus faible en 2010 que dans la plupart des pays sauf l’Italie et le Royaume Uni, et dans une moindre mesure l’Espagne. Le  solde extérieur continue de se dégrader contrairement à de nombreux autres pays où le solde devient très fortement positif (Allemagne, pays Bas,..). Tout se passe comme si la crise de 2008 avait accentué les faiblesses de l’industrie française.

 

Ainsi la crise du coronavirus  est arrivée dans une économie avec plusieurs difficultés spécifiques à la France :

  • Solde de la balance des biens, y.c. énergie, déficitaire de – 40 milliards (en prenant en compte la correction CAF-FAB), et près de – 15 milliards d’euros pour la seule industrie (en supposant que cette correction se répartit moitié-moitié entre énergie et produits manufacturés), ce qui est assez exceptionnel en Europe hors Royaume Uni, Espagne et Grèce.  De nombreux pays, à commencer par l’Allemagne, les Pays-Bas ont une balance excédentaire ; d’autres États s’en sortent bien : pays scandinaves, pays de l’est de l’UE, Russie (grâce à l’énergie), voire l’Italie,.. ;
  • Solde commercial total non compensé par celui de la balance des services, notamment du tourisme, comme en Espagne, malgré un solde touristique largement excédentaire;
  • Industrie très fragile (10,5% de l’emploi, un peu plus de 11% de la VA globale ), avec une situation financière tendue marquée par  des fermetures d’usines plus importantes que les ouvertures;

Le tourisme subit le confinement de plein fouet. Le transport aérien ne se redressera pas de sitôt, entraînant probablement l’aéronautique dans la tourmente, un des seuls atouts industriels, Tout au plus, le solde négatif de l’énergie devrait s’atténuer avec la baisse des prix. On voit mal l’industrie retrouver ses niveaux d’autrefois (pas de politique industrielle, pas de ministère de tutelle, et surtout conditions de production beaucoup plus difficiles dans les usines,…). Même si cette crise devrait affecter autant les services que l’industrie, phénomène nouveau dans l’histoire économique.

Michel Braibant
—————————————————————————————————————————

BIBLIOGRAPHIE

[1] États généraux de l’industrie bilan de concertation rapport final, https://archives.entreprises.gouv.fr/2012/www.industrie.gouv.fr/archive/sites-web/etats-generaux-industrie/fileadmin/documents/accueil/EGI_RAPPORT_SYNTHESE_FINAL_020210.pdf

[2] Le Décrochage industriel, (Sauvons nos usines), E. Cohen, P-A. Buigues, Fayard, 2014

[3] https://journals.openedition.org/rge/6333, La désindustrialisation : quelles réalités dans le cas français ? François Bost et Dalila Messaoudi,  Revue géographique de l’Est, vol.57 / 1-2 | 2017 : https://journals.openedition.org/rge/6333

[4] Économie et statistique n°438-440 : Aspects de la crise juin 2011, Commentaire : Exportations françaises : d’une comparaison internationale  macroéconomique à une approche microéconomique plus ciblée, https://www.insee.fr/fr/statistiques/1377171?sommaire=1377175

[5] Économie et statistique n°438-440 : Ampleur et principaux déterminants : un état des lieux Commentaire : Désindustrialisation ou mutation industrielle ?https://www.insee.fr/fr/statistiques/1377174?sommaire=1377175

[6] Louis Gallois, Pacte pour la compétitivité de l’industrie française, rapport au Premier ministre, 5 novembre 2012 https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/directions_services/politique-et-enjeux/simplifications/rapport-louis-gallois-competitivite.pdf

[7] « Le problème de l’investissement français n’est pas quantitatif, S. Guillou, OFCE, N° 51/30 Avril 2015 ». https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/notes/2015/note51.pdf

[8] https://www.strategie.gouv.fr/publications/linvestissement-entreprises-francaises-efficace, S. Guillou, C. Mini et R. Lallement, France Stratégie, octobre 2018

[9] La recherche et développement des entreprises françaises au sein de l’Union européenne : spécificités sectorielles et financement public, T. Balcone, C. Schweitzer, Insee, avril 2019, https://www.insee.fr/fr/statistiques/3902349?sommaire=3902446

[10] http://www.cae-eco.fr/Premier-rapport-du-Conseil-national-de-productivite, Premier rapport du Conseil national de productivité, avril 2019

Tableau entrées-sorties mondial (T.E.S.)